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Full text of "Vie de Dom Bosco, fondateur de la société salésienne"

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The Redemptorists of 
the Toronto Province 

from the Library Collection of 
Holy Redeemer Collège, Windsor 



University of 
St. Michael's Collège, Toronto 




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VIE 
DE DOM BOSCO 

FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ SALÉSIENNE 




OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



Pie IX, sa vie, son histoire, son siècle. Paris, Jules Vie, rue Cassette; 
Lyon, Vitte et Perrussel; ia-S" do 600 pages; 16' édition 5 fr. 

Histoire des martyrs canonisés par Pie IX. Paris, Jules Vie, 2» édi- 
tion 2 fr. 

Vie de dom Marie-Augustin (marquis de Ladouze), fondateur do la Trappe 
de Notre-Dame des Bombes. Paris, Bloud et Barrai 3 fr. 50 

Vie de Nicolas Olivieri, fondateur de l'Œuvre du rachat des jeunes 
négresses 75 c. 

Le fabuliste chrétien, 8^ édition. Bourg-en-Bresse, chez l'auteur; in-12 de 
Zi2 pages 1 fr. 25 

Fables, contes et ballades, 4« édition, suivies de la Frigolade, 9" édition. 
Bourg, eliez l'auteur, un fort. vol. in-S" 3 fr. 50 

Cinéas ou Rome sous Néron, étude historique, religieuse, philosophique 
et littéraire. Paris, Lethielleux, 1869; 1 fort vol. de 520 pages 3 fr. 

Deux orphelines, étude contemporaine de mœurs anglaises. Paris, Lethiel- 
leux, 1868 2 fr. 

L'Ange de la Tour, ou r.\ngleterre sous la reine Elisabeth. Paris, Lethiel- 
leux 2 fr. 50 

Elisa de Montfort, récit contemporain 2 fr. 

La télégraphie française, étude historique, descriptive, anecdotique et phi- 
losophique, par J.-M. Villefranche, directeur du télégraphe à Versailles, Paris, 
V. Palmé, 1870 3 fr. 

Curés et Prussiens, chez l'auteur 50 c. 







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DOM BOSCO 

,0«D.TH„. DBS S.US,..S . ."- 



VIE 



DE 



DOM BOSCO 



FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ SALÉSIENNE 



J.-M. VILLEFRANCHE 



HUITIEME 




PARIS 

LIBRAIRIE BLOUD ET BARRAL 

4, RUE MADAME, ET RUE DE RENNES, 59 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.arcliive.org/details/viededomboscofonOOvill 



PREFACE. 



Voici une merveilleuse histoire, et qui n'était pas assez 
connue en France. 

Paris a vu et entendu dom Bosco, il y a cinq ans; Paris 
s'en est épris au passage, Paris Ta oublié. 

J'ose essayer de le rappeler à mes compatriotes, de le 
leur faire mieux connaître. 

Faut-il Favouer? je n'ai entrepris moi-même cette 
étude qu'avec hésitation, par curiosité pure, en cher- 
chant à me rendre compte de Fimmense popularité du 
Vincent de Paul de Fllalie. 

Mais à mesure que me sont arrivés les renseignements 
fournis, en général, par les enfants mêmes de dom 
Bosco, à mesure que les documents aîïlaaient, se corro- 
borant, s'éclairant, se complétant les uns les autres, 
ma curiosité a fait place à Fadmiration, et bientôt Fadmi- 
ration à la stupeur. 

C'est bien un Vincent de Paul que ce Piémontais, et 
un Vincent de Paul doublé d'un François de Sales. Aussi 
habile organisateur que ces deux grands saints et aussi 



— vin — 

ardent promoteur du règne de Dieu sur la terre; aussi 
passionné que le premier pour le relèvement des déshé- 
rités de ce monde, et aussi suave de douceur et de bonne 
grâce que le second, quoique avec moins grand air, à 
cause de Tinfériorité de naissance; mais, comme éduca- 
teur, il fut incomparable. Personne peut-être n'eut jamais 
à un degré pareil Tamour de la jeunesse et le don de la 
gagner, de la séduire, de la pétrir à sa guise. 

11 a tiré de la misère, de l'ignorance et du vice, pour 
les élever à toutes sortes d'honorables carrières, des en- 
fants dont le nombre est incalculable, indéfini en quelque 
sorte, car son œuvre se continue après lui. Il a fondé 
près de deux cents orphelinats, à la fois collèges et ate- 
liers, qui versent chaque année dans la société de vingt 
à vingt-cinq mille chrétiens, la plupart vagabonds de la 
veille'; il a créé, pour diriger ces fondations, deux congré- 
gations, l'une de religieux, Tautre de religieuses, et pour 
les soutenir, un tiers ordre d'une munificence étonnante; 
il a ranimé les vocations ecclésiastiques en Italie, et formé 
déjà plus de six mille prêtres. Avec cela, bâtisseur 
d'églises et fondateur de missions, et pas les moindres 
ressources naturelles; car c'était un paysan, simple au- 
tant que pauvre, le bonhomme Jean Bosco ! 

Ce n'est pas tout, dom Bosco eut d'autres mérites qui 
ont été une découverte pour moi et qui en seront une 
pour la plupart de mes lecteurs. 

Il ne s'agit pas seulement des faits extraordinaires qui 
s'accomplirent si souvent à sa prière : la renommée en 
a circulé un peu partout. Mais croirait-on que cet éduca- 



— IX — 

leur si occupé, qui devait à la fois former ses enfants et 
quêter au dehors pour leur subsistance ; que ce maître 
d'école indigent dans les débuts jusqu'à s'être vu obligé 
de faire, avec ses élèves, le maçon, le cordonnier, le tail- 
leur, tout en surveillant la pole7ita sur le feu ; que ce 
prêtre qui, après le curé d'Ars, est peut-être, de tous les 
prêtres contemporains, celui qui a le plus confessé ; 
croirait-on qu'il a encore trouvé le temps d'écrire une 
soixantaine de volumes et de les imprimer? 

Cette vie d'une plénitude surhumame, voilà le grand 
miracle. 

« A la bonne heure ! Mais tenez-vous-en à celui-là Qt 
ne nous en racontez pas d'autres, va s'écrier ici quelque 
libre penseur (s'il en est dont les yeux s'égarent sur 
ces pages) ; expliquez-nous ce qu'a fait votre héros pour 
guérir les misères sociales; mais, de grâce, pas de mi- 
racles, pas de sentimentalisme mystique ou de théologie 
contestée ; voilez-nous ce côté faible. » 

Notre siècle, en effet, accepte bien la Charité, mais 
pour ce qui est de la Foi, il croit qu'on peut s'en passer. 

Un enfant sans expérience, un citadin qui ne serait 
jamais sorti de sa chambre raisonnerait de même, après 
une observation superficielle d'un arbre en pleine vi- 
gueur. « A quoi servent, dirait-il, ces membres invi- 
sibles, enfouis sous terre? Les branches seules portent 
feuilles, fleurs et fruits; les branches suffisent; mais 
c'est un travail inutile et absurde que d'entretenir, d'ar- 
roser, de fumer les racines ; on devrait même les cou- 
per, parce qu'elles tiennent de la place. » 



— X — 

Avec ce beau raisonnement, qui présenterait pourtant 
à première vue une apparence de vérité, on n'aurait 
bientôt plus ni feuilles, ni fleurs, ni fruits. 

Eh bien ! la Foi est à la Charité ce que les racines sont 
aux branches. L'histoire entière le proclame ; les saints 
n'ont fait de si grandes choses pour l'humanité que parce 
qu'ils avaient une grande foi; on chercherait même vai- 
nement un seul vrai frère des Ecoles, une seule vraie 
sœur de Charité en dehors de l'Eglise et de la vie supé- 
rieure qui se nourrit de ses dogmes, de ses mystères et 
de ses sacrements. 

Permettez-moi donc, lecteurs, d'étudier avant tout, 
dans un saint, la sainteté; sans cela il resterait non seule- 
ment incomplet, mais inexpliqué et inexplicable. 

Je ne voilerai donc point ses miracles, et moins encore 
le caractère surnaturel de toute sa vie. 

Grâce à la tendance générale de cette vie, et au but 

vers lequel convergèrent constamment tous les efforts de 

dom Bosco, mon livre est devenu peu à peu, sans que je 

l'aie cherché, une histoire de la formation des âmes; 

formation d'abord d'une âme d'élite par les soins d'une 

admirable mère; ensuite, par les soins de cette âme, 

formation de milliers et de milliers d'âmes incultes et 

sauvages en général, et des moins bien préparées. 

, Je ne regrette point le développement que mon travail 

j a pris dans ce sens : c'est par là surtout qu'il pourra être 

^ utile à d'autres. 

Après la méthode d'éducation de dom Bosco, ce que j'ai 
analysé avec le plus d'amour, c'est son œuvre littéraire. 



Aucun de ses biographes, à ma connaissance, ne nous 
avait encore révélé dom Bosco sous cet aspect. Pour moi 
— on en sourira peut-être — ma joie a été vive de me 
trouver un tel confrère. Dom Bosco écrivain, dom Bosco 
journaliste, dom Bosco imprimeur, dom Bosco éditeur, 
quelle bonne fortune pour nous tous qui vivons du livre 
et du journal ! 

Il me reste à souhaiter que mon ravissement soit par- 
tagé, et que mon émotion profonde devant Toeuvre de ce 
grand homme et de ce grand serviteur de Dieu devienne 
contagieuse. 

Puisse Dom Bosco trouver autant de lecteurs que 
Pie IX! 

Je n'ose Pespérer. Et pourtant dom Bosco sera, entre 
Pie IX et Léon XIII, une des plus belles figures de notre 
temps. 

Bourg en-Drc5se, 29 mai 1888. 

J.-M. ViLLEFRANCHE , 

Directeur du Journal de l'Ain. 



^ VIE 

DE DOM BOSCO 

FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ SALÉSIENNE 



CHAPITRE PREMIER. 

ENFANCE DE DOM BOSCO. — SA MERE, MODÈLE DES MÈRES. 



Dom Jean Bosco (0, l'apôtre de la jeunesse, eut lui-même 
une jeunesse des plus pures : il est vrai qu'il n'y en eut ja- 
mais de mieux gardée et de mieux dirigée. 

Son père, François Bosco, était un simple paysan de 
Murialdo, hameau de Ghâteauneuf d'Asti, province de Turin. 
Sa mère, appelée Marguerite, était fille de Melchior Occhiena 
et de Domenica Bossone, cultivateurs à Gapriglio, commune 
d'Asti. 

C'est là, sur le versant oriental des Alpes, dans un air rude 
mais vivifiant, en présence de toutes les splendeurs de la 



(1) En italien, dom Giovanni Bosco ; Bosco signifie bois; le deuxième o de ce mot 
ne se fait pour ainsi dire pas entendre, mais on appuie fortement sur le premier, 
et il en résulte une prononciation qui ne peut bien se figurer en français que par 
Bosc. 

Quant au mot Dom ou Don, abréviatiou du latiu Dominus (seigneur ou maître), 
c'est un titre usité en Italie, pour les ecclésiastiques, et même en France, pour loa 
moines, bénédictins, trappistes, chartreux. 

DOH BOSCO. 1 



2 

libre et vaste nature, que se formèrent en lui ce tempérament 
robuste, cette imagination vive, légèrement poétique, cette 
énergique volonté, qui le rendirent capable de si grandes 
choses. Mais l'idée même de ces choses, et la piété, la foi, 
la charité qui les lui inspiraient, il les dut à sa mère. 

Marguerite Bosco, dans sa simplicité, était une femme 
supérieure. Elle avait une instruction fort ordinaire, mais 
beaucoup de jugement, et surtout un sens religieux des plus 
droits et des plus tendres. Restée veuve à vingt-neuf ans, 
elle se consacra tout entière à l'éducation de ses trois fils, 
dont deux seulement lui appartenaient par la naissance, le 
plus âgé, Antoine, étant issu d'un premier mariage de Fran- 
çois Bosco ; mais elle ne faisait entre eux aucune distinction. 
Le deuxième s'appelait Joseph, 

Jean, le plus jeune, était né le 15 août 1815. Il n'avait pas 
encore deux ans à la mort de son père. 

La vie de Marguerite Bosco a é*té racontée, d'après les 
souvenirs et les confidences de Jean, par un des disciples de 
ce dernier (1). Elle peut servir de modèle à toutes les femmes, 
et l'historien du fils est heureux d'emprunter quelques traits 
à celui de la mère. 

Jean, très pétulant, très curieux, vivait dehors, dans les 
champs, autant que sa mère le lui permettait. Il était par là 
même devenu grand dénicheur d'oiseaux, non pas pour les 
détruire, comme font beaucoup de petits bergers impré- 
voyants, mais pour les nourrir, les aimer et les étudier. Un 
jour, il avait découvert sous des broussailles une belle 
nichée de rossignols, et de temps en temps il allait observer 
la mère qui leur apportait à manger. Ce nid était sa joie; il 
voyait les petits grandir, et épiait le moment où ils auraient 
des plumes; mais voici que sur un arbre voisin vint s'abattre 
un gros oiseau qu'il reconnut à son cri pour être un coucou. 
La mère des petits rossignols était sur le nid. Le coucou la 



(1) JUargKerila Bosco, racconlo edificante ed amena pel sac. J.-B. Lbmotne. 
Toriûo, lipograSa Salesiana, 1886. 



— 3 — 

vit, fondit sur la jeune famille en écartant ses ailes pour 
qu'aucun n'échappât, et, à coups de bec, il tua puis dévora 
tout, en rejetant dehors les os et les plumes. Après quoi, il 
s'installa sur le nid. 

Le petit Jean, caché derrière un buisson, était désolé du 
massacre d'oiseaux qu'il considérait déjà comme lui apparte- 
nant; mais l'immobilité du meurtrier lui donna l'idée d'at- 
tendre encore pour voir ce qu'il faisait. Le coucou venait de 
pondre un œuf dans le nid et le couvait, lorsque survint un 
autre brigand, un chat, qui s'élança sur le nid, saisit l'oiseau 
par la tête et l'engloutit en quelques bouchées. 

Le jeune garçon allait s'éloigner, satisfait de cette justice 
expéditive ; un nouveau et gracieux spectacle le retint. Un 
rossignol, peut-être le père de la famille égorgée, arrive, et 
trouvant le nid vide avec un seul œuf, se pose délicatement 
sur ce dernier. Il le couva tant et si bien qu'un petit monstre 
en sortit, sans plumes, avec un gros bec et un air effaré. Le 
rossignol lui portait néanmoins à manger, comme s'il eût été 
sien. Jean ne manquait pas d'aller, soir et matin, voir ce qu'ils 
devenaient l'un et l'autre. Dès que le jeune coucou lui parut 
assez fort, Jean, pour lui éviter une sorte de parricide, car il 
le devinait parfaitement capable de dévorer son père nourri- 
cier, le prit, le mit en cage, et se chargea lui-même de son 
avenir. 

Mais cet hôte vorace et cruel était difficile à nourrir. Jean 
le négligea, distrait peut-être par d'autres occupations. — 
Et ton coucou ? lui demanda la mère. Jean y courut : le petit 
monstre était mort. En essayant de forcer les barreaux de sa 
cage, il était resté la tête prise entre deux fils de fer. 

Le jeune garçon n'en eut qu'un chagrin médiocre; mais sa 
mère, qui ne négligeait aucune occasion de former son cœur, 
le retint devant le cadavre de l'oiseau et lui exposa la morale 
de tout ce petit drame : l'odieuse conduite de la mère du 
petit coucou, le juste châtiment qui avait suivi, l'imprudente 
et aveugle tendresse du rossignol qui avait couvé l'œuf 
étranger, et surtout l'infortune du pauvre petit, héritier des 



— 4 _ 

mauvais instincts et du crime paternels. Marguerite appuya 
particulièrement sur le respect du bien d'autrui et sur le 
bonheur d'avoir de bons parents : « Bien volé ne profite 
jamais, conclut-elle; et presque toujours les enfants de ceux 
qui s'enrichissent de la sorte finissent misérablement. Tu 
peux remercier Dieu de t'avoir donné un père qui ne t'a pas 
laissé un centime qui ne lui appartînt. — mère, s'écria l'en- 
fant, je le remercierai surtout de m'avoir donné une mère de 
qui j'ai reçu de si beaux exemples et de si belles leçons ! » 
Et l'enfant embrassait sa mère, qui se trouvait ainsi payée de 
tous ses soins. 

Jean, une autre fois, s'était emparé d'une jeune chouette, 
il relevait avec le soin qu'on peut imaginer, après ses décep- 
tions déjà nombreuses. 

Il revient du jardin et porte au bras un beau panier de 
cerises. Il en présente une à son oiseau, qui l'avale glouton- 
nement, le noyau compris, et qui, ouvrant le bec et tendant le 
cou, en demande à grands cris une seconde. Ce désir est aus- 
sitôt satisfait, mais la chouette se montre insatiable. Jean se 
pique un peu : « Tiens, prends toujours, disait-il en riant ; 
voyons qui de nous deux se lassera le plus tôt. » La chouette 
en prit tant que, tournant les yeux et secouant la tête, elle 
tomba pour ne plus se relever. 

Jean porta à sa mère le cadavre de l'oiseau, déjà raide. 

« Ainsi finissent les gourmands, déclara la mère. Pour hâter 
la mort il n'est rien de tel que l'intempérance et la glouton- 
nerie. » 

Encore une anecdote pour montrer comment cette ver- 
tueuse femme savait profiter des circonstances les plus insi- 
gnifiantes pour en faire sortir des leçons utiles. 

La maison avait pour gardien un grand chien, que les en- 
fants afi'ectionnaient beaucoup, mais qui les aimait encore 
davantage et qui leur en donna la preuve. Marguerite l'ayant 
emmené dans son pays natal, ses parents le lui demandèrent. 
Elle le leur laissa. Mais elle ne fut pas plus tôt de retour aux 
Becchi, que le chien y arriva, lui aussi. Il entra, la tête basse, 



— b — 

comme s'il eût compris qu'il avait fait une désobéissance ; il 
.'avançait lentement, allant de l'nn à l'autre solliciter les 
caresses habituelles, et, ne les recevant pas, finit par s'ac- 
croupir tristement dans un coin. 

Peu de jours après, les parents de Marguerite vinrent en 
personne et reprirent possession du chien. L'animal se laissa 
emmener, mais à peine eut-il trouvé sa liberté, qu'il en pro- 
fita pour reprendre le chemin des Becchi. Un des jeunes 
garçons, sitôt qu'il l'eut vu, courut à lui avec un bâton levé. 
Le chien, au lieu de s'enfuir, se coucha aux pieds de celui 
qui le menaçait, puis, se renversant sur le dos, les jambes en 
l'air, exprima, par cette attitude résignée, qu'il acceptait 
tous les châtiments, pourvu qu'on le gardât. 

Cette muette mais éloquente supplication toucha les jeunes 
garçons jusqu'au fond du cœur. « Voyez, leur dit la mère, 
quelle patience, quelle soumission, quel attachement pour 
ses maîtres ! Et pourtant, ce n'est qu'un animal, et que nous 
doit-il ? Quelques morceaux de pain qu'il nous a amplement 
payés par ses services. Ah ! si nous avions seulement la 
moitié de cette fidélité pour Dieu à qui nous devons tout, 
non seulement la nourriture, mais l'existence, et cette âme 
fibre, créée à son image et qui nous met si fort au-dessus des 
chiens ! » 

L'extrême bonté de la veuve Bosco n'était point de la fai- 
blesse. Elle ne se fâchait pas, mais ne savait pas non plus 
céder à un caprice d'enfant. Un jour d'été que Joseph et Jean 
rentraient ensemble, très altérés, elle leur donna à boire, en 
commençant par Joseph, qui était le plus âgé. Jean fut choqué 
de cette espèce de préférence, et, de la main, repoussa le 
verre. A ton aise, dit la mère sans insister ni faire aucune 
observation, et elle remporta la boisson. Un moment après, 
Jean éleva timidement la voix : 

« Maman ! 

— Eh bien? 

— Donnez-moi à boire, à moi aussi. 

— Je croyais que tu n'avais pas soif. 



- 6 — 

— Oh ! si, maman.... Mais, pardon, maman, pardon! 

— A la bonne heure, mon pauvre enfant; j'ai lu dans 
ton cœur un sentiment mauvais, aussi mauvais que faux : 
est-ce que je ne vous aime pas tous également? Mais tu en 
as honte; c'est bien ; demande pardon à Dieu, et n'y pensons 
plus. » 

En même temps elle lui versait à boire en accompagnant 
d'an sourire ce petit service. 

Le sourire d'une mère, qui en exprimera la tendresse et la 
puissance infinie ? C'est un baume qui guérit toutes les bles- 
sures faites au cœur de l'enfant par la nécessité d'être sévère 
quelquefois ; c'est un soleil qui réjouit et féconde les labeurs 
souvent pénibles de l'éducation. Tout petits, il fut notre 
joie et notre récompense; vieillards, alors qu'il n'est plus 
qu'un souvenir, il nous réchauffe encore comme un rayon de 
printemps égaré dans notre hiver ; il nous rend ce que la vie 
nous a fait connaître de plus doux et de plus pénétrant. 

Les jeunes Bosco grandissaient ainsi et mûrissaient sous le 
sourire de leur mère. 

Bien rude pourtant, sous certains rapports, fut leur éduca- 
tion. Marguerite avait tenu à faire d'eux des hommes. Qui 
sait, leur disait-elle, si vous ne serez pas un jour soldats? 
Des garçons doivent s'habituer à la fatigue et aux privations. 
Et puis, ne sommes-nous pas tous soldats du Christ, toujours 
sous les armes, toujours en présence de l'ennemi, et celui 
qui ne sait rien supporter, rien endurer, est-il capable de 
vaincre dans la lutte incessante de la vie? Et elle les appelait 
au lever du soleil, en été, et longtemps avant, en hiver. La 
prière, le travail, le jeu, partageaient leur journée ; mais 
pas une minute d'oisiveté. Elle répétait que la vie est trop 
courte pour en perdre la moindre partie. Quant à la nourri- 
ture et aux commodités permises, elle poussait sur ce point 
la rigueur jusqu'aux plus extrêmes hmites. Plus d'une mère, 
en nos jours de mollesse, va se récrier, si nous ajoutons que 
les petits Bosco ne mangeaient que du pain sec à déjeuner et 
à goûter, et qu'ils couchaient toujours sur la dure. 



— 7 — 

Lorsque Jean fut au séminaire, il y perla un matelas qu! 
faisait partie du trousseau. Mais aux vacances, sa mère le 
lui fit rouler et ficeler soigneusement dans une couverlure. 
« Tu le reprendras à la rentrée, puisqu'il le faut, dit-elle, 
mais tu n'auras que trop le temps de t'habituer aux douceurs 
inutiles, c'est-à-dire toutes plus ou moins nuisibles, dés lors 
que l'on peut s'en passer. » 

Elle ne redoutait point pour eux l'excès de falisjue, et les 
employait comme aides à tous les travaux du ménage et même 
des champs. Elle tâchait, par là, de leur donner une trempe 
robuste, tant dans leur âme que dans leur corps. 

La maison était isolée, seule sur le penchant d'une colline, 
avec un vignoble au-dessus ; plus bas, un pré planté d'arbres, 
qui descendait jusqu'à la route bordée de bois. Dans ce mi- 
heu presque sauvage, les enfants s'habituaient à se passer 
d'autrui, et à n'avoir pas facilement peur. Dom Bcsco, plus 
tard, aimait à raconter, à ce propos, une aventure assez gaie. 

La vendange s'annonçait mal, les raisins étaient rares sur 
les ceps, les propriétaires tenaient d'autant plus à les conser- 
ver. Dame Marguerite, avec ses trois enfants pour toute dé- 
fense, n'était guère en état d'écarter les maraudeurs, encore 
moins de les repousser de vive force. Cependant il y avait 
lieu de le faire, si elle ne voulait voir la récolte passer aux 
mains d'autrui. Elle avait remarqué un étranger rôdant au- 
tour de sa vigne et se cachant, comme s'il étudiait les lieux. 
Elle se douta de quelque mauvais dessein, et rassem^blant ses 
fils leur dit : « Cette nuit nous veillerons, ou du moins je veil- 
lerai, et au signal que je vous donnerai s'il y a lieu, tenez- 
vous prêts à courir vers moi en faisant autant de bruit que 
vous pourrez. » 

Les enfants ne voulurent pas la laisser seule; ils veillèrent 
avec elle, assis par terre dans la vigne. La nuit vint. Au bout 
d'une heure environ d'obscurité et de silence, une ombre 
parut dans un sentier, s'avança, et se baissa parmi les ceps. 
Les enfants voulurent y courir; la mère les relmt du geste, 
jusqu'à ce que le dcht fût flagrant; alors elle se leva elle- 



— 8 — 

même, alla à l'intrus, qui tenait déjà une poignée de grappes, 
et lui demanda ce qu'il faisait là, et comment il pouvait bien^ 
de gaieté de cœur, s'exposer à aller en enfer pour quelques 
raisins. L'homme se redressa, voyant qu'il n'avait affaire 
qu'à une femme ; mais Marguerite cria de toutes ses forces : 
« Au voleur ! Au voleur ! » Et aussitôt ce cri : « Au voleur ! 
Au voleur ! » retentit comme d'une multitude d'échos. Les 
trois garçonnets l'accompagnaient d'un tapage infernal de 
pelles et de pincettes qu'ils avaient préparées; l'un d'eux 
ajoutait même : « Il est là, là, là, carabiniers (0, barrez-lui le 
chemin, ne le manquez pasl 

A cette chaude alerte à laquelle il ne s'attendait point, le 
voleur éperdu laisse là son panier de raisins, se précipite, tête 
baissée, du côté opposé à celui par où les carabiniers étaient 
censés venir, et dégringole vers les bois, au risque de se 
rompre le cou. 

La mère, quand il eut disparu, se mit à rire et dit à ses en- 
fants : « Vous voyez qu'il n'y a pas besoin de fusils pour se 
débarrasser des voleurs, tant la mauvaise conscience les 
trouble et les rend peureux. » Toute la joyeuse petite bande 
riait avec elle à pleins poumons, et célébrait par des gam- 
bades sa facile et grotesque victoire. 

A quelque temps de là, on apprit que le voleur, pour 
d'autres méfaits de même nature, s'était fait condamner à 
plusieurs années de prison. 

Marguerite fit cette réflexion : « Il n'a pourtant dérobé que 
des choses d'un prix secondaire, des fruits, du linge, de l'ar- 
gent. Ah ! mes enfants, chacun de vous possède des trésors 
plus précieux. Nous avons sauvé ensemble nos raisins; mai? 
j'aimerais mieux perdre la récolte entière et le terrain avec, que 
de laisser ravir l'innocence de vos âmes. Craignez surtout, 
craignez les voleurs qui tendent des pièges à la vertu; déflez- 
vous de votre inexpérience, et n'ayez d'autres camarades que 
ceux que je vous permets. » 

(1; Geadarmee. 



- 9 - 

Les enfants lui obéissaient, et ne s'écartaient jamais sans 
son autorisation. Elle eut à les défendre plus d'une fois 
contre ces malfaiteurs d'une autre espèce, dont elle leur avait 
parlé. Les voisins plus ou moins éloignés se réunissaient dans 
son étable, l'hiver, pour la veillée. C'est là une habitude des 
montagnes ; on vit ainsi un peu moins solitaire, un peu moins 
sauvage ; on se voit, on échange des nouvelles ; les femmes 
filent; les hommes se livrent à quelque occupation moins 
bruyante que celles de la journée; les jeunes gens s'amusent, 
et tous économisent le feu et la lumière. 

Dame Marguerite assaisonnait ces distractions de pieuses 
et bonnes pensées, racontait quelque histoire tirée de la vie 
des saints, prenait garde surtout que rien ne se passât qui fût 
contraire à la religion, à la charité, aux bonnes mœurs. Elle 
terminait toujours par la prière. Or, un soir, deux jeunes 
gens, déjà d'un certain âge, se laissèrent aller à des propos in- 
convenants; elle leur demanda s'ils n'avaient rien de mieux 
à dire. « Eh ! répliqua le plus hardi, reconnu pour son in- 
solence, ne faut-il pas qu'on s'amuse? — Qu'on s'amuse, oui, 
mais pas aux dépens de l'honnêteté. — Bah ! vous êtes trop 
scrupuleuse, mère Bosco ; ce que nous disons, bien d'autres 
le disent. — Et si d'autres allaient se noyer, iriez-vous aussi? 
insista avec énergie la mère de famille ; et si les vilaines choses 
dont vous vous délectez vous conduisent en enfer, sera-ce 
un grand soulagement pour vous que de vous y voir en nom- 
breuse compagnie ? » ' 

Le jeune libertin sourit avec affectation au mot d'enfer, et 
entonna à demi-voix une chanson impie. Marguerite se leva 
tout d'une pièce, et d'un ton ferme qui ne décelait point son 
émotion : « Sortez! commanda-t-elle, je suis ici chez moi; 
sortez! » Et comme les deux mauvais sujets ne se pressaient 
pas d'obéir, elle ordonna à un de ses fils d'aller chercher 
quelqu'un de leur famille. Bientôt arriva la mère de l'un, 
puis le frère de l'autre. Il y eut d'abord un peu de bruit, mais 
finalement les deux insolents furent obligés de partir. Margue- 
rite ne leur permit plus jamais de venir à la veillée chez elle. 



— 10 — 

Mais la qualité favorite, la vertu la plus éminente de cette 
admirable veuve était celle qui, un jour, devait illustrer son 
fils Jean : la charité. 

Isolée, quoique proche de la route, comme nous l'avons 
dit, la maison Bosco avait à chaque instant la visite des pas- 
sants. Dame Marguerite possédait une aisance relative : ni 
richesse ni pauvreté, assez de bien pour n'avoir besoin de per- 
sonne, mais trop peu pour donner largement. Néanmoins elle 
ne sut jamais rien refuser, ni un morceau de pain aux pauvres, 
ni un verre de vin aux malades, ni même un gite pour la nuit 
à ceux qui arrivaient tard. Bien souvent elle ouvrit son fenil, 
après sa huche, à des marchands ambulants. Je n'ai qu'un 
lit de foin à vous offrir, leur disait-elle, mais j'offre ce que 
j'ai. 

Elle les traitait en amis, et, pour leur en donner une 
preuve, les invitait à faire la prière avec elle et ses enfants. 
S'ils lui offraient, le lendemain, une rémunération, elle répon- 
dait qu'elle n'était point aubergiste et n'acceptait qu'un Pater 
et un Ave à réciter pour elle et sa jeune famille, ou quelque- 
fois une image, si le colporteur en avait. Alors, sous prétexte 
de choisir, elle ne manquait pas de fouiller jusqu'au fond de 
la balle portative. Y découvrait-elle quelque chose d'indécent, 
c'était là le cadeau qu'elle réclamait, et elle le brûlait incon- 
tinent sous les yeux étonnés et confus du marchand. Si l'objet 
suspect était un livre, elle le retenait pour le montrer au 
curé de Murialdo. Cette femme étonnante ne savait pas lire, 
notons-le en passant, non pas à l'honneur de l'ignorance, 
qu'elle combattit toute sa vie chez ses enfants, mais pour 
montrer combien le bon sens et la piété peuvent suppléer plei- 
nement aux lacunes de l'instruction, tandis qu'il n'est pas 
d'instruction capable de tenir lieu de piété et de bon sens. 

Marguerite avait subi, comme la plupart des villageois de 
son temps, le contre-coup des malheurs de la grande Révolu- 
tion ; la République française, dont le Piémont faisait partie, 
ayant détruit presque toutes les écoles, en confisquant les 
fondations et dispersant les maîtres. 



— H — 

Les colporteurs d'obscénités ou d'impiétés rougissaient 
de leur honteux métier, et plus d'un brûla spontanément, 
pour faire plaisir à la bonne veuve, ce qui lui restait de mar- 
chandises corruptrices. Il est vrai que ce genre de marchan- 
dises était moins commun chez eux qu'aujourd'hui, et qu'ils 
ne le portaient guère qu'en petite quantité, cachée dans le 
reste de leur bagage. 

Il arriva aussi très souvent à dame Marguerite d'héberger 
des brigands. Comment les repousser ? La chose n'était point 
facile. Et puis, n'étaient-ce pas aussi des hommes, des 
malheureux, de pauvres égarés qu'elle ramènerait peut-être 
à de meilleurs sentiments? De fait, elle en renvoya plus 
d'un touché et à moitié converti. Si ces conversions durèrent, 
nous ne saurions le dire. 

Il lui arriva même d'avoir chez elle des carabiniers et, 
séparés d'eux par une simple cloison, les brigands qu'ils 
cherchaient. Elle ne les trahit point, mais elle évita désor- 
mais de mettre à une aussi rude épreuve les saintes lois de 
l'hospitalité. 

Avec de si beaux exemples constamment sous les yeux, 
les petits Bosco ne pouvaient manquer de s'éprendre, eux 
aussi, d'un beau zèle pour le service et la sanctification du 
prochain. Les vertus de l'apostolat se développèrent chez 
Jean à un âge où l'on ne songe encore qu'à s'amuser. Il jouait, 
mais le jeu pour lui se tournait en apostolat. Dans les veillées 
d'hiver, c'était lui qui faisait la lecture, ou répétait le sermiDn 
du curé pour ceux qui n'avaient pu se rendre à l'église. On 
le faisait monter sur une table, afin de le bien voir et do 
mieux l'entendre, et l'on raffolait de ses prédications enfan 
tines, de ses histoires et de ses contes. 

Lorsqu'il devint un peu plus grand, ce fut bien autre 
chose. Dans le pré au-dessus des Becchi, se trouvait un vieux 
poirier, à une courte distance d'un autre arbre. Jean attacha 
une corde de l'un à l'autre, et se livra sur cette corde à des 
exercices de gymnastique où il réussit d'une façon peu 
commune. Il les compléta par des tours d'adresse qu'il avait 



— 12 — 

VUS et profondément étudiés à la foire. Ainsi préparé, il se 
fit saltimbanque et prestidigitateur, bien entendu sans sortir 
de chez sa mère. 

Ses camarades faisaient cercle autour de lui, en compagnie 
de leurs parents, car il y a des curieux à tout âge. La corde 
tendue et une table sous le poirier, couverte d'un grand 
tapis, fixaient vivement l'attention. Le petit Bosco, une 
baguette dans une main, des gobelets dans l'autre, un long 
chapeau de magicien sur la tète, annonçait des merveilles ; 
puis, avant d'ouvrir la séance, commençait une dizaine de 
chapelet ou un cantique pieux, en invitant les spectateurs à 
répondre. La plupart s'exécutaient de bonne grâce, beaucoup 
même avec entrain ; mais il s'en trouvait toujours qui s'impa- 
tientaient, en déclarant ces préliminaires plus qu'inutiles. 
« Nous reviendrons quand les patenôtres seront finies, grom- 
melaient-ils en faisant mine de s'éloigner. — Partez, je ne vous 
retiens pas, leur criait le jeune organisateur du spectacle; 
mais souvenez-vous bien qu'une fois sortis, vous ne rentrerez 
pas! » 

Et d'un air d'autorité il montrait ses frères et ses autres 
amis, chargés de faire la police de l'assemblée et d'assurer 
l'exécution de ses ordres souverains. Tout le monde restait. 

La prière ou le cantique achevés, le petit acrobate, doublé 
d'un magicien, se donnait carrière. Se promener et danser 
sur la corde raide, faire le saut périlleux, se suspendre par 
les pieds au poirier et en descendre de même, marcher sur 
les mains, les pieds en l'air, étaient des tours de souplesse et 
de force qui paraissaient ne rien coûter au jeune garçon. 
Endosser ensuite un ample tablier, et, debout devant la table, 
faire voltiger les muscades d'un gobelet à un autre, multiplier 
les œufs, vomir des rubans, extraire des noisettes du bout 
du nez des regardants, escamoter leurs montres et les faire 
retrouver dans la poche d'un compère qui, naturellement, 
jouait la surprise et affirmait sa complète innocence, tout 
cela faisait pâmer d'aise et d'admiration. Les spectateurs n'en 
pouvaient croire leurs yeux; bien qu'il n'eût pas tout à fait 



— 13 — 

l'habileté de son célèbre homonyme, que du reste ni eux ni 
lui ne connaissaient, ils juraient que le jeune Bosco devait 
être sorcier. « Pas en commerce avec le diable, en tous cas, 
ripostait le faiseur de tours, et, pour preuve, nous allons 
terminer comme nous avons commencé, par la prière. » 

Dame Marguerite n'était pas la dernière à s'émerveiller. 
Mais en mère prudente et en chrétienne qui sait que l'humi- 
lité est le fondement de toutes les vertus, non seulement elle 
s'abstenait de célébrer son fils et de le vanter en face, mais 
elle ne manquait aucune occasion de le prémunir contre les 
compliments plus ou moins intéressés dont le monde est si 
prodigue, et elle redoublait ses secrètes prières pour lui. 
Prières pleines d'espérances, pleines aussi d'anxiétés. 

Un jour que Jean donnait une séance sous le poirier, et 
qu'un grand nombre de personnes, bouche béante, l'applau- 
dissaient, sa mère, assise à l'écart, le regardait aussi. Une 
voisine entra, et s'approchant d'elle : « Eh bien, Marguerite ? » 
Marguerite, comme s'éveillant d'une distraction profonde, 
fixa ses regards sur ceux de son interlocutrice, et lui dit 
avec feu : 

« Mon fils, mon fils Jean.... que pensez-vous qu'il arrivera 
de mon fils (0 ? » 

(1) LsMOTNE, Margherita Bosco, p. 81. 



CHAPITRE II. 



DOM BOSCO ENTRE DANS LES ORDRES, 



Les deux fils de Marguerite, Joseph et Jean, se ressem- 
blaient peu. 

Joseph, doux et paisible, n'avait jamais eu l'idée d'une 
autre condition que celle de son père, et d'une autre vie que 
celle des champs. 

Jean, au contraire, beaucoup plus entreprenant, avide de 
connaître, observateur, chercheur, doué d'une immense mé- 
moire, dévorait, dès qu'il sut un peu lire, tous les hvres qui 
lui tombaient sous la main, et s'arrêtait volontiers à la ville 
pour voir ou entendre du nouveau. Il était facile de conclure 
de ces aptitudes qu'il était fait pour une carrière plus agitée 
et moins humble que celle de son frère. 

Un matin, au déjeuner, il raconta un songe qu'il avait eu 
la nuit précédente. « J'étais, dit-il, sur une petite colline, et 
je voyais venir d'un bois voisin une multitude de bêtes sau- 
vages qui m'inspiraient la plus vive frayeur; elles sautaient, 
grinçaient des dents, se battaient, s'entre-déchiraient. Une 
voix mystérieuse m'a crié de les mener au pâturage. Aussitôt, 
j'ai pris une houlette, je la leur ai montrée, elles m'ont suivi, 
et, chose étrange, je n'avais plus devant moi qu'un troupeau 
de brebis dociles. » 

Les commentaires de la famille sur ce rêve furent nom- 
breux et variés. Que signifiait-il ? 



— 16 — 

« Probablement rien , observa la mère ; car, selon le pro- 
verbe, tout songe est mensonge. 

— Prends garde, s'écria Antoine, l'aîné, qui n'était frère 
des deux autres que par leur commun père, et qui avait huit 
à neuf ans de plus qu'eux, prends garde de ne pas devenir 
un chef de voleurs I 

— Pourquoi chercher si loin ? observa paisiblement Joseph, 
tu auras simplement à garder un troupeau de porcs, ou un 
troupeau de brebis, ou tous les deux l'un après l'autre ; il n'y 
a là rien d'extraordinaire ni de bien effrayant. 

— Pourvu qu'il y ait progrès, reprit Jean avec son doux 
sourire, pourvu qu'il y ait progrès et que mes porcs ou mes 
bêtes sauvages se changent en brebis, et non mes brebis en 
bêtes sauvages! Mais j'ai confiance (i). 

— Sois disposé à faire tout ce que le bon Dieu demandera 
de toi, ajouta la mère en forme de conclusion, et tiens-toi 
bien tranquille; quand viendra l'heure, sa volonté se mani- 
festera. » 

Mais elle se dit en elle-même : Qui sait s'il ne sera pas 
prêtre? Et cette pensée, qui était en même temps pour elle 
une joie et une récompense, ne la quitta plus. 

L'heure de la manifestation de la volonté divine, dont elle 
avait parlé, ne devait plus tarder longtemps à sonner; voici 
dans quelles circonstances elle se fit entendre. 

En Piémont comme en France, Dieu suscita, vers cette 

(1) Dom Bosco n'a été explicite sur ce rêve qu'à la fin de sa vie, à Barcelone, où 
il raconta que la voix mystérieuse était celle de la très sainte Vierge qui, habillée 
en bergère, lui avait remis la houlette, lui avait annoncé que ce qu'il voyait aurait 
lieu réellement, et qu'il apprivoiserait ainsi les bêtes ; elle lui avait même indiqué 
ie quelle façon tout cela se produirait. Dom Rua, auquel cette confidence était 
adressée, lui fit un cas de conscience du silence persistant qu'il avait gardé jusque- 
là et obtint qu'il le romprait pour l'honneur et la gloire do la céleste bergère. 

Dans cette même ville de Barcelone, dom Bosco dit à deux ecclésiastiques français 
(M. Griffon, fondateur, et M. Rampon, directeur de Torphelinat agricole de Saint- 
Isidore, près Bburg-en-Bresse) : « J'étais résolu depuis l'âge de dix et onze ans à me 
consacrer aux orphelins. » Cette parole frappa vivement ces messieuis ; un semblable 
projet arrêté par un enfant de la campagne dans un âge si tendre, serait inexpli- 
cable sans quelque incident extraordinaire tel que la vision dont nous venons de 
parler, et que raconte également, mais avec moins de précision, la Vie de Marguerite 
Boico. 



- 17 — 

époque, une petite armée d'hommes zélés et éloquents qui se 
partagèrent le pays et le parcoururent en tous sens pour le 
reconquérir à la religion. Il y eut des missions dans toutes 
les villes, presque dans toutes les bourgades un peu impor- 
tantes. Les beaux esprits les tournèrent en ridicule, les socié- 
tés secrètes poussèrent les hauts cris, certains politiques à 
courte vue craignirent ou feignirent de craindre le retour 
de ce qu'on appelait l'ancien régime; mais la courageuse cam- 
pagne entreprise contre l'indifférence religieuse et l'impiété 
n'en fut point arrêtée. Ses victoires furent merveilleuses, 
vraiment providentielles. Elle renoua les traditions rehgieuses 
des générations vieiUies, prêtes à disparaître, à celles des 
générations plus jeunes auxquelles appartenait l'avenir; elle 
répara en grande partie les désastres moraux causés par la 
Révolution française et par une interruption de dix à douze 
ans de tout culte extérieur et de tout enseignement rehgieux 
pubhc; bref, elle prolongea d'un siècle peut-être, des deux 
côtés des Alpes et du Rhin, la vie de la civilisation chrétienne, 
si tant est que cette civihsation doive finir par succomber 
dans la terrible lutte engagée contre elle par la prétendue 
philosophie du siècle dernier, lutte dont nos petits-enfants 
ne verront probablement pas la fin. 

Une de ces missions fut donnée, en avril 1826, à Butti- 
ghera. La renommée de ceux qui la prêchaient, disons mieux, 
l'attrait de la grâce divine et la bénédiction particulière qu^il 
plut au ciel de lui donner, attiraient des multitudes d'audi- 
teurs. Il en venait de toutes les communes voisines, et, le 
soir, on s'en retournait paisiblement, en s'entretenant de ce 
qu'on avait entendu. 

Parmi ceux qui regagnaient Murialdo, se trouvait le des- 
servant de ce village, un bon vieillard appelé dom Galosso, de 
Ghieri, et qui n'avait pas hésité à faire un long trajet pour 
le bon exemple et aussi pour son édification personnelle. Il 
remarqua un jeune garçon de taille moyenne, aux cheveux 
bouclés, cheminant en grand silence et comme plongé dans la 
méditation. Il l'appela à côté de lui et l'interrogea. 

DOM BOSCO 2 



— 18 - 

« De quel hameau es-tu? 

— Je suis des Becchi, je m'appelle Jean Bosco. 

— Et tu viens aussi d'entendre les missionnaires? Si tu 
étais resté à la maison, ta mère t'aurait peut-être fait un ser- 
mon plus à ta portée. 

— C'est vrai, monsieur, ma mère fait souvent d'excellents 
sermons, mais ceux des prédicateurs ne manquent pas pour 
cela d'intérêt. 

— Tu parles comme si tu les comprenais; voyons, qu'as- 
tu retenu de celui d'aujourd'hui ? Je te donne quatre sous si 
tu peux m'en répéter quatre phrases. 

— Je vais essayer, monsieur. » 

Et l'enfant se mit à développer le sermon, qui avait pour 
sujet le péril qu'il y a à différer de se convertir. Il répéta suc- 
cessivement l'exorde, les trois points et la conclusion, le tout 
presque mot à mot. Le vieux prêtre en fut ravi et lui de- 
manda où il en était de ses études de grammaire. 

« La grammaire ? Je ne la connais que de nom ; mon 
grand frère Antoine ne veut pas que je l'apprenne. 

— Et pourquoi cela? 

— Il dit que c'est du temps perdu pour un cultivateur. 

— Et toi, qu'en penses-tu? 

— Moi, si je pouvais étudier, ce serait avec plaisir. 

— Ton frère a raison peut-être, si tu dois rester au village; 
mieux vaut un laboureur dont l'imagination ne divague pas 
au delà des bornes de son champ, qu'un laboureur mécon- 
tent, ambitieux, déclassé; les villageois qui ont fait des 
études incomplètes, et qui n'ont pas l'idée de ce qui leur 
manque, sont souvent les pires ennemis de la société. Qui 
nous délivrera des demi-savants ! .4.ussi, le ciel me préserve 
de contribuer à en faire un de plus ! » 

Jean écoutait avec chagrin ces déclarations peu encoura- 
geantes. 

« Ainsi, reprit-il, vous pensez comme mon grand frère, 
monsieur le curé ? 

— Je ne dis pas cela, mon ami, si le ciel t'avait donné une 



— I!) — 

vocation particulière, je suis sûr au moins que ta famille ne 
t'en détournerait point. Dis-moi, as-tu jamais pensé à la prê- 
trise ? 

■ — J'ai une idée, affirma Jean, c'est que, si j'avais assez 
d'instruction, je voudrais en donner à tant de pauvres enfants 
abandonnés, qui ne sont pas mauvais, mais qui le deviennent 
parce que personne ne s'occupe d'eux. » 

Ces dernières paroles et le ton de résolution dont elles 
étaient empreintes frappèrent vivement dom Calosso. A 
l'endroit du chemin où il fallait se séparer, il recommanda à 
Jean de venir le voir avec sa mère, le dimanche suivant, après 
les vêpres. 

Sitôt qu'il aperçut la veuve Bosco, au jour fixé : « Savez- 
vous, lui dit-il, que vous avez un fils qui est un prodige de 
mémoire ? Il faut le faire étudier. » 

On convint qu'il s'en chargerait lui-même, dès que les gros 
travaux de la campagne laisseraient à l'enfant un peu de loisir. 

Les leçons commencèrent au milieu de septembre 1856. 
Jean s'y livra avec ardeur. Malheureusement, elles ne furent 
pas de longue durée. Dom Calosso mourut inopinément en 
1828. Jean s'en retournait tranquillement aux Becchi, après 
avoir pris sa leçon, lorsqu'une personne envoyée à sa re- 
cherche le rattrapa on courant, et lui dit que son maître, 
saisi d'un mal subit, le réclamait. Il n'y accourut point, il y 
vola. Le vieux curé était déjà sans parole, presque sans con- 
naissance ; le mal était une attaque d'apoplexie. Il fit à son 
élève quelques signes inintelligibles, mais ce fut tout. Au 
bout de deux jours d'agonie, il expira entre les bras de Jean 
inconsolable. 

La mort de dom Calosso brisait tous les vœux du petit étu- 
diant et tous les projets déjà cares-sés par sa mère. Antoine 
Bosco fit valoir, dans cet événement, un signe manifeste de 
la volonté du ciel, et renouvela son opposition. Jean n'osait 
plus ouvrir ses livres qu'en cachette ; et à quoi bon les ouvrir? 
il n'avait plus personne pour se faire expliquer ce qu'il ne 
comprenait pas. 



— 20 — 

Cependant il ne pouvait se résoudre à s'en séparer. Lors- 
que Antoine remarqua cette obstination, il s'en plaignit à la 
mère ; mais la mère se rangea du côté de Jean. 

« Sommes-nous en mesure d'avoir un nouveau professeur ? 
insista Antoine. Avant que Jean arrive au bout de ses études , 
il faudra des années ; et combien d'argent ? Youlez-vous, 
pour la réalisation d'une ambition insensée, nous mettre tous 
sur la paille ? 

— La divine Providence viendra à notre secours, déclara la 
mère; mais Jean n'est pas fait pour la pioche et la charrue. » 

Antoine, ne pouvant vaincre ce qu'il avait appelé leur 
ambition insensée, parla de séparer ses intérêts d'avec les 
leurs, et réclama sa part de l'héritage paternel. La mère y 
consentit; elle ne pouvait, du reste, s'y opposer, Antoine 
avant vins^t et un ans. Celui-ci resta donc seul dans la 
maison où ses frères étaient nés. Joseph et Jean s'installèrent 
dans une autre maison plus modeste, où leur mère vécut avec 
eux de l'usufruit de leurs parts et de ses reprises matrimo- 
niales. Mais le jeune étudiant put, sans nouvel obstacle, 
retourner au latin. 

Il fréquenta cinq ou six ans les écoles publiques de Châ- 
teauneuf (Gastelnuovo d'Asti) et de Chieri; avec quel profit, 
nous le verrons plus tard, quand nous aurons à énumérer 
ses nombreux ouvrages. Sciences, lettres, notions artistiques, 
il s'assimilait tout avec une surprenante faciUté; mais l'his- 
toire, l'éloquence sacrée et l'Ecriture sainte avaient ses pré- 
férences; il ne perdit jamais de vue le but qu'il s'était fixé 
et qui n'était pas la satisfaction d'une vaine curiosité, encore 
moins l'acquisition d'une renommée purement humaine : il 
voulait être utile, gagner des âmes à la vérité et à la vertu. 
Son travail convergeait tout entier vers cette fin supérieure, 
seule vraiment digne des efi'orts d'un chrétien. 

A Chieri, il habitait dans une famille à laquelle sa mère 
l'avait confié, moyennant une petite pension. De là, il suivait 
les cours du collège. 

La pensée lui vint à cette époque d'entrer dans un ordre 



— 2J — 

religieux. Il communiqua ce projet, ou plutôt ce désir, au 
curé de la paroisse, ajoutant qu'il avait choisi l'ordre des 
Franciscains. Le curé en prévint la veuve Bosco. 

Immédiatement celle-ci se rendit à Ghieri et se présenta à 
son fils, le sourire sur les lèvres, comme toujours. 

« M. le curé ma confié que tu te proposes d'entrer en reli- 
gion ; est-ce vrai ? 

— Oui, mère, et je crois que vous ne vous y opposerez pas. 

— Non certes, je ne m'y opposerai pas; je n'ai pas le droit 
de m'y opposer. M. le curé m'a bien dit que je pouvais t'en 
dissuader, à cause du besoin que j'aurai peut-être un jour de 
ton aide; mais je ne veux pas que tu te préoccupes de moi. 
Songe uniquement au salut de ton âme et à faire le plus de 
bien possible. Je suis née dans une position de fortune plus 
voisine de la gène que de la richesse; j'y ai vécu, je mourrai 
s'il le faut dans la pauvreté. Crois-tu que ce soit par orgueil 
ou par calcul égoïste que j'ai souhaité que Dieu daignât choisir 
un prêtre parmi mes enfants? Non; si par impossible tu 
devenais riche, si tu parvenais aux hautes dignités ecclésias- 
tiques, il me semble que je ne mettrais jamais les pieds chez 
toi, par crainte de diminuer la part des pauvres. Tels sont 
mes sentiments; les tiens doivent y répondre. Oublie-moi 
donc; que le choix d'une vocation soit une question entre 
Dieu seul et toi. Mais que mon absolu désintéressement dans 
cette circonstance ne devienne pas un motif pour te dispenser 
de réfléchir et de consulter. M. le curé m'a fait observer aussi 
qu'il est peu de prêtres séculiers qui, à un moment donné, 
n'aient pensé à entrer en religion, de même qu'il y a peu de 
jeunes filles pieuses — je le sais par expérience — dont l'ima- 
gination n'ait été traversée par des rêves de cloître et de 
couvent. N'agis point à la légère, prie beaucoup^ et, encore 
une fois, consulte : voilà tout ce que j'avais à te dire. » 

Le jeune homme embrassa sa mère, en remerciant Dieu 
intérieurement de l'avoir mis, dès son enfance, sous la garde 
d'une femme aussi parfaite. Il promit de ne rien précipiter 
et de demander conseil à dom Gaffasso, directeur et profes- 



— 22 — 

seur de théologie morale à l'Institut de Saint-François de 
Sales, à Turin. 

« Tu ne saurais mieux l'adresser, dit la mère, je m'en 
vais contente. » 

Dom Gaffasso, après avoir étudié quelque temps la jeune et 
belle âme qui s'ouvrait à lui, dissuada Jean de ses projets. 
« Entrez au séminaire, lui dit-il, achevez tranquillement vos 
études ; je ne pense pas que vous soyez appelé à une autre 
vie que celle des bons prêtres de paroisse. » 

Jean obéit avec docilité. Lorsque la mère connut cette 
nouvelle et définitive détermination, elle se montra égale- 
ment satisfaite, son unique désir étant que la volonté de Dieu 
s'accomplit. 

Jean Bosco revêtit pour la première fois l'habit ecclésias- 
tique le jour de la Saint-Michel, 29 septembre 1835. Il le 
reçut des mains de Michel-Antoine Ginzano, prévôt et vicaire 
forain de Ghâteauneuf d'Asti, et le 30 octobre suivant, il 
entra au grand séminaire de Turin. 

Des six années qu'il y passa, on ne sait rien, sinon qu'il y 
fut un des meilleurs élèves que cet étabhssement ait jamais 
formés. S'il avait étudié avec ardeur les lettres profanes, bien 
plus grande encore fut son application à la philosophie et à la 
théologie, sciences qui le préparaient directement à la mis- 
sion apostolique après laquelle il soupirait. 

Arriva enfin le jour solennel qui devait couronner tant 
d'eii'orls. Jean Bosco fut ordonné prêtre la veille de la Trinité, 
5 juin 1841. Nous renonçons à peindre son bonheur et celui 
de sa mère, amplement récompensée; ce jour-là, de toutes 
ses privations et de toutes ses peines. 

Il monta à l'autel pour la première fois, le lendemain, 
assisté de dom Gaffasso, dans l'éghse de Saint-François 
d'Assise. On l'avait sollicité de se rendre pour cette circons- 
tance dans son pays, où l'on n'avait pas vu de première 
messe depuis longtemps. Mais il préféra célébrer sans bruit, 
dans une grande ville, précisément parce qu'il y était à peu 
près inconnu. 



— 23 — 

Le lundi suivant, il dit la messe dans l'église appelée Délia 
Gonsolata, pour remercier la sainte Vierge des innombrables 
faveurs qu'elle lui avait obtenues et se mettre sous sa pro- 
tection toute spéciale. 

Le jeudi de la Fête-Dieu, il se montra enfin à Ghâteauneuf, 
y chanta la messe solennelle, et porta le très saint Sacrement 
à la procession traditionnelle de ce jour. Le soir, le curé l'in- 
vita à dîner avec sa mère, ses frères et les principaux habi- 
tants. Chacun prit part à la joie de la famille Bosco, univer- 
sellement aimée. 

Mais lorsque l'abbé Jean rentra aux Becchi, lorsqu'il 
retrouva la chambre où, à l'âge de dix ans environ, il avait eu 
le songe des animaux sauvages et des brebis, il ne put s'em- 
pêcher de verser des larmes et de dire : « Oh ! combien 
merveilleux sont les desseins de la Providence ! Dieu a vrai- 
ment ramassé par terre un pauvre enfant pour le placer parmi 
les chefs de son peuple. Il me reste à correspondre à sa 
volonté en devenant dompteur de bêtes humaines, car il 
me semble que c'est à cela qu'il m'appelle. Je suis prêt. 
Seigneur, je suis tout à vous; faites de moi ce qu'il vous 
plaira. » 

Sa mère vint le trouver un instant et l'entretenir seule à 
seul : 

« Te voilà donc prêtre, mon cher fils, te voilà près du 
Seigneur ; mais, mon enfant, commencer à faire œuvre d'apos- 
tolat, c'est commencer à souffrir. Ce ne sera pas demain peut- 
être, mais ce sera bientôt; ta mère ne demande pas pour toi 
le repos, mais du courage. » 

Quelle haute philosophie chrétienne dans ces paroles d'une 
simple paysanne, et comme elle disait vrai ! 

Jean Bosco était alors dans sa vingt-cinquième année, et à 
la veille de commencer la vingt-sixième, 



CHAPITRE m. 

PREMIERS DÉBUTS DE l'oEUVRE SALÉSIBNNE. 
LES TRIBULATIONS l/UN FONDATEUR. 



Nous avons déià rencontré le nom de l'Institut de Saint- 
François d'Assise en parlant de son directeur, dom Caffasso, 
l'ami et le guide spirituel de dom Bosco. Cet Institut était 
une sorte d'école normale ou d'école supérieure pour les 
jeunes prêtres du diocèse de Turin. On les y exerçait à la pré- 
dication, et on leur faisait des conférences morales pratiques, 
complément de la théologie et préparation directe au saint 
ministère. 

Dom Bosco y fut naturellement attiré par dom Caffasso. Au 
lieu d'accepter une des places plus ou moins lointaines qu'on 
lui offrait, il préféra s'attacher aux œuvres de l'homme émi- 
nent qui possédait toute sa confiance. Il le suivit dans la 
visite des prisons, et ce qu'il y observa tout d'abord fut 
comnri^ une révélation pour lui. 

Le nombre des détenus, leur misère morale, et surtout 
l'âge encore tendre de beaucoup d'entre eux, le frappèrent 
d'étonnement et de pitié. Comment tant de jeunes gens se 
voyaient-ils atteints par les rigueurs de la justice presque 
avant desavoir ce que c'est qu'une loi? Sans doute, la société 
est obligée de se défendre en les mettant hors d'état de 
nuire; mais s'ils nuisaient, était-ce bien leur faute, à eux, 
pauvres abandonnés, ignorants de tout ce qui aurait pu 



— 26 — 

réprimer ou redresser leurs instincts pervers? La prison les 
renvoyait non corrigés, souvent pires qu'à leur arrivée, et ne 
tardait pas à les reprendre, à les rendre à la société, à les 
reprendre encore; cercle fatal d'existences malfaisantes et 
malheureuses, que rien ne vouait rompre, sinon la mort, et 
parfois la mort sur l'échafaud. 

Le terrible problème s'empara du jeune prêtre comme une 
obsession. Il y réfléchissait le jour, il en rêvait la nuit. En 
théorie, la solution était assez claire; pour empêcher ces 
enfants de prendre le chemin de la prison, il s'agissait de les 
faire passer par l'école, et surtout par l'église ; il eût suffi de 
leur enseigner la morale, de leur inspirer la crainte de Dieu, 
enfm de leur donner le goût et l'habitude du travail. Mais 
comment y arriver, ces enfants étant justement ceux qui n'ont 
point de famille ou qui n'ont que des familles indifférentes 
sinon vicieuses? 

Ramené ainsi à la pratique, le problème se compliquait au 
point de paraître insoluble. 

Ce fut au milieu de ces préoccupations désolantes que 
notre héros reçut d'un petit incident un coup d'éperon inat- 
tendu qui le força à se mettre à l'œuvre, au lieu de délibérer, 
et à démontrer en marchant, comme le philosophe antique, 
la possibilité du mouvement. 

Le 8 décembre 1841, il se disposait, dans la sacristie de 
Saint-François d'Assise, à dire la messe, et revêtait ses orne- 
ments sacerdotaux, lorsqu'il entendit une altercation qui lui 
fit retourner la tête. Le sacristain gourmandait un enfant in- 
connu qui semblait s'être égaré dans ce heu et qui lui refusait 
de servir la messe. « Je ne sais pas, disait l'enfant. — Com- 
ment! tu ne sais pas? alors, que viens-tu donc faire ici? Va- 
t'en, je n'aime pas les mendiants. » Et il le poussait dehors par 
les épaules, non sans appuyer ses injonctions de quelques 
taloches destinées à hâter son départ. 

« Pourquoi le maltraitez- vous? dit Jean Bosco, vous ne lui 
avez pas seulement laissé le loisir d'expliquer ce qu'il vou- 
lait. Rappeicz-le, je lui parlerai, je \eux lui parler. » 



— 27 — 

Le sacristain, un peu confus, courut après l'enfant et le 
ramena. Dom Bosco rassura ce dernier, le caressa, le pria de 
l'attendre après la messe, et, lorsqu'elle fut terminée, il eut 
avec ]ui un entretien que lui-même a raconté bien des fois : 

« Gomment t'appelles-tu, mon jeune ami? 

— Mon nom est Barthélémy Garelli. 

— D'oîi es-tu? 

— Je suis d'Asti. 

— As-tu tes parents ? 

— Non, mon père est mort. 

— Et ta mère ? 

— Morte également. 

— Quel âge as-tu? 

— Quinze ans. 

— Sais-tu lire et écrire? 

— Je ne sais rien. 

— Sais-tu tes prières? 

— Je vous ai dit que je ne sais rien. 

— Quoi ! tu n'as pas fait ta première communion? Pourquoi 
ne vas-tu pas au catéchisme? tout le monde y est admis.... 

— C'est possible, mais je suis trop grand, maintenant : mes 
camarades plus petits et plus savants se moqueraient de moi. 

— Et si je te faisais le catéchisme, à part, ici même, vien- 
drais-tu l'entendre? 

— Oui, de bien bon cœur.,.., pourvu qu'on ne me donne 
pas de taloches. 

— Oh! sois tranquille, personne ne te maltraitera; tu 
seras mon ami, et tu n'auras affaire qu'à moi. Quand veux-tu 
commencer ? 

— Quand il vous plaira. 

— Ce soir, peut-être ? 

— Ce soir, je veux bien. 

— Et pourquoi pas tout de suite ? 

— Eh bien ! tout de suite, soit. » 

Le jeune prêtre fut touché de cette docilité. Il fît asseoir 
GareUi à ses côtés, et lui enseigna pour commencer le signe 



~ 28 — 

de la croix et la notion d'an Dieu créateur de toutes choses. 
Au bout d'une demi-heure, le voyant fatigué par une atten- 
tion peu familière à son existence vagabonde, il le renvoya 
en lui recommandant bien de revenir. 

Garelli, pour qui tant de bonté était chose absolument 
nouvelle, n'euX garde de manquer au rendez-vous. Non seu- 
lement il revint, mais il amena des camarades. Moins de 
deux mois après, le 2 février 1842, la sacristie comptait vingt 
élèves. 

Tels furent les modestes débuts de l'œuvre de l'Oratoire de 
Saint-François de Sales. Dom Bosco choisit celte appellation 
d'oratoire, parce qu'il commençait et finissait toujours ses 
leçons par la prière, et il le mit sous la protection de saint 
François de Sales, afin de bien établir que la douceur_, par 
laquelle brilla ce grand saint, doit présider à tout ce que l'on 
se propose de faire en faveur de la jeunesse. 

Après avoir catéchisé ses enfants, dom Bosco s'occupait 
encore d'eux toute la journée. Il les visitait chez leurs parents 
ou leurs maîtres, leur cherchait de l'ouvrage, leur procurait 
des places, et, chemin faisant, recrutait de nouveaux audi- 
teurs et en ramassait dans les bouges, dans les ruelles, et 
jusque dans les fossés des faubourgs. Le dimanche, il les con- 
duisait lui-même aux offices et les faisait jouer, sous ses yeux, 
dans quelque place publique. Ainsi se passèrent deux années, 
durant lesquelles il n'avait point cessé de suivre les cours 
de l'Institut de Saint-François d'Assise. 

Mais le terme de ces cours arriva, et dom Gaffasso, son 
directeur, l'informa que l'autorité ecclésiastique songeait à 
lui confier un poste. 

«Quel poste? demanda le catéchiste des vagabonds; 
n'en ai-je pas un bien marqué et suffisant à occuper un 
homme ? Si je m'éloigne de mes pauvres enfants, qui est-ce 
qui en prendra soin ? » 

Dom Cafî"asso sentit la parfaite justesse de cette observa- 
tion. Il sollicita et obtint pour son jeune ami un emploi 
comme aumônier dans un hospice, ou maison de refuge. 



— 29 — 

fondé par la marquise de Barolo, et dont le directeur était 
l'abbé Borelli. 

Cet abbé Borelli, ou Borel, car il était Français d'origine, était 
communément appelé, suivant l'usage italien, <( le théologien 
Borelli, » parce qu'il était docteur en théologie. Il n'eut aucune 
peine à entrer dans les plans de dom Bosco, et devint bientôt 
un de ses plus intimes amis et de ses meilleurs auxiliaires. 

Ensemble, et avec l'autorisation de la marquise de Barolo, 
ils disposèrent, dans la maison de refuge, de deux grandes 
chambres complètement indépendantes, dont l'une fut arran- 
gée en chapelle. L'œuvre de l'Oratoire s'y réunit pour la pre- 
mière fois le 8 décembre 1844. Dom Bosco, en y donnant la 
communion à la plupart de ses enfants, versa des larmes de 
bonheur. Son œuvre marchait. 

Elle ne marchait même que trop. 

Les enfants étaient trois cents. La marquise de Barolo 
s'effraya du tapage qui lui fut signalé dans son immeuble, et 
des inconvénients que pouvaient présenter les réunions tar- 
dives instituées par dom Bosco et le théologien Borelli sous 
le nom d'écoles du soir. Elle les Invita, en juillet 1845, à trans- 
férer leur vacarme ailleurs. 

Les deux amis furent atterrés. « Mais où irons-nous? 
s'écrièrent-ils. — Allez où bon vous semblera, répliqua la 
marquise, j'ai besoin de tout mon immeuble. » 

Ils eurent recours d'abord à Dieu. Recueillis en sa présence^ 
ils comprirent que toutes les fondations qu'il bénit sont mar- 
quées du sceau de l'épreuve, et que la voie sûre, la voie 
royale qui mène à lui, est et sera toujours la voie de la croix. 

Ils s'adressèrent ensuite à M^"" Franzoni, archevêque de 
Turin. Celui-ci, qui connaissait déjà et appréciait l'œuvre, pro- 
posa à la municipalité de concéder à dom Bosco l'usage, à cer- 
taines heures et moyennant certaines conditions, d'abord de 
l'église Saint-Martin, et bientôt après de l'église de Saint- 
Pierre aux Liens (1). La municipalité se laissa gagner par l'in- 

^1) San Pietro in Viacol» 



— 30 — 

térêt que lui inspiraient les classes du soir. L'œuvre fut donc 
installée dans un grand vestibule et dans la cour de l'église 
Saint-Pierre. L'abbé Borelli disait gaiement en aidant à démé- 
nager : « Mes enfants, les choux ne peuvent faire belle et grosse 
lète que si on les transplante; c'est donc pour votre bien qu'on 
vous a délogés, et ce n'est peut-être pas la dernière fois. » 

Il ne se trompait point, et cette prédiction, il avait pu la 
faire sans être un prophète. En efïet, en changeant de local, 
les élèves de dom Bosco n'avaient pu changer de caractère. 
Trois cents enfants, presque tous remarquables par leur in- 
discipline, trois cents petits sauvages, jouant, gambadant, 
criant dans la cour ou sur la grande place de l'église, ne pou- 
vaient manquer de modifier d'une façon désagréable la phy- 
sionomie du quartier. Dès le lendemain, les voisins se plai- 
gnirent. Le curé, homme âgé, paisible et peut-être un peu 
ami de ses aises, ne fut pas le dernier à appuyer une pétition 
contre les perturbateurs ; sa servante alla même jusqu'à les 
traiter publiquement de « fleur de la canaille, fiore di cana- 
qlia ; » et comme il lui fut rapporté que dom Bosco n'avait 
fait que rire de ce luxe d'épithètes, elle ne craignit pas d'aller 
l'invectiver en personne, et de lui mettre le poing sous le 
nez, au beau miheu de son catéchisme. 

Le syndic de Turin était alors le marquis de Gavour, père 
du comte Camille de Cavour, le rélèbre homme d'Etat dont 
l'intluence sur Napoléon III fut si fatale à celui-ci, et du mar- 
quis (lustave de Cavour, directeur du très catholique journal 
VArmonia. Il se laissa convaincre par la pétition et retira l'au- 
torisation donnée. Les gens du quartier firent à cette occasion 
une remarque qui les frappa vivement. Le vieux prêtre, signa- 
taire de la pétition, tomba le lendemain frappé d'apoplexie, 
et sa servante, deux jours après, le suivit au tombeau. 

Les enfants, chassés de leur installation qui avait à peine 
mérité le nom de campement, refluèrent jusqu'au logement du 
bon père. Mais s'y réunir était impossible ; ils n'auraient pas 
pu y tenir, même debout et serrés les uns contre les autres. 
Dom Bosco prit rapidement son parti. Il décida qu'avant tout 



— 31 - 

il fallait sauver l'œuvre et prévenir la dispersion des enfants : 
« Mes amiS; leur cria-t-il, le toit du bon Dieu nous reste, 
personne ne nous en refusera la jouissance. Donc, notre pro- 
chaine réunion aura lieu en plein air. Je ne sais pas encore 
où, mais je vous le dirai; soyez sans crainte, la place ne 
nous manquera pas ! » 

Et pendant deux mois, l'Oratoire fonctionna à l'aventure, et 
mérita le nom que lui donnaient ses détracteurs : « un ramas- 
sis de vagabonds. » 

Dès le matin, les dimanches et jours de fête, les enfants, 
munis de leurs petites provisions, se réunissaient à la porte 
de dom Bosco ; mais donnons ici la parole à l'un d'entre eux. 

« A la précédente réunion, avant de nous séparer, le bon 
père avait eu soin de nous communiquer le nom du but de 
promenade choisi pour le dimanche suivant. Il nous indiquait 
le chemin, nous traçait le programme, marquait l'heure du 
rendez-vous, donnait ses avis sur la contenance à tenir dans 
les divers lieux; il nous souhaitait d'être aussi nombreux que 
possible. « Si vous avez quelque camarade, ajoutait-il, invitez- 
» le de ma part. Plus nous serons, plus joyeuse sera la fête. » 

» La future promenade était pour nous, pendant toute la 
semaine, un sujet inépuisable de conversations à l'ateher ou 
dans nos familles. Ces dernières en profitaient pour exiger de 
nous plus d'attention, plus d'obéissance, plus d'application à 
nos devoirs et plus de silence, pour ne point nous attirer, au 
jour si désiré, le châtiment d'une retenue. Les principaux buts 
de promenade, soigneusement variés, étaient le Mont des Ga- 
pucms, Notre-Dame des Champs, Pozzo di Strada, la Superga, 
mais assez rarement, et Notre-Dame des Lacs d'Avigliana. Mais 
avec quel bonheur on marchait ! Des jours comme ceux-là s'im- 
primaient dans notre souvenir, donnaient presque une direc- 
tion à notre vie; la piété, qui en était l'élément essentiel, 
comme la joie complète qu'ils nous apportaient toujours, rem- 
plissaient notre âme d'un je ne sais quoi de pur et de grand i*). » 

\\) Bollettino salesiano, mai 1887. 



— 32 — 

Arrivé à quelque église de la banlieue, dom Bosco deman- 
dait l'autorisation de dire la messe, qui ne lui était jamais 
refusée, et, sur un signe, la bande joyeuse et bruyante se 
recueillait, pour l'entendre, avec un ensemble qui ébahissait 
d'admiration tous les spectateurs. 

Il faisait ensuite son catéchisme, et puis l'on déjeunait. 
Pas besoin de tables ni de nappes ; la pelouse ou les rochers 
en tenaient lieu ; on se passait également très bien de four- 
chettes; quant au vin, les fontaines ou les ruisseaux ne per- 
mettaient pas même d'y songer. Ceux qui avaient de reste 
donnaient à ceux qui n'avaient pas assez; le bon père trou- 
vait pour ceux qui ne possédaient absolument rien ; le pain 
manquait parfois, la gaieté jamais, l'appétit encore moins. 

La fraternelle agape terminée, on poussait la promenade 
plus loin ; on chantait quelque part les vêpres, car l'Oratoire 
ambulant possédait déjà une belle société chorale, on enten- 
dait un deuxième catéchisme, on récitait le chapelet tout en 
marchant, et lorsque le soleil s'abaissait derrière les mon- 
tagnes neigeuses du couchant, on rentrait en ville, harassés, 
mais la conscience légère et le cœur content. 

Les enfants, qui ne voyaient pas au delà de l'heure pré- 
sente, s'imaginaient que cela durerait toujours ; mais ce qui 
était bon pour la saison d'automne allait devenir impraticable 
en hiver, et dom Bosco ne partageait point l'insouciance de 
ses pupilles. A force de recherches, il put louer trois grandes 
chambres, chez un nommé Moretta, presque en face du lieu 
où est aujourd'hui l'église de Notre-Dame Auxiliatrice. Trois 
chambres, c'était peu. Néanmoins on y passa l'hiver, que bien 
que mal. Les difficultés matérielles ne furent même pas, à 
ce moment-là, celles qui inquiétèrent le plus le fondateur de 
l'Oratoire de Saint-François de Sales, ou, comme on disait 
déjà, de l'œuvre salésienne. 

La délicate question de la conciliation de l'apostolat libre 
avec le service paroissial fut soulevée à son sujet. On a beau 
tendre à un but commun, les moyens d'action n'étant pas les 
mêmes> et le détachement de chacun à l'égard de sa propre 



— 33 — 

gloire et de ses conceptions personnelles n'étant jamais 
absolu, les froissements, les jalousies, les rivalités, ne peu- 
* vent pas être évités toujours. Les hommes font l'œuvre de 
Dieu, mais ils la font en hommes, et jusque dans l'histoire des 
apôtres, jusque dans les livres saints, nous voyons un saint 
Paul et son compagnon, saint Barnabe, réduits à se séparer 
parce qu'ils avaient cessé de s'entendre. 

Les curés de Turin se plaignirent donc à l'archevêché des 
agissements bizarres et du zèle peu prudent du jeune prêtre 
Jean Bosco. Il enlevait les enfants aux catéchismes des pa- 
roisses ; il les détournait de l'assistance aux offices réguliers ; 
bref, si tout le monde faisait comme lui, les églises de la ville 
seraient bientôt vides. 

L'archevêque manda le novateur incriminé, qui n'eut pas 
de peine à lui faire agréer sa réponse. Les enfants dont il 
s'occupait étaient presque tous des étrangers, des Savoyards, 
des Lombards, des Suisses. Quant aux Turinois, avant de 
venir aux catéchismes de l'Oratoire, ils n'allaient à aucun. 
S'ils cessaient de venir prier et s'instruire dans cette réunion 
réputée irrégulière, serait-ce pour grossir le nombre des 
fidèles dans les paroisses ? Evidemment non. 

Cette dernière observation était péremptoire. M*' Franzoni 
rassura le jeune prêtre et calma les curés, qui, d'ailleurs, ne 
tardèrent pas à reconnaître combien les avantages de l'œuvre 
nouvelle étaient supérieurs à ses inconvénients. 

Mais dom Bosco n'était pas au bout de ses ennuis. Tandis 
que l'autorité supérieure ecclésiastique lui donnait de si pré- 
cieux encouragements, Moretta, le propriétaire de ses trois 
chambres, lui signifiait brusquement son congé. L'œuvre se 
trouvait sur le pavé encore une fois. 

Que faire et que devenir ? Personne ne consentait à loger la 
turbulente et souvent peu propre cohue que la servante du curé 
de Saint-Pierre aux Liens n'était point seule à baptiser de flore 
di canaglia. Dom Bosco frappa vainement à toutes les portes. 

Alors, ne pouvant louer une maison, il loua un pré. 

C'était au printemps de 1846. Il s'installa en plein air, au 

DOU BOSCO. ^ d 



— 3-i — 

quartier de Valdocco, sur le terrain d'un nommé Defilippi, 
dans un endroit occupé maintenant par une fonderie. Là, lui 
et ses enfants ne craignirent pas de se donner en spectacle 
aux curieux, dont ils n'étaient pas même séparés par un mur, 
mais simplement par une haie. 

Et ce fut en vérité un beau spectacle, capable de charmer 
îes regards des anges et des hommes. On voyait, les di- 
manches et fêtes, dès le point du jour, le bon père assis sur 
un tertre de gazon, prendre à côté de lui ses enfants, un à 
un, passer un bras autour de leur cou et les retenir quelques 
minutes à genoux, en écoutant leur confession. Ceux qui se 
préparaient se tenaient immobiles, dans le silence du recueil- 
lement, d'un côté du tertre; ceux qui faisaient leur action de 
grâces, d'un autre côté. Leurs camarades, en les tttendant, 
jouaient à quelques pas plus loin, niiis évitaient les jeux 
bruyants qui auraient pu troubler les pénitents. A une heure 
fixée d'avance, le confesseur se levait de son tribunal rus- 
tique; une trompette fêlée et un vieux tambour grossière- 
ment raccommodé donnaient le signal du départ pour l'éghse 
où la messe de communion devait être célébrée, et qui n'était 
presque jamais la même. On s'y rendait sur deux rangs, avec 
un maintien modeste qui attestait les progrès réalisés dans la 
disciphne et la vertu par ces jeunes âmes naguère indomptées. 
Après la messe, chacun allait déjeuner. On revenait ensuite 
passer la journée soit à courir et ùs'amus-^r dans ce poétique 
pré du Valdocco, soit à entendre une instruction familière du 
bon père ou du théologien Borelh, montés sur un escabeau. 

Qui i'f ût cru ? Cette rudimentaire et naïve installation ne 
trouva, pas plus que les autres, grâce devant les détracteurs. 
Le propriétaire du pré, Defihppi, fut circonvenu. Il déclara 
qu'il avait loué un pré, non une place publique, et il donna 
congé dans la huitaine. 

D'autres épreuves nouvelles s'ajoutèrent à celle-là pour 
accabler le pauvre dom Bosco. L'autorité civile, par tous 
pays, est ombrageuse. La municipalité de Turin ne faisait pas 
exception ; elle crut découvrir dans des rassemblements, qui 



— 3?î — 

pourtant ne se passaient que trop au grand jour et en pleine 
lumière, le germe de je ne sais quelle société secrète, plus 
ou moins réactionnaire. Le vieux marquis de Gavour, syndic 
de Turin, gourmanda sévèrement l'organisateur : 

« Qu'est-ce donc, lui demanda-t-il, que ces troupes de va- 
gabonds que vous traînez après vous dans les rues? 

— Ce sont mes enfants, répondit le pauvre jeune prêtre 
je les ai adoptés. 

— Adoptés ! en ce cas, je ne vous fais pas compliment de 
votre famille. Vous perdez votre temps, mon cher abbé, vous 
êtes dupe de votre bon cœur. Où voulez-vous en venir ? 

— A former des chrétiens, monsieur le marquis, à chan- 
ger en citoyens honorables ces petits vauriens, qui, sans 
cela, iront peupler les prisons. 

— Mais il vous faudrait des ressources sérieuses; en avez- 
vous ? 

— J'en attends de la Providence, et peut-être de vous- 
même, monsieur le marquis, lorsque vous aurez constaté 
l'utinté de mon œuvre. 

— Vous attendrez longtemps, répliqua en riant le syndic. 
Pour le moment, je vous avertis que je vais demander à l'Ar- 
chevêque de mettre bon ordre à ce qui se passe. 

— L'Archevêque m'approuve, monsieur le marquis. 

— Il ne vous approuvera pas toujours ; avant peu il vous 
défendra de continuer. 

— Oh ! alors, monsieur le marquis, je me soumettrai, mais 
pas avant. » 

Le vieux gentilhomme conclut de cet entretien que le pieux 
utopiste avait le cerveau dérangé. 

Il ne fut pas le seul à qui un semblable soupçon traversa 
l'esprit. Dom Borelli, jusque-là si fidèle à l'œuvre, se laissa 
gagner par le découragement. « Ne dous obstinons pas contre 
l'évidence, dit-il à son jeune ami. L'Oratoire n'a plus d'asile ; 
vous ferez bien de le hcencier. Peut-être, plus tard, quand 
nous aurons amassé quelques ressources et que les préven 
tions seront calmées, pourrons-nous le reprendre. 



— 36 — 

— Non, s'écria dom Bosco avec énergie, les oppositions que 
nous rencontrons ne sont pas une preuve que l'entreprise soit 
mauvaise ni même prématurée ; c'est plutôt le contraire. Con- 
naissez-vous une seule œuvre utile, vraiment chrétienne, qui 
n'ait pas été combattue à sa naissance ? Vous parlez de nous ré- 
server pour des temps meilleurs, mais, jusque-là, que devien- 
dront ces chers enfants qui nous ont donné tout leur cœur ? 
Ils grandiront, et les influences mauvaises, la fainéantise, la 
misère, les ressaisiront. Et ce sera notre faute, parce que nous 
les aurons abandonnés. Non, la divine miséricorde me les a en- 
voyés, je n'en lâcherai pas un seul, entendez-le bien ; j'ai 
confiance. On ne veut pas me louer, je bcàtirai. Avec quoi, je 
n'en sais rien, mais je bâtirai; j'ai l'invincible confiance, que 
dis-je, la certitude qu'un jour, avec l'aide de Dieu et par la 
protection de sa sainte Mère, tous ces'enfants, et bien d'autres 
encore, auront une maison à eux, des ateliers à eux, une 
église à eux, des professeurs à eux. Que suis-je, moi, infirme 
et sans appui, pour en arriver là?.... Mais j'y arriverai, cher 
maître, nous y arriverons, si vous voulez bien me continuer 
votre concours. Que si vous me le refusez, eh bien, je pour- 
suivrai seul. » 

En parlant ainsi, il élevait les mains au ciel, et ses yeux 
jetaient des éclairs. 

Dom Borelli, pour toute réponse, se contenta de l'embras- 
ser avec une tendresse à laquelle se mêlait autant de pitié 
que d'admiration. Il s'éloigna tout ému. 

La marquise de Barolo fut beaucoup plus tranchante dans 
ses appréciations, lorsque, mis en demeure de se consacrer 
uniquement aux modestes fonctions qu'il conservait encore 
dans sa maison de refuge, ou de les résigner, dom Bosco opta 
pour la deuxième alternative. Elle n'hésita plus à le croire 
fou, et pas davantage à le dire. La malveillance grossit cette 
rumeur, que le clergé des paroisses était généralement disposé 
à accueillir, si bien que deux ecclésiastiques se déterminèrent 
à faire acte de charité, et tentèrent d'employer les grands 
moyens pour arracher le monomane à son entreprise absurde. 



— 37 — 

Ces moyens consistaient à l'enfermer pour quelque temps 
dais une maison de santé. 

Ils eurent soin, au préalable, de retenir sa place, en annon- 
çant qu'ils allaient le chercher; ensuite, ils se rendirent chez 
lui et, avec tous les égards et toute l'adresse possibles, ame- 
nèrent la conversation sur les audaces de son imagination. 
Dom Bosco s'exalta comme avec dom Borelli et mit plus de pré- 
cision et de feu que jamais dans la description anticipée de 
ses plans. Il en parlait comme s'ils eussent été réalisés déjà; 
il mettait au présent et même au passé ce qui n'était que 
dans un avenir des plus hypothétiques : « Voici, disait-il, 
regardez; ici se trouve telle chose, là j'en ai mis telle 
autre.... » Les deux prêtres échangèrent un signe de tris- 
tesse : « C'est donc bien vrai, le doute n'est plus possible! w 

Dom Bosco surprit un de leurs gestes et devina le but de 
la visite. Il en sourit au dedans de lui-même et se tint sur 
ses gardes. Au bout d'une heure environ, ses visiteurs se le- 
vèrent et lui proposèrent une petite promenade avec eux. Le 
temps était beau, leur voiture les attendait à la porte, il fal- 
lait en profiter; dom Bosco descendit avec eux et, la portière 
de la voiture ouverte, attendit qu'ils entrassent les premiers. 
« Après vous, cher ami, dirent les deux visiteurs. — Non, 
Messieurs, à vous l'honneur...., je connais mon devoir; plu- 
tôt que d'y manquer, j'aimerais mieux rester dehors. » Ce dé- 
bat de pohtesse dura longtemps; enfin, un des ecclésiastiques 
dit qu'il en fallait faire à sa volonté ou qu'on n'aboutirait 
pas. Il monta et attira son compagnon. 

Le mahn dom Bosco n'attendait que cela. Il ferma vive- 
ment la portière, et cria au cocher : « Allez, allez vite, et 
quoi qu'on puisse vous dire, ne vous arrêtez pas avant d'être 
oîi vous savez. » 

Le cocher, qui avait déjà un mot d'ordre dans ce sens, 
fouetta ses chevaux et emmena tout d'un trait ces messieurs, 
malgré leurs récriminations, jusqu'à la maison de santé. 
« Mais, observa le directeur, on ne m'a annoncé qu'un ma- 
lale; comment se fait-il qu'il m'en arrive deux? La chose 



— 38 — 

s'expliqua lorsqu'il eut reconnu dans ces deux prétendus 
aliénés les mêmes personnes qui étaient venues s'entendre 
avec lui pour l'internement annoncé. « Et l'autre, le vrai 
malade, où est-il donc ? » insistait le directeur. Les ecclésias- 
tiques dupés prirent gaiement leur parti. « Ahl Monsieur, 
c'est lui qui nous a mis dedans, avec ou sans jeu de mots, 
comme on voudra. Nous commençons à croire qu'il n'est 
pas aussi fou qu'on le prétend. » 

Cependant, le jour était arrivé où l'Oratoire jouissait pour la 
dernière fois du fameux pré du Valdocco. C'était le dimanche 
des Rameaux, 5 avril 1846, et dom Bosco ne savait où donner 
rendez-vous à sa famille adoptive pour le jour de Pâques. 

La matinée de ce jour des Rameaux se passa comme les 
dimanches ordinaires. Dom Bosco mena les enfants en pèle- 
rinage à Notre-Dame de la Campagna, à deux kilomètres de 
Turin. Gomme ils approchaient, chantant les litanies sur la 
route, le chapelain dom Fulgence, confesseur de Charles- 
Albert, vint à leur rencontre et dit à dom Bosco d'avoir bon 
courage. « Certes, je ne demande pas mieux, répondit dom 
Bosco, qui le savait au courant de sa situation ; mais avez-vous 
quelque chose à m'apprendre qui me puisse tirer de peine? 
— Rien de précis, à proprement parler, répliqua le chape- 
lain; cependant, je vous le répète, ayez bon courage. » 

Ces vagues marques de sympathie ne suffirent pas pour 
dissiper l'anxiété de dom Bosco. Il resta longtemps prosterné 
aux pieds de la madone, et il invita ses enfants à prier ins- 
tamment avec lui, car il avait à demander une grande grâce, 
une grâce suprême. 

Vers deux heures de l'après-midi, les enfants et lui se re- 
trouvèrent sur le pré. Son attitude du matin, triste et préoc- 
cupée, n'avait pas changé. 

a Père, vous êtes bien pâle, vous avez pleuré, » lui dirent 
les enfants se pressant autour de lui. Il éclata en sanglots, et 
embrassant les plus proches : « mes enfants, mes chers 
enfants, si le bon Dieu ne vient à notre aide, il va falloir nous 
séparer. » 



— 39 — 

Les enfants étaient également consternés. 

Il se prosterna à terre, en les invitant à prier avec lui. 
« Mon Dieu, mon Dieu, nous avez-vous abandonnés ? s'écriait- 
il. Que votre volonté soit faite; mais peut-il être conforme à 
cette volonté sainte de laisser sans asile ces pauvres orphe- 
lins? » 

Cet appel désolé, qui rappelait le cri du Golgotha, retentit 
distinctement au loin; les jeux furent suspendus de tous 
côtés; un silance de mort planait sur la prairie. 

En ce moment, un homme franchit la barrière. Il s'appelait 
Pancrace Soave, et était connu de plusieurs des enfants. Il 
alla droit au Pèra : 

« On m'a conté, monsieur l'abbé, que vous cherchez un 
laboratoire. 

— Ce n'est pas tout à fait cela, c'est d'un oratoire qu'il 
s'agit, répondit le prêtre. 

— Monsieur l'abbé, oratoire ou laboratoire, c'est tout un 
pour mon compère Pinardi, pourvu qu'on le paie. Pinardi 
possède un superbe hangar. Il veut le louer ; autant vaut que 
ce soit vous qu'un autre qui profitiez de l'occasion. Voulez- 
vous venir le voir ? » 

Dom Bosco ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Pancrace 
Soave. 

Le hangar était vaste et entouré d'une assez grande 
étendue de terrain à louer avec lui ; mais en quel état piteux 
il se trouvait ! Ne l'ayant destiné jusqu'alors qu'à abriter des 
fagots, le propriétaire ne l'avait pas entretenu. Les gouttières 
étaient nombreuses, le toit crevé en maints endroits; de 
plus, construit en pente très inclinée, il s'élevait sur les côtés 
à peine à un mètre du sol. 

Dom Bosco l'examina longuement ; enfin, hochant la tête, 
il dit que c'était vraiment trop bas; quoique ses enfants ne 
fussent pas très grands, et que lui-même ne fût pas un 
géant, jamais ils ne pourraient se loger là-dessous. 

Pinardi insista, et promit de faire creuser le sol tant qu'on 
voudrait, pour qu'on entrât commodément dans le laboratoire. 



- 40 - 

« Oratoire, répéta dom Bosco. 

— Tant mieux, reprit le propriétaire; si c'est une œuvre 
de piété que vous vous proposez d'établir chez moi, cela se 
trouve bien, je suis chantre, je vous offre mon concours ; j'ai 
aussi une lampe d'argent, je vous la prêterai ; seulement, si 
vous changez mon bâtiment en chapelle, j'y retiens deux 
sièges, un pour ma femme et un pour moi. » 

Dom Bosco, séduit par cet empressement naïf, demanda 
quel serait le prix annuel. 
« Trois cents francs, c'est pour rien ! 

— Je vous en donnerai trois cent vingt, mais à deux condi- 
tions : nous ferons un bail, et vous vous chargerez de faire 
creuser le sol d'un demi-mètre, d'ici à dimanche prochain. » 

Le propriétaire accepta, le marché fut conclu, et dom Bosco 
retourna tout joyeux à la prairie où il avait laissé son petit 
peuple. 

« Nous sommes sauvés, mes enfants ! Au lieu de nous 
disperser, voilà que nous allons être chez nous. Remercions 
le bon Dieu, sa très sainte Mère a exaucé nos prières de ce 
matin : nous ne nous quitterons plus ! « 

Les enfants sautaient de joie et ne pouvaient se contenir. 
Lorsqu'on leur eut indiqué de loin l'emplacement choisi, ils 
se débandèrent pour y courir. Mais dom Bosco les retint et 
voulut qu'ils récitassent d'abord un chapelet en actions de 
grâces ; après quoi ils vinrent tous ensemble visiter ce bien- 
heureux hangar qui devait être leur refuge, et qui le fut en 
réahté, puisque c'est sur ce même emplacement que s'élève 
aujourd'hui l'Oratoire de Saint- François de Saies, avec toutes 
ses dépendances. 



CHAPITRE IV. 

l'ap.che\*êC)UE franzom, le marquis de cavour et le hoi 
charles-albert. — maladie de dom bosco, 



Pinardi, aidé de Pancrace Soave, prit à cœur de tenir rigou- 
reusenaent parole à son locataire. Les travaux d'appropria- 
tion du hangar auraient pu durer des mois ; ils furent achevés 
en une semaine. Il est vrai que dom Bosco ne quittait guère 
le chantier, et que les plus forts d'entre ses enfants se firent 
un bonheur de venir donner un bon coup de main aux 
ouvriers. Le sol fut abaissé et planchéié, les murs enduits de 
chaux, la toiture réparée ; bref, ce fut une transformation à 
vue d'oeil, et dom Bosco put prendre possession dans la 
matmée de la fête de Pâques, 12 avril 1846. 

La chapelle ainsi improvisée n'était qu'une longue 
chambre de quinze à seize mètres, sur cinq ou six de large. 
Le plafond en était si bas, que lorsque M^' Franzoni y vint 

ipour la première fois donner la confirmation, il fut obligé, 

j pour circuler, de quitter sa mitre. 

Dom Bosco bénit le nouveau sanctuaire, avec Tautorisation 

Ide l'archevêque; ensuite il dit la messe, donna la commu- 

I nion à ceux de ses enfants qui étaient en état de la recevoir, 
et fit à tous une allocution bien en rapport avec la solennité 
du jour : « Alléluia ! s'écria-t-il, glorifions le Seigneur, et 
réjouissons-nous : comme Lui, nous venons de traverser les 
tourments de la Semaine-Sainte, mais la Hésurrection a 



— 42 — 

succédé au crucifiement, l'allégresse au deuil. Alléluia, mes 
chers enfants, Alléluia ! » 

On devine avec quels transports ce cri de joie fut répété, 
dans le chant des hymnes sacrées, par la jeune et enthou- 
siaste assistance. 

La transformation pour ainsi dire féerique du hangar 
Pinardi et l'inauguration du nouvel établissement furent aussi- 
tôt la grande nouvelle, non seulement du Valdocco, mais de 
Turin tout entier. Les curieux affluèrent. Ils constatèrent 
qu'auprès de la chapelle se trouvait un autre abri, plus 
modeste, mais susceptible d'un facile agrandissement, pour 
recevoir les enfants en cas de pluie ; que l'espace pour les 
jeux en plein air, à côté, ne manquait pas, et les enfants 
moins encore, puisqu'ils étaient cinq cents ; que dom Bosco 
avait un bail en bonne forme pour plusieurs années, et qu'il 
n'était pas moins complètement en règle avec l'archevêché, 
puisque M^"" Franzoni lui accordait l'autorisation, non seule- 
ment de dire la messe dans sa chapelle, mais d'y prêcher, 
d'y confesser, et même d'y donner la communion pascale, 
ainsi que dans une véritable paroisse. 

L'opinion publique fut prompte à se retourner : le jeune 
prêtre insensé devint un saint prêtre, un apôtre, presque un 
homme de génie; cela du jour au lendemain, et sans que 
son œuvre fût meilleure que la veille; mais elle avait réussi. 
Tels sont les jugements des hommes. 

La municipalité fut la dernière à se laisser convaincre. Le 
vieux marquis de Cavour avait fait d'instantes démarches à 
l'archevêché pour obtenir le licenciement à l'amiable et sans 
éclat de ces bandes de mascalzoni traînées, comme il disait, 
par cet utopiste de Bosco, au travers des rues de la ville. 
Leur aspect avait le don de l'horripiler chaque fois qu'il les 
rencontrait. Le bruit de la création d'un étabhssement défi- 
nitif en leur faveur acheva de l'exaspérer. N'ayant rien pu 
obtenir de l'autorité religieuse, il se promit d'employer la 
force que la loi civile mettait eu ses mains. Toutefois, la 
chose était trop grave pour qu'il agît de son autorité privée; il 



— 43 — 

déféra dom Bosco et son utopie au conseil supérieur appelé 
la Ragioneria. 

La réunion fut convoquée au palais archiépiscopal, parce 
que l'Archevêque avait le droit d'y assister, et qu'il était 
malade. Notons, en passant, cet acte de générosité et de 
loyauté du marquis. Un syndic (ou maire) de nos jours n'au- 
rait pas manqué de saisir l'occasion pour tenir séance sans 
l'Archevêque, et esquiver ainsi des remontrances importunes 
et, tout au moins, le dépôt d'un bulletin de vote d'opposition. 
Mais si l'intraitable vieillard avait l'entêtement de l'ancien 
régime, il en avait aussi la courtoisie. 

Son imagination se donna Mbre carrière dans l'exposé de 
ses griefs. Il ne comprenait pas que l'opinion publique s'ac- 
commodât si aisément d'une institution que pas un de ceux 
qui l'avaient vue de prés n'avait pu tolérer. Rassembler les 
hommes, c'est les corrompre, a dit un grand écrivain; l'im- 
prudence n'était-elle pas manifeste lorsqu'il s'agissait d'un 
ramassis de jeunes va-nu-pieds enclins à tous les désordres? 

L'Archevêque plaida la cause contraire. Les premiers fruits 
de l'œuvre étaient excellents, les propriétaires ou voisins ne 
l'avaient repoussée que par amour de leur tranquillité person- 
nelle, et non parce qu'ils l'avaient jugée mauvaise, et l'on 
pouvait être assuré que lui, responsable devant Dieu et devant 
lésâmes, ne la laissait point sans surveillance ni contrôle; 
quant aux dangers d'émeute, ce n'était point le moment d'en 
parler sous un prince aussi aimé que le roi Charles- Albert. 

En ce derçier point l'Archevêque se trompait ; mais ce ne 
fut pas le motif pour lequel ses raisons ne produisirent que 
peu d'impression. 

Les membres de l'assemblée, tous la'iques, quoique généra- 
lement bons chrétiens, inclinaient plutôt du côté de l'auto- 
rité municipale, qui jusque-là s'était montrée conciliante dans 
les représentations qu'elle avait faites, que de l'autorité ecclé- 
siastique, dont on n'avait pas pu obtenir la moindre conces- 
sion. On alla aux voix. La majorité, évidemment, était sur le 
point de décider la fermeture de l'Oratoire, lorsqu'un des 



— 44 — 

conseillers, qui jusque-là s'était borné à écouter attentive- 
ment, demanda la parole. 

C'était le ministre des finances, comte Provana di Gollegno. 

« Messieurs, dit-il, le roi, notre maître, m'a chargé de le 
représenter ici, et d'y apporter son opinion. Sa Majesté a 
fait, discrètement et sans bruit, une enquête sur l'affaire qui 
nous occupe. Le résultat en a été complètement favorable. Sa 
Majesté verrait donc avec déplaisir qu'on entravât, de quelque 
manière que ce soit, le zèle du prêtre Jean Bosco, à moins, 
bien entendu, qu'il ne survienne quelque désordre imprévu, 
auquel cas Sa Majesté sait qu'elle peut compter sur l'énergie 
du syndic et des autres administrateurs de sa bonne ville de 
Turin. » 

Sur ce compliment dont ils se fussent bien passés dans cette 
place et en cette forme, syndic et administrateurs restèrent 
bouche close. La séance fut levée. 

Ce bon roi Charles-Albert possédait à un haut degré 
les défauts de sa race : l'ambition et l'astuce, mais il en 
avait aussi les qualités héréditaires : une piété profonde, un 
courage indomptable et un sincère amour de son peuple; il 
assura ce jour-là, de haute lutte, la sécurité à dom Bosco. Il fit 
plus. Au premier janvier qui suivit, il lui envoya trois cents 
francs avec cette suscription, tracée de sa main : « Pour les 
petits drôles de dom Bosco : pei hirichini di dom Bosco. » 

Celui-ci jugea sainement que tenir secrète une semblable 
marque de la faveur royale eût été hors de propos. Il montra 
le billet. La vue de ce morceau de papier eut le don de faire 
tomber les dernières oppositions, et les pièces d'or du souve- 
rain en attirèrent quantité d'autres, empressées de prendre la 
même route, dès qu'elles surent en quelle bonne compagnie 
elles s'y trouveraient; en un mot, l'esprit d'imitation et de 
courtisanerie acheva ce que l'esprit de charité avait commencé. 

Le marquis de Cavour lui-même s'adoucit. Il n'avait plus, 
du reste, que peu de temps à vivre ; mais lorsqu'il tomba 
malade et se mit au ht pour ne plus se relever, ce ne fut pas 
sans avoir rendu justice à dom Bosco et s'être réconcihé avec 



— 45 - 

ses mascalzoni. Ajoutons qu'il les avait fait épier par les 
gardes civiques ; ces agents de la police municipale, dans 
leurs rapports, lui avaient certifié qu'il n'était jamais question 
de politique à l'Oratoire, et qu'il ne s'y passait rien qui ne pût 
avoir pour témoin le conseil de ville en personne. 

Les amis de la première heure, un instant ébranlés et hési- 
tants, revinrent également au Valdocco. Le théologien Bo 
relH s'y montra plus fidèle que jamais, et de nouveaux aides, 
recrues précieuses, l'y accompagnèrent. 

La marquise de Barolo, qui avait résolu de renvoyer dom 
Bosco, consentit à ne rien précipiter et à le loger encore dans 
son hospice ou asile, jusqu'à la fin de juillet. 

Ce fut donc d'un esprit plus calme et d'un cœur plus auda- 
cieux que jamais, que le fondateur continua son œuvre inter- 
rompue pour d'autres, mais non pour lui. Maintenant qu'il 
avait un abri sûr et suffisant, il pouvait entrevoir un avenir 
oia il lui serait possible de garder ses enfants toute la 
semaine, au heu de ne les recevoir que le dimanche. Mais 
cet avenir paraissait encore bien éloigné. Pour le moment, 
il s'occupa de multipher et d'organiser ses écoles. Ce qui lui 
manquait le plus, c'étaient les emplacements d'abord, les 
maîtres ensuite. 

Pour le recrutement de ces derniers, il inventa un ingénieux 
système, très économique, et, de plus, à double profit. 
Quoique ce système n'ait pu recevoir d'abord le plein déve- 
loppement qu'il eut par la suite, c'est ici le lieu de l 'expli- 
quer, puisqu'il fut imaginé dès cette époque. 

Dom Bosco fit un choix parmi les jeunes gens qui manifes- 
taient le plus de dispositions, les cultiva avec une assiduité 
particulière, leur enseigna l'italien, le français, l'arithmé- 
tique, l'histoire, la géographie, et même un peu de latin, 
mais à, la condition qu'élèves à certaines heures, ils devien- 
draient professeurs à leur tour à certaines autres, et le secon- 
deraient dans sa tâche. Cet enseignement mutuel rendit à 
l'œuvre les plus grands services; il permit de donner à l'en- 
semble des études une impulsion merveilleuse. Les petits 



— 46 - 

maîtres (maestrini) ne furent d'abord que trois ou quatre; 
leur nombre progressa rapidement, et leur habileté marcha du 
même pas. Rien de tel que d'enseigner pour bien apprendre f 

On eut ainsi bientôt d'excellents professeurs, qui ne coû- 
taient que leur entretien, et qui devinrent une pépinière 
d'auxiliaires et de collaborateurs pour la direction, et bientôt 
même une mine féconde de vocations sacerdotales. Mais évi- 
tons de trop anticiper. 

Les classes, durant la semaine, n'avaient encore lieu que 
le soir ; le dimanche, on en faisait une dans la journée. Le 
pieux organisateur soupirait, devant Dieu, de ne pouvoir da- 
vantage ; il appliquait à les multiplier ou aies agrandir toutes 
les aumônes, à mesure qu'elles arrivaient, souvent sans 
qu'elles arrivassent. La prudence humaine lui aurait conseillé 
de n'eng-ager las dépenses qu'en proportion des ressources; 
mais les saints ignorent la prudence humaine. Dom Bosco se 
mit dans les dettes et n'en sortit plus. 

Le développement de l'Oratoire se fit bientôt sentir jusqu'au 
dehors de son enieinte. Les dimanches et jours de fête, la 
chapelle était ouverte non seulement aux enfants, mais à 
toutes les personnes qui voulaient assister aux offices ; or, la 
réputation de dom Bosco continuait à grandir ; déjà il y avait 
foule à son catéchisme et à son prône dominical, et jusqu'à 
huit ou neuf heures du matin, son confessionnal ne désem- 
plissait pas. 

Ajoutons que le quartier du Valdocco n'était pas alors ce 
qu'il est devenu depuis, et qu'il avait grand besoin de s'as- 
sainir moralement et matériellement. Tout près de l'enclos 
Pinardi se trouvait une auberge fort mal habitée, appelée de 
la Jardinière [délia Giardiniera). 

Mais comment retracer les fatigues et l'excès de dévoue- 
ment de dom Bosco ? Aumônier à l'asile Barolo, confesseur, 
prédicateur, professeur, il se multipliait. Le jour, il était tout 
à ses enfants ou à l'asile ; la nuit, il prenait sur son sommeil 
pour préparer sa classe ou ses instructions, et faire sa corres- 
pondance. Bien plus, il s'instruisait comme ses jeunes maes- 



— 47 — 

trini. L'expérience lui ayant fait connaître l'insuffisance ou 
les défauts des livres qu'il employait dans son enseignement, 
il ne recula point devant cette tâche énorme de les refaire 
pour les rendre plus corrects, plus simples, plus clairs ; on le 
vit s'attacher à les reprendre un à un, à les refondre confor- 
mément aux besoins spéciaux de ses élèves, à créer ainsi 
toute une bibliothèque de piété et d'éducation. Mais nous con- 
sacrerons un chapitre spécial à cette partie considérable de 
ses labeurs et de son effrayante activité. 

Il ne cessait pas, pour cela, d'accueillir à son confessionnal 
tous ceux, même étrangers, qui s'y présentaient. Les enfants 
des frères, entre autres, usaient et abusaient de lui sans au- 
cune discrétion. Un dimanche matin, comme ils arrivaient en 
bande pour se confesser avant la messe, on leur annonça que 
dom Bosco était absent , qu'il avait pris quelques jours de re- 
pos chez le curé de Sassi, et qu'il ne rentrerait certainement 
pas de la journée. 

Les enfants ne savaient pas exactement où se trouvait Sassi, 
mais seulement que c'était du côté du Pô. Ils se mirent en 
route dans cette direction, traversèrent le fleuve et, ne voyant 
pas encore Sassi, comprirent que c'était plus loin qu'ils ne 
l'avaient cru. Des personnes d'âge plus raisonnable eussent 
rebroussé chemin et cherché pour cette fois d'autres confes- 
seurs. Mais nos écoliers étaient lancés, ils poursuivirent. 

Pour comble de mauvaise chance, ils voulurent abréger et 
se jetèrent dans des chemins de traverse où ils s'égarèrent. 
La pluie les y surprit ; ils arrivèrent enfin, mais trempés, affa- 
més, brisés de fatigue. Le curé voulait fermer sa porte devant 
cette invasion ; mais ils demandaient dom Bosco, et dom 
Bosco, en entendant prononcer son nom, n'eut pas le courage 
de se dérober. « Nous venons nous confesser, lui dirent-ils. 
— Vous confesser, si tard ? Mais vous êtes une centaine, la 
messe de paroisse sonne, et il vous sera impossible de com- 
munier aujourd'hui. Puis vous me paraissez exténués ; avez- 
"vous apporté quelques provisions ? » 

Les enfants répondirent qu'ils ne s'étaient pas doutés que 



— 48 — 

ce fût si loin, qu'ils étaient à jeun et qu'ils n'avaient rien 
apporté. « En ce cas, je plains mon pauvre ami le curé, dit 
gaiement dom Bosco; je ne puis pas faire la multiplication des 
pains et ne veux cependant pas vous renvoyer en cet état. » 

Le curé appela la cuisinière, qui leva les bras au ciel en 
voyant tant de convives, et protesta qu'il n'y avait pas au 
presbytère de quoi donner quatre bouchées à chacun. Elle 
finit par s'exécuter en réquisitionnant tout ce qu'on put 
trouver de pain chez les boulangers. 

Pendant ce temps dom Bosco se mit au confessionnal ; le 
curé en fit autant, sitôt la messe finie. Après cela nos jeunes 
étourdis prirent leur premier repas, à l'heure où l'on prend 
ordinairement le second ; aussi ce repas put-il compter pour 
deux : ils ne laissèrent pas une miette. Dom Bosco jugea de 
son devoir de les admonester ; mais il y mit si peu de 
rudesse, qu'il les renvoya enchantés de leur escapade. « Les 
voilà prêts à recommencer, » grommelait la servante toujours 
exaspérée, et ne comprenant pas cet excès d'indulgence. 

Ils ne recommencèrent pas, mais cette aventure et d'autres 
visites de Turinois, qui ne pouvaient déjà plus se passer de 
lui, ne permirent pas à dom Bosco de tirer tout le profit 
qu'on avait espéré de son court repos à Sassi. Sa santé était 
fortement ébranlée; un peu plus tôt, un peu plus tard, tous 
les excès se paient, même les excès de dévouement et de 
travail. A son retour à Turin, il fut atteint d'une fluxion de 
poitrine et obligé de se mettre au lit. 

C'était en juillet 1846. La maladie parut aussitôt extrême- 
ment grave; le huitième jour, les médecins ne conservaient 
plus d'espoir. 

Le théologien Borelli, qui veillait au chevet du malade, le 
supplia de demander sa guérison. 

« Si vous la demandiez, lui disait-il, le bon Dieu ne pour- 
rait, ce me semble, vous la refuser ; tant de gens ont besoin 
de vous ! 

— Mon ami, répondit dom Bosco, il faut s'abandonner à 
sa sainte volonté, rien de plus. » 



— 49 — 

Borelli insista : « Non, cela ne suffit pas, vous devez 
guérir, pour le bien de votre petit peuple; demandez à Dieu 
qu'il vous guérisse, je vous en supplie. » 
I Alors le malade, vaincu par les instances de l'amitié, mur- 
mura à demi-voix : « Seigneur, je ne refuse pas le travail : 
nonrecuso laborem, guérissez-moi si tel est votre bon plaisir. 

— Basta cosi, cela suffit, s'écria Borelli; à présent, je suis 
rassuré. » 

En effet, dès le lendemain, le malade entrait en conva- 
lescence. 

On connut dans cette occasion combien il était aimé. Les 
abords de sa chambre, à l'asile Barolo, ne désemplissaient 
pas d'enfants qui venaient, les larmes aux yeux, demander 
de ses nouvelles et solliciter la faveur de le veiller, faveur qui 
fut accordée à quelques-uns des plus grands. L'autel de la 
madone Dclla Consolata était également assiégé de sup- 
pliants qui priaient pour leur père. Afin d'obtenir sa guérison, 
la plupart firent des vœux de pénitence et de mortification, 
et des vœux si sévères que dom Bosco, lorsqu'il en eut reçu 
la confidence, dut user de son autorité pour les commuer et 
les adoucir. 

Autant leurs craintes avaient été vives, autant leur joie fut 
expansive la première fois qu'ils le virent au milieu d'eux. 
Les larmes coulaient encore, mais c'étaient des larmes de 
bonheur. Dom Bosco y mêla les siennes : « mes amis, s'é- 
cria-t-il, prenant la parole à la suite d'une prière d'action de 
grâces prononcée publiquement, dans la chapelle, par le 
théologien Borelli, ô mes chers amis, c'est Dieu qu'il faut 
aimer! Si j'ai fait quelque chose pour vous, n'est-ce pas lui 
qui m'en a donné les moyens? Je suis tout à lui et tout à 
vous, puisqu'il me rend la santé ; à le servir et à vous servir 
pour l'amour de lui, je veux employer jusqu'à mes der- 
nières forces. » 

Mais la santé ne lui était pas si complètement revenue 
qu'elle n'exigeât beaucoup de ménagements et de repos ; or, 
il n'était capable ni de se reposer ni de se ménager, tant 

son BOSCO. 4 



— 50 — 

qu'il se trouvait en présence de sa besogne ordinaire. La cure 
de Sassi n'était pas non plus assez éloignée, il en avait fait 
l'expérience. Les médecins décidèrent qu'il devait aller se 
rétablir aux Becchi; nul traitement, pour lui, ne vaudrait l'air 
natal et les soins d'une mère. 

Il partit à regret, quoique le théologien Borelli se fût chargé 
de le remplacer à l'Oratoire, et que plusieurs amis, le théolo- 
gien Vola, dom Pacchiotti et d'autres encore, lui eussent pro- 
mis de veiller à ce que rien ne souffrît de son absence. Mais 
à mesure qu'il se rapprochait des Becchi, ses préoccupations 
se dissipaient peu à peu devant la joie de revoir sa mère et 
les jeunes enfants de son frère Joseph, qu'il connaissait à 
peine. 

Son retour au pays fut une fête par tout le village et même 
au delà. Sa renommée personnelle commençait à se répandre ; 
elle s'ajoutait à la très légitime affection dont tout le monde 
entourait l'hospitalière et bienfaisante dame Marguerite. 
Qu'on nous permette, à ce propos, encore une anecdote. Elles 
abondent dans la vie de dom Bosco, les anecdotes; mais nous 
croyons n'en devoir omettre aucune, parce qu'elles n'ont 
généralement rien de vulgaire et jamais rien qui ne soit édi- 
fiant. 

Vers la fin d'octobre 1841, première année de son sacer- 
doce, Jean Bosco avait accepté de se rendre de Turin à La- 
vriano, pour prêcher le panégyrique de saint Bénigne. Il 
cheminait à cheval, de grand matin, se promettant d'arriver 
un peu avant la messe, où il devait prendre la parole. Mais 
voici qu'en galopant par la vallée de Casal-Borgone, entre 
Cinzano et Borsano, comme il longeait un champ de millet 
semé depuis peu, une bande de moineaux s'envola tout à 
coup devant son cheval gui prit peur, s'emballa et se lança à 
travers champs. Le cavalier fit de son mieux pour se tenir 
ferme; mais la selle tourna sous le ventre du cheval; Jean 
tomba la tête en avant sur un tas de pierres. Heureusement 
l'accident avait eu des témoins; un homme accourut en toute 
hâte, accompagné de son domestique. Il trouva le biesbé 



— Hl — 

évanoui, le transporta dans sa maison, le coucha dans son 
propre lit et lui dit, lorsqu'il l'eut vu reprendre ses sens : 
« Rassurez- vous, n'ayez pas la moindre inquiétude de vous 
voir dans la maison d'autrui ; ici, rien ne vous manquera. 
J'ai envoyé mon domestique chercher le médecin, et une 
autre personne ramène votre cheval. Je ne suis qu'un paysan, 
mais, grâce à Dieu, pas à la misère. Vous sentez-vous beau- 
coup de mal? 

— Que Dieu vous récompense, dit Jean; j'espère que ce ne 
sera rien ; peut-être une épaule démise, car j'éprouve là une 
assez vive douleur. Où suis-je? 

— Vous êtes sur la colline de Bersano, chez Jean Calosso, 
surnommé Brina, votre serviteur tout dévoué. J'ai un peu 
couru le monde, et moi aussi j'ai eu besoin du secours d'au- 
trui. Ah! il m'en est arrivé plus d'une en allant aux foires et 
aux marchés. 

— Vraiment? Racontez-moi donc quelque chose en atten- 
dant que le médecin arrive. 

— Oh ! je n'ai que l'embarras du choix ; écoutez. Il y a 
quatre ou cinq ans, à peu près à la même époque de l'année 
qu'aujourd'hui, j'étais allé à Asti faire mes provisions pour 
l'hiver. Je passais, en revenant, par la vallée de Murialdo. 
Ma jument, un peu trop chargée, donna dans un fossé et 
resta immobile à plat ventre. Tous mes efforts pour la relever 
furent inutiles. Il faisait nuit, point de lune, et il pleuvait. 
Ne sachant plus que devenir, je me mis à crier au secours ; 
je ne criai pas longtemps; on me répondit d'une habitation 
voisine; j'en vis sortir des lanternes allumées, et à mesure 
qu'elles s'approchaient, je reconnus un jeune, tout jeune curé, 
avec deux paysans guère plus âgés que lui. Ils m'aidèrent à 
décharger ma bête, la tirèrent de la fange, et remisèrent le 
tout chez eux pour le reste de la nuit. J'étais en piteux état, 
juste à point pour bien comprendre le bonheur de s'entr'aider. 

— En effet, observa le blessé, nous sommes ainsi faits que, 
ce bonheur-là, on l'apprécie beaucoup plus aisément lors- 
qu'on reçoit que lorsqu'on donne. Poursuivez. 



- 52 - 

— Les deux paysans et le curé étaient frères ; tandis qu'ils 
s'occupaient de ma bête, leur mère me chaujï'a un bouillon, 
oh! mais, un bouillon comme je n'ai jamais avalé le pareil. 
Puis elle me donna du pain et des fruits, tout ce qu'elle avait, 
et me prépara un lit. Oh ! la brave femme, la charitable et 
digne femme ! Quand je voulus la payer avant de partir, im- 
possible de lui faire accepter un sou : « Je ne suis pas auber- 
giste, gardez votre argent; qui sait si demain ce ne sera pas 
à notre tour d'avoir besoin de vous !» Oh ! la brave femme, 
la brave femme ! » 

A ces paroles, le blessé détourna ses yeux jusque-là 
attentivement fixés sur le narrateur. 

« Tiens! vous pleurez? Est-ce que vous vous sentez plus 
mal? 

— Non, mon bon ami, mais pourrais-je ne pas être ému? 
vous faites l'éloge de ma mère. 

— Gomment! comment! balbutia le naïf paysan; mais 
alors vous-même vous seriez donc... le petit curé? Vous se- 
riez un des trois jeunes Bosco qu'on appelait ordinairement 
les Boschetti. 

— Oui, moi-même, mon cher ami, et vous voyez que ma 
mère eut raison de refuser votre argent. Vous me payez 
longtemps après, mais vous me payez avec usure. » 

Il est inutile de décrire la surprise et la joie du bon paysan. 
Ce Jean Galosso Brina avait une femme, une sœur et d'autres 
parents qui, émerveillés, firent au blessé de véritables festins. 
La blessure, d'ailleurs, se trouva légère ; le médecin reconnut 
qu'il n'y avait aucune fracture, mais seulement une forte 
contusion. Au bout de peu de jours, dom Bosco remonta à 
cheval, accompagné de Jean Galosso, avec lequel il conserva 
toujours, depuis, les plus amicales relations. 

11 passa environ trois mois aux Becchi. Sa santé s'y réta- 
blissait lentement. Gependant, à Turin, l'âme de l'Oratoire 
naissant paraissait avoir disparu avec lui. Ses jeunes élèves 
lui écrivaient lettres sur lettres pour demander comment il 
se portait et s'ils ne le reverraient pas bientôt. Les lettres ne 



— sa- 
le ramenant pas assez vite à leur gré, ils lui envoyèrent une 
première députation, puis une deuxième et une troisième. 
Les Becchi sont à une vingtaine de kilomètres de Tuiin ; ils 
devinrent une sorte de pèlerinage, que les enfants inquiets 
faisaient tour à tour. L'un d'eux lui disait, en prenant congé 
de lui : « Ou vous reviendrez auprès de nous, ou nous trans- 
porterons ici tout l'Oratoire. » 

Les pupilles de l'Oratoire n'étaient pas tous sans famille; 
il y en avait qui vivaient avec leurs parents. Ceux-ci, témoins 
de l''heureuse influence du bon Père, tremblaient à la 
pensée de le perdre. Des mères firent le voyage des Beccbi 
et vinrent supplier dame Marguerite de leur rendre l'ange 
gardien de leurs foyers. Elles avouèrent qu'il se donnait 
beaucoup, beaucoup de mal, mais elles promirent de le se- 
conder plus efficacement qu'elles n'avaient fait jusqu'alors. 
« S'il a besoin d'argent, dit l'une, je filerai tout l'hiver pour 
pouvoir lui en donner. — Moi, dit une autre, je lui donnerai 
ma toile elle-même. — Et moi, des œufs et une poule, » 
ajouta une troisième. Puis toutes reprirent ensemble : « Qu'il 
vienne seulement, qu'il n'ait pas peur, rien ne lui man- 
quera. » Et comme il ne paraissait pas que leurs instances- 
fussent couronnées de succès, toutes se mirent à pleurer. 

Enfin dame Marguerite se laissa vaincre. « La volonté de 
Dieu soit faite! on n'est pas sur terre pour prendre ses aises, 
mais pour travailler, pour sanctifier, autant qu'on peut, soi 
et les autres! » Et dom Bosco ajouta : « Soyez tranquilles, 
dites à vos enfants qu'avant que les feuilles aient fini de 
tomber, je serai auprès d'eux. » 



CHAPITRE V. 



LA VEUVE BOSCO VIENT ASSISTER SOx\ FILS, — ANECDOTES. 



' Les grandes pensées viennent du cœur, a dit un moraliste. 
Il aurait pu ajouter que, le plus souvent, elles viennent par 
l'influence d'une femme et, à leur première origine, pro- 
cèdent du cœur d'une mère. Dom Bosco en est un des 
exemples les plus manifestes que l'histoire ait enregistrés. 

On lit dans le Bulletin salésien {Bollettino Salesiano) de 
janvier 1880 : 

« La femme se retrouve dans tous les événements plus ou 
moins glorieux à la pauvre humanité et favorables au salut 
des âmes. Il n'est pas nécessaire de passer ici en revue toutes 
les grandes héroïnes qui, poussées par la volonté divine, 
soit dans les temps anciens, soit sous la loi nouvelle, prirent 
une part principale dans l'accomplissement de quelque haut 
fait ; mais comme, pour nous et pour la jeunesse en général, 
la fondation de l'Oratoire et de l'hospice (ou internat) de 
Saint-François de Sales fut un événement de grande impor- 
tance, nous devons noter combien les femmes y contri- 
buèrent. 

)) Elles y contribuèrent, les mères qui, avec une pressante 
sollicitude, envoyèrent leurs fils à l'Oratoire; elles y contri- 
buèrent, les dames qui, par leurs offrandes, soutinrent et af- 
fermirent cette œuvre; elles y contribuèrent, les religieuses 
qui, jour et nuit, travaillèrent pour l'éducation des enfants 



— 56 - 

naguère abandonnés. Mais entre toutes il est une femme 
qui y prit une part singulière; une femme qui donna 
l'exemple et le branle à toutes les autres ; une femme qui la 
première arbora sur ce sol béni la bannière de la charité; une 
femme que des milliers d'orphelins appelèrent à juste titre 
leur mère; une femme qui se mit résolument à la tête 
d'autres femmes innombrables qui la suivirent, la suivent 
et la suivront jusqu'à la fin des siècles. Cette femme fut 
Marguerite Occhiena, veuve Bosco. » 

Dom Bosco était bien décidé à rejoindre, dès qu'il le pour- 
rait, ses chers enfants de Turin. Mais il avait réfléchi, dans 
sa demi-solitude des Becchi, à diverses difficultés dont, sur 
les lieux mêmes, il n'avait pas eu le temps de se rendre bien 
compte. Obligé de quitter sa chambre de l'asile Barolo, il 
allait habiter maintenant le clos Pinardi, mais l'habiter seul, 
à côté d'une auberge mal famée. Qui tiendrait son petit mé- 
nage, et comment serait-il tenu ? Mince souci, il est vrai, que 
cette dernière question ; mais une servante, circulant par des 
chemins presque déserts ou, ce qui est pire, par des rues à 
moitié construites où l'on coudoyait le vice, ne serait-elle pas 
exposée à beaucoup de désagréments? 

Dom Bosco fit part de ses préoccupations au curé de Gha- 
teauneuf d'Asti. 

« Vous avez votre mère, « lui dit le curé. 

Et comme dom Bosco paraissait ne pas bien saisir, le curé 
s'expliqua : 

« Votre mère est assez ferme et assez digne pour impo- 
ser respect à tous ; d'autre part, elle est encore assez verte 
pour tenir une maison plus considérable que ne sera la vôtre. 
Prenez votre mère avec vous. » 

Dom Bosco objecta qu'il lui en coûterait beaucoup d'expo- 
ser sa mère à une vie de privations comme celle qu'il pré- 
voyait, et qu'il lui en coûterait plus encore de la mettre en 
quelque sorte sous sa dépendance. Sa mère, pour lui comme 
pour son frère Joseph, était l'objet d'un véritable culte. Sous 
son extérieur rustique et sous son ignorance complète des 



— 57 — 

lettres humaines, elle cachait des trésors de délicatesse et de 
savoir que tout le monde, du reste, reconnaissait. Lui, fils 
soumis qui n'avait su, jusqu'ici, qu'obéir, oserait-il comman- 
der à une telle mère ? 

« Je prévois votre intérieur comme si je l'avais déjà sous 
les yeux, répliqua douce^ment le curé ; chez vous personne 
ne commandera, mais on y luttera d'obéissance et d'atten- 
tions prévoyantas; le fils à l'égard de la mère, parce qu'elle 
est la mère; la mère à l'égard du fils, parce qu'il est prêtre. 
Soyez donc bien tranquille. Songez en outre que personne 
mieux que la mère ne soignera le fils dont la santé a besoin 
de ménagements, et que le prêtre recevra de dame Marguerite 
Bosco, simple paysanne qui ne sait pas lire, plus d'un bon 
conseil et plus d'une haute inspiration qu'on demanderait 
vainement à une doctoresse. » 

Dom Bosco, persuadé, exposa à sa mère la situation in- 
quiétante qu'allait lui offrir la capitale : l'isolement du clos 
Pinardi, la fâcheuse renommée de tout le Valdocco, et, mal- 
gré ces inconvénients, la nécessité d'avoir quelqu'un pour les 
soins matériels. « Ah ! si les Becchi étaient à Turin!.... Mais 
ne pourrait-on effacer la distance en transférant à Turin ce 
que j'ai de plus précieux aux Becchi, c'est-à-dire ma mère? » 

Dame Marguerite fit un soubresaut : « Quitter les Becchi, 
moi ! Ne plus voir nos montagnes et le clocher de notre 
éghse, m'éloigner de Joseph, perdre mes petits-fils, cesser 
de cultiver ces douces âmes qui commencent à s'ouvrir 
comme des fleurs pleines d'espérances ! Ah ! Jean, quels sa- 
crifices, quels sacrifices tu me demandes ! » 

Mais ces premières exclamations de la surprise une fois 
exhalées, dame Marguerite se recueiUit et pria intérieure- 
ment. Au bout de quelques minutes elle se leva et dit avec 
calme et résolution, quoique ayant les yeux pleins de larmes : 

« Joseph et ses enfants se portent bien ; ils peuvent se pas- 
ser de moi. Toi, Jean, tu as été malade et tu n'es pas encore 
bien solide ; je vais faire mon paquet. » 

Ce fut un grand deuil pour la famille et pour tout Murialdo 



que la nouvelle du prochain départ de la veuve Bosoo. Joseph 
essaya de la faire revenir sur sa résolution : ici rien ne lui 
manquerait. Au lieu que là bas, c'était l'inconnu, peut-être la 
misère, à coup sûr la nécessité de se remettre à travailler 
comme à trente ans, et pour tout dire, comme une merce- 
naire. Jamais, à son âge, elle ne s'habituerait loin des Becchi; 
les jeunes arbres seuls se laissent transplanter. 

Et lui-même, et ses enfants, avaient-ils mérité qu'elle les 
abandonnât ainsi ? Ne valaient-ils pas, à ses yeux, les petits 
vauriens étrangers au miUeu desquels elle acceptait d'être 
jetée? 

La tendre mère avait le cœur brisé, mais elle se borna à 
répéter que Joseph et les siens pouvaient se passer d'elle, tan- 
dis que Jean avait besoin de son assistance. A supposer 
qu'elle ne pût s'habituer dans la grande ville, elle était tou- 
jours à temps de revenir. Quant au travail, jamais, grâce à 
Dieu, elle n'en avait eu peur, et elle comptait bien mourir en 
travaillant. 

Aux remontrances de la raison Joseph fit vainement succé 
der l'éloquence des caresses enfantines. La courageuse femme 
demeura inébranlable. Le 3 novembre 1846 elle s'arracha des 
bras de ses petits-fils, et prit avec Jean la route de Turin. 

Dom Bosco portait sous le bras son bréviaire, un missel et 
quelques cahiers ; dame Marguerite, un panier remph dehnge, 
avec des vêtements à elle. 

Ils voyageaient Httéralement à la manière apostolique, à 
pied et s'entretenant des choses du ciel. 

A Chieri ils firent halte quelques heures chez l'avocat Val- 
limberti, dont la famille était au mieux avec dom Bosco. Ils 
s'y restaurèrent, se remirent en chemin et arrivèrent le soir 
dans la capitale. 

En passant au Rondeau (ou Rondo), endroit peu éloigné de 
leur nouvelle demeure, ils firent une rencontre heureuse, 
que nous nous reprocherions de ne pas mentionner. C'était 
celle du théologien Jean Vola, prêtre turinois très zélé, et qui 
venait souvent à l'Oratoire. 



— 59 — 

Après les plus cordiales félicitations sur la santé recouvrée, 
Vola leur demanda d'où ils pouvaient bien venir, couverts de 
poussière comme ils étaient. 

« Nous venons du pays. 

— De Murialdo, à pied ! 

— Mais oui, à pied, répéta gaiement dom Bosco, et nous 
avions pour cela de graves motifs. 

— Quels motifs?» 

Dom Bosco, riant toujours, fit, en guise de réponse, courir 
son pouce sur son index; pantomime muette, qui signifiait : 
« Que voulez- vous ? pas d'argent, pas de voiture I 

— Et maintenant, où allez-vous habiter? 

— Au clos Pinardi. 

— Avez-vous un appartement prêt? 

— Je crois que oui, on a dû allonger le hangar.... 

— Et des meubles, des provisions? 

— Vous en voulez trop savoir, cher ami; je rencontrerai, 
j'espère, quelqu'un de mes enfants ; et puis n'avons-nous pas 
la Providence? 

— Ainsi personne ne vous attend, et vous ne trouverez 
rien de prêt! Ah! mon pauvre Jean Bosco, vous me faites 
pitié.... et vous me faites honte.... Si j'osais.... tenez, j'ai là 
dans ma poche un objet parfaitement inutile, acceptez-le. 

— Comment ! votre montre ? 

— Oui, J3 n'ai pas besoin de savoir l'heure pour retourner 
chez moi. Mieux vaudrait vous donner de l'argent, mais pour 
n'en pas donner , j'ai les mêmes raisons que vous pour 
voyager à pied. » 

Et le bon théologien imitait, avec le pouce et l'index, la 
pantomime expressive faite précédemment par dom Bosco. 

« Ma montre fera de l'argent ; pas beaucoup, hélas ! Mais 
vous paraissez fatigués, je ne vous retiens plus. » 

Il avait prédit juste : dès le lendemain la montre fut 
vendue chez un horloger, et le peu qu'on en retira fit face 
aux plus urgentes nécessités. 

Quelques pas plus loin^ la mère et le fils se trouvèrent à 



— 60 — 

leur future habitation. Elle consistait en deux chambres à 
coucher, dont l'une devait servir aussi de cuisine. Le mobiher 
se composait de deux petits lits, deux bancs, deux chaises, 
un coffre, une table, une marmite et quatre assiettes. 

Dame Marguerite faisait, du regard, l'inventaire de cette 
installation. Elle la trouvait un peu sommaire. « Mais non, 
disait dom Bosco, ils n'ont rien oublié, ils ont pensé à tout ce 
qui est vraiment nécessaire; voyez, mère, nous avons même 
le superflu, une montre, au moins pour ce soir, car je ne 
réponds de rien pour demain. » 

Alors, gagnée par la bonne humeur de son fils, la mère se 
prit à dire à son tour : 

« Oui, voilà bien le ménage qu'il me fallait. Aux Becchi, 
j'avais sans cesse à commander, à surveiller, à nettoyer, à 
entretenir. Ici, en deux tours de bras je serai au bout de mon 
ouvrage. Trouverai-je seulement assez pour m'occuper? Si 
nous n'avons rien autre à faire, nous chanterons. » 

Plusieurs enfants de l'Oratoire étaient venus se poster 
curieusement sous les fenêtres de la m.aison pour voir 
dom Bosco. Tout d'un coup ils entendirent la voix de leur si 
désiré maître, accompagnée de celle de sa mère, entonner 
le cantique italien : Angioletto del mio Dio. 

Le chant dura plus d'une heure (i). 

A dire vrai, la position était des moins brillantes. Dom 
Bosco, n'étant plus attaché aux œuvres de la marquise de 
Barolo, ne recevait plus aucun traitement, tandis que ses 
dépenses allaient croissant. Il y avait les maçons à payer, le 
loyer, la subsistance quotidienne de deux personnes. Que 
dis-je ? ce chifTt^e de deux personnes était bien fréquemment 
multiplié par plusieurs autres. Gomment repousser tant d'en- 
fants qui venaient chercher la nourriture de l'âme, mais 
n'avaient pas celle du corps? Gomment refuser une écuelle de 
soupe à celui-ci, une paire de chaussures à celui-là, quelques 
sous pour acheter un livre ou une plume à un troisième ? 

(1) G.-B. Lemoyne, Margherita Bosco, [\. 114. 



— 61 — 

Dom Bosco fit venir des Becchi plusieurs charretées de 
bois, de blé et de pommes de terre ; ces provisions durèrent 
à peine quelques mois. Il n'était rien dû de plus à sa mère, et 
l'argent manquait pour faire des emplettes. 

Alors il prit le parti de vendre quelques lopins de terre et 
une vigne qui lui appartenaient en propre. Dame Marguerite se 
montra plus généreuse encore; elle fit venir son trousseau de 
mariée, qu'elle avait soigneusement conservé intact jusqu'à ce 
jour. C'étaient de ces robes d'étoffes solides, inusables, que 
les mères léguaient à leurs filles, du linge en grande quan- 
tité, selon l'usage des ménages campagnards, une grande 
chaîne d'or. Lorsqu'elle les eut à sa disposition, elle les con- 
sacra partie à la très pauvre sacristie de l'Oratoire, partie à 
l'entretien de son modeste intérieur. Ses robes furent trans- 
formées en chasubles, son linge fin en surplis, rochets, puri- 
ficatoires, nappes ; chaque objet passa par les habiles mains 
d'une des dames qui patronnaient l'Oratoire, M""' Marguerite 
Gastaldi, m^ère d'un chanoine qui fut plus tard archevêque de 
Turin. Le prix du collier servit à acheter du galon et des 
garnitures pour l'autel. 

Quelque détachée qu'elle fût des vanités de ce monde, il en 
coûta au cœur de la bonne dame de se séparer de ces pré- 
cieux débris de sa jeunesse. Un jour qu'elle en causait avec 
dom Lemoyne, qui depuis a écrit sa vie, elle lui fit cette con- 
fidence : « J'ai eu souvent les larmes aux yeux, quand je les 
regardais pour la dernière fois avant de les défaire ou de les 
aliéner ; mais en m'apercevant de ma faiblesse, je leur disais : 
« Allez ! chers souvenirs de mon époux et de mes parents, 
vous ne sauriez mieux finir que sur le dos des pauvres ou 
sur celui de la sainte épouse du Christ. » Et après avoir pro- 
noncé cet acte d'abandon, je me sentais si contente que j'au- 
rais voulu posséder bon nombre de trousseaux pour les 
livrer tous au même usage. » 

Avec ce secours et d'autres semblables, dom Bosco se trouva 
en état de louer, de M. Pinardi, d'abord une pièce qu'il 
agença en sacristie, ensuite plusieurs chambres qu'il utihsa 



— G2 — 

pour les écoles du dimanche et du soir. Au commencement 
il était si à l'étroit, que les classes se faisaient simultanément 
dans la cuisine, dans la chambre de dom Bosco, dans la sa- 
cristie, dans le chœur de la chapelle, derrière l'autel et 
jusque dans les nefs, si tant est qu'on pût décorer de ce nom 
les ailes disgracieuses et si basses de l'ancien hangar. En- 
core si, pour en faire des classes, l'architecture seule leur eût 
manqué! mais la voix d'un professeur couvrait celle de l'autre, 
et les chants, les allées et venues, le moindre incident qui 
survenait ici, dérangeaient tout ce qui se faisait là. Ces diverses 
bandes d'écoliers étaient aussitôt sens dessus dessous; mais 
on ne pouvait s'organiser autrement. 

Quel contraste ensuite, pendant toute la durée des di- 
manches et fêtes, entre le calme des Becchi et le bruit d'un 
millier d'enfants : car déjà on atteignait ce nombre. Que de 
fois dame Marguerite dit à son fils : « Quand je n'avais que les 
deux frères et toi, ma jeune famille me paraissait déjà bien 
tapageuse ; où est-il aujourd'hui le vacarme dont je me plai- 
gnais ; et plût à Dieu que je n'eusse pas, sur mes vieux jours, 
la tête plus rompue que je ne l'avais jadis, étant jeune et 
forte ! Ce n'est pas que je veuille m'en plaindre, mon bon Jean ; 
amène toujours de nouveaux tapageurs ; il n'y en aura jamais 
trop pour moi, tant que tu pourras leur faire du bien. » 

Pendant les dix années qu'elle vécut encore, la courageuse 
femme ne donna aucune marque de lassitude sérieuse ou 
d'impatience. Une seule fois elle parla de quitter l'Oratoire, à 
la suite d'incidents comme celui que raconte le Bulletin {Bol- 
lettino Salesiano) de mars 1881 : 

« Après la campagne de 1848, un de nos anciens pupilles, 
qui est aujourd'hui père de famille et porte à dom Bosco la 
plus vive affection, revint à l'Oratoire. Il avait momentané- 
ment servi dans le corps des bersaillers {bersaglieri), et natu- 
rellement nous ne l'appelions que le Bersailler {Bersagliere). 
Donc, sur nos instances et avec l'agrément de dom Bosco, il 
imagina de nous apprendre l'exercice et forma, des plus 
alertes d'entre nous, un xietit bataillon. Nous obtînmes du 



— 63 — 

gouvernement deux cents fusils hors d'usage, nous complé- 
tâmes notre armement avec des bâtons, le Bersailler apporta 
son clairon, et en peu de temps notre Oratoire disposa d'une 
brigade dont l'instruction militaire pouvait largement lutter 
avec celle de la garde nationale. Nos jeunes gens en avaient 
perdu la tête et ne s'occupaient plus d'autre chose. Dans 
toutes les solennités notre milice était de service pour main- 
tenir l'ordre, jusque dans la chapelle, et ces exercices ne ser- 
virent pas peu à nous ramener ceux de nos anciens qui 
s'étaient engagés pour la guerre.... 

» Maman Marguerite (c'est ainsi que nous l'appelions tous), 
en bonne ménagère, s'était réservé au fond de la cour un 
petit enclos dans lequel, avec une tendre sollicitude, elle cul- 
tivait du persil et du cerfeuil, des poireaux et des carottes, 
voire de la sauge et de la menthe. Or, un jour de grande fête, 
nous ne savons plus lequel, le Bersailler rassembla son 
armée, la partagea en deux corps, et voulut offrir à de nom- 
breux spectateurs la représentation d'une bataille. Il distribua 
les rôles et détermina leqael des deux corps devrait céder à 
l'autre et feindre d'être vaincu. C'était à la limite du petit 
jardin, devant la haie, qu'on devait s'arrêter et poser les 
armes. 

» Il prit le commandement et donna le signal : En avant! 
chargez i Les deux troupes s'élancent, poussant des cris for- 
midables, avancent, reculent, tournent et retournent, fusils 
de bois contre fusils de bois. Il n'y manquait que l'odeur de 
la poudre et le bruit de la fusillade; mais les cris de joie, les 
applaudissements des spectateurs, pouvaient, à la rigueur, 
tenir lieu des cris de douleur des blessés et des mourants, et 
même des détonations de l'artillerie. L'affaire devint si 
chaude que les prétendus vaincus, oubliant la consigne, char- 
gèrent les vainqueurs et les poussèrent dans le jardinet de 
maman Marguerite. La haie est renversée, foulée aux pieds ; 
il y a de vrais blessés, de vrais morts, et ce sont les poireaux 
et les carottes. Le général en chef criait, sonnait du clairon ; 
mais les rires et les battements de mains des spectateurs ne 



— 64 — 

permettaient de rien entendre. Quand les deux drapeaux se 
relevèrent et se réunirent fraternellement, du fameux jardi- 
net il ne restait plus guère que l'emplacement. 

» Seule, maman Marguerite n'applaudissait pas, au contraire. 
A la vue du désastre, elle se tourna vers son fils et lui dit en 
patois piémontais (langage qu'elle employait lorsqu'elle était 
fortement excitée) : « Varda, varda, Gioanin, lo c al a fait 
V Bersaiie, al a guasta me tout V ort! ce qui veut dire : Regarde, 
regarde, Jean, ce qu'il a fait, le Bersailler ! il m'a gâté tout 
le jardin ! » Dom Bosco, le sourire sur les lèvres, lui répondit, 
en patois également : « Mare, cosa veuli feie ? A son giouvu : 
Mère, que voulez-vous leur faire ? Ce sont des enfants ! » 
Cependant le général en chef, tout mortifié de son peu d'au- 
torité sur ses troupes, se confondait en excuses. Il finit par 
tirer de sa poche un sac de caramels, et pria la mère de dom 
Bosco de le distribuer à tous les combattants, vainqueurs et 
vaincus. » 

Dame Marguerite fit contre fortune bon cœur. Toutefois, 
à la suite d'une nouvelle escapade de même genre, elle 
entra dans la chambre de son fils et lui dit : « Ecoute-moi, 
Jean, je vais te parler en bon italien : je ne puis plus faire 
le bien dans cette maison. Tu vois comme tes enfants sont 
insupportables; à chaque instant c'est quelque mauvais 
tour. Celui-ci, en courant, accroche ma table et la renverse 
avec toute ma lessive encore humide; celui-là déchire ses 
culottes, arrache sa blouse, troue ses bas, comme s'il le faisait 
exprès, à tel point que je ne sais, pour les raccommoder, par 
quel bout commencer; et mon jardin, mon pauvre jardin, que 
j'ai dû planter à nouveau ! En vérité, je n'y peux tenir. Sois 
raisonnable, Jean, laisse-moi retourner aux Becchi pour y 
terminer en paix le peu de jours qui me restent à vivre ! » 

Dom Bosco regarda sa mère fixement, avec une tendresse 
émue, et, sans rien dire, lui montra le crucifix pendu à la 
muraille. 

Marguerite comprit, ses yeux se remplirent de larmes : 
(( Tu as raison, Jean, tu as raison 1 » 



— Oj — 

Et, paisiblement, elle retourna à son ouvrage. 

On la vit même prendre à son tour la défense de ces 
étourdis encore mal disciplinés. Un jour que l'un d'entre eux 
avait effrayé les poules par ses cris et s'amusait à les chasser 
dans un pré voisin, Marie Occhiena, sœur de Marguerite, qui, 
pour aider cette dernière, était venue se fixer à l'Oratoire, 
courait après le petit polisson en criant : « Veux-tu laisser 
les poules ! Si lu ne les ramènes pas, je te ferai renvoyer! » 
Marguerite, sortant pour voir la cause de tout ce bruit, dit 
tranquillement à sa sœur : « Prends patience, ma bonne 
Marie, je le gronderai; mais ne vois-tu pas qu'ils ont du vif- 
argent dans les veines? » 

Nous avons nommé deux collaboratrices de dame Margue- 
rite : Marie Occhiena, tante de dom Bosco, et M™^ (jastaldi. 
Elles ne furent pas les seules. D'autres femmes dévouées ve- 
naient se grouper autour de la mère du saint prêtre et l'as- 
sistaient de leurs aiguilles; ou bien elles lui apportaient, 
chaque samedi, son linge tout lavé, repassé et rapiécé. La 
plus remarquable fut la mère de M^*" Franzoni, 1 illustre ar- 
chevêque de Turin. 

Leurs visites achevèrent, en, faveur de l'Oratoire, la con- 
quête de l'opinion publique turinoise, déjà très favorable 
depuis qu'on avait vu les premiers résultats de l'œuvre et 
connu les sentiments du roi. 

Le conseil municipal de Turin lui-même, cédant à l'évi- 
dence, désarma et fit mieux que de désarmer. Il nomma une 
commission spéciale pour visiter les écoles de l'Oratoire. 
Cette commission, étonnée des progrés accompHs par des 
jeunes gens ramassés en grande partie sur le pavé des rues, 
et qui devaient tout à dom Bosco, fit un rapport tellement 
louangeur, que le conseil municipal crut devoir allouer à 
l'Oratoire un subside annuel de trois cents francs. 

Vers le même temps le chevalier Gonella, directeur d'une 
œuvre dénommée la Mendicité instruite, œuvre qui n'était 
pas sans analogie avec celle de dom Bosco, institua pour lui 
un prix de mille francs, dont il le pria de disposer à son gré. 

DOM BOSCO. 5 



— 66 — 

L'autorité ecclésiastique redoubla également ses témoi- 
gnages de sympathie. Le fondateur de l'Oratoire ayant jugé 
à propos, pour encourager ses élèves dans la piété et la 
vertu, de constituer les plus exemplaires d'entre eux en une 
congrégation spéciale, sous le patronage de saint Louis de 
Gonzague, l'archevêque de Turin vint présider la cérémonie 
de l'inauguration, le 29 juin 1847 ; il en profita pour donner 
la confirmation à plus de trois cents jeunes gens. La pauvre 
chapelle du clos Pinardi eut l'honneur de recevoir, avec l'Ar- 
chevêque, le Nonce apostohque et plusieurs grands person- 
nages de la cour. 



CHAPITRE VI. 

ÉTABLISSEMENT DE l'iNTERNAT. — HEROÏQUES 
ET TOUCHANTS SOUVENIRS. 



Jusqu'en 1847, les pupilles de l'Oratoire n'y venaient que 
les dimanches et fêtes ou pour les écoles du soir, mais s'en 
retournaient ensuite chez leurs parents, quand ils avaient un 
chez eux. Le fruit des enseignements reçus et la durée des 
bonnes résolutions prises dans l'étabhssement se trouvaient, 
par suite, singulièrement compromis : les camarades restés 
dehors reprenaient possession, par leurs moqueries, de ceux 
qui avaient voulu s'améliorer. Les mauvaises rencontres 
étaient fréquentes, pour ainsi dire inévitables; une heure 
défaisait l'ouvrage de plusieurs semaines. Les patrons chez 
lesquels ils étaient en apprentissage n'étaient pas non plus 
tous également recommandables ; souvent le bon Père devait 
retirer ses enfants d'une maison suspecte pour les placer 
dans une autre plus sûre. Il les visitait et les faisait visiter, 
les interrogeait sur les conversations qu'ils avaient entendues, 
bref, s'efforçait de combattre les mauvaises influences. Mais 
le mal s'apprend plus vite qu'il ne se désapprend; sans 
compter que cette espèce de police secrète que dom Bosco 
était obhgé d'organiser froissait sa délicatesse, et que, lors- 
qu'il enlevait un enfant à un patron, il se faisait un ennemi. 
De toutes ces considérations il conclut que sa création ne 
serait ni complète ni définitive tant qu'il ne pourrait pas 
retenir jour et nuit les enfants sous sa main. 



— 68 — 

Il commença par offrir aux plus nécessiteux une espèce 
de fenil, avec de la paille fraîche et un sac pour chacun, 
parfois même une couverture, afin de les préserver d'aller 
coucher à la belle étoile. Ce premier essai de dortoir commun 
fut assez mal récompensé. Il ne faut pas croire, en effet, que 
les petits vagabonds furent tous de bons diables, ne deman- 
dant qu'à devenir anges, et que le métier de dompteur de 
sauvages civilisés n'ait que des succès et des jouissances. 

Un soir, revenant de voir des malades, il rencontra à 
l'entrée du cours du Valdocco une bande de jeunes malandrins 
qui, voyant venir une robe noire, se promirent de s'amuser 
à ses dépens. Ils commencèrent par imiter, en le regardant, 
l'harmonieux cri du corbeau, le même par tous pays, et, 
par tous pays, adopté comme cri de ralliement par les insul- 
teurs de prêtres. Dom Bosco, sans hâter ni ralentir son pas, 
alla droit aux insulteurs, qui furent bien vite décontenancés 
par son calme et par son air d'extrême bonté. Le cercle se 
referma autour de lui. 

« Regardez-moi bien, dit-il, ai-je donc la mine d'un man- 
geur de gens? Vous paraissez me traiter en ennemi; eh bien! 
moi, je ne vois en vous que des amis. 

— Si vous êtes un ami, dit le plus hardi de la bande, vous 
allez nous le prouver en commençant par nous payer à boire. » 

Et les autres de rire. 

Dom Bosco ne fut nullement déconcerté. 

« Volontiers, mes amis, très volontiers; entrons à l'auberge 
des Alpes, ici près. » 

Et ils s'attablèrent tous ensemble autour d'une bouteille, 
-uis de deux et de trois. L'aubergiste ouvrait de grands yeux; 
nais ayant reconnu dom Bosco, qu'il voyait passer souvent, 
il ne fut ni surpris ni scandalisé. 

Lorsqu'il vit ses compagnons de table un peu gris, dom 
Bosco leur demanda de lui faire, à leur tour, un petit plaisir. 
« Oh ! plusieurs, monsieur le curé. — Non, un seul. Quand 
vous paraissez vous moquer de moi, cela m'est assez indiffé- 
rent; mais je vous ai entendus blasphémer, insulter Dieu; 



— 69 — 

cela, c'est une folie et une ingratitude, car le bon Dieu est 
plus fort que vous, et vous tenez tout de lui. Promettez-moi 
de ne plus le faire ! » Ils le lui promirent tous et ajoutèrent, 
sur son invitation, qu'ils iraient le voir dimanche à la maison 
Pinardi. 

« Maintenant voici la nuit, observa-t-il en manière de con- 
clusion : vous ferez bien de rentrer chez vous. — Je n'ai pas 
de domicile, répondit l'un. — Moi pas davantage, » déclara 
un autre. Sur une vingtaine qu'ils étaient là, dix ou douze ne 
connaissaient d'autre toit fixe que la voûte du ciel ni d''autre 
parquet que le pavé des rues. « Où couchez-vous donc? in- 
sista dom Bosco. — Quelquefois sous ou sur les bancs des 
promenades, quand la saison le permet ; quelquefois dans 
une maison en construction, quelquefois dans une voiture, ou 
près des chevaux, lorsque les garçons d'écurie sont de bonne 
humeur; quelquefois dans le grand dortoir municipal; mais 
pour celui-là il faut avoir quatre sous ! 

— Pauvres enfants ! soupira dom Bosco, pour ce soir, voilà 
ce que je vous propose : que ceux qui ont un gite et des pa- 
rents s'en aillent tranquillement chez eux ; j'emmène les 
autres. » 

La bande se partagea alors en deux moitiés, dont l'une 
s'éloigna du côté de la ville, après échange d'une poignée de 
mains avec ce prêtre charmeur; l'autre le suivit au Valdocco. 

Arrivés chez lui, il les mena au fenil, où l'on grimpait par 
une échelle, leur remit de quoi se couvrir tant bien que mal, 
et, après la récitation avec eux d'un Pater et d'un Ave, en- 
chanté de sa bonne rencontre et persuadé qu'il tenait le com- 
mencement de son internat, il leur souhaita le bonsoir. 

De grand matin il vint pour les appeler et les envoyer cha- 
cun à leur travail de la journée. Il arriva à l'échelle et n'en- 
tendit pas le moindre bruit. « Gomme ils dorment! pensa-t-il, 
les pauvres enfants! n'est-ce pas dommage de les réveiller? » 
Et il attendit encore un>pied sur l'échelle. Le silence se prolon- 
geant, il se détermina à monter. Le nid était vide, les oiseaux 
de passage s'étaient levés plus matin que lui; ils s'étaient en- 



— 70 — 

volés, et les sacs, les couvertures, les avaient suivis. Mais ce 
qui affligeait le plus dom Bosco, c'était la certitude qu'il ne 
les reverrait plus, du moins plus à l'Oratoire. 

Il cherchait donc le moyen d'arriver à l'établissement d'un 
asile ou hospice, c'est-à-dire d'un véritable internat; mais il 
reculait devant les difficultés et les dépenses, lorsqu'un beau 
soir de mai 1847, par une pluie battante, comme sa mère et 
lui venaient de souper, un grand garçon d'une quinzaine 
d'années, mouillé jusqu'aux os, frappa à leur porte, deman- 
dant un abri et un morceau de pain. 

Dame Marguerite l'introduisit dans la cuisine, le fit asseoir 
près du feu et lui mit dans les mains tout ce qui restait du 
modeste souper. 

Une fois bien séché et restauré, il remercia et, avant de 
prendre congé, raconta son histoire. « Je suis orphelin, je 
viens de Valsesia et je sers les maçons, quand j'ai de l'ou- 
vrage. Mais pour le moment j'en cherche encore. J'avais trois 
francs en quittant le pays, il ne me reste plus un son. 

— As-tu fait ta première communion? demanda dom Bosco 
vivement intéressé. 

— Pas encore. 

— Suis-tu un catéchisme ? vas-tu quelquefois te confesser? 

— J'y allais au pays, mais ici je ne connais personne. » 
Disant ces mots, l'enfant se mit à pleurer. Peu s'en fallut 

que dame Marguerite ne lui fît compagnie. 

« Si je savais que tu fusses un honnête garçon, reprit dom 
Bosco, je trouverais peut-être moyen de te loger quelque 
part, mais d'autres m'ont emporté mes sacs et mes couver- 
tures.... 

— Monsieur le curé, dit l'enfant, je suis pauvre, mais je 
n'ai jamais volé. 

— Si tu veux, Jean, nous le garderons, proposa dame 
Marguerite. 

— Et où le mettrons-nous? 

— Ici, près de moi, dans la cuisine; au moins il n'empor- 
tera pas les sacs du feuil. 



— 71 — 

-- Non, mais il emportera votre marmite. 

— J'aurai soin que cela n'arrive pas. 

— Eh bien ! soit, viens nous aider, petit. » 

Ils sortirent tous les trois, rapportèrent des planches qui 
furent posées sur une demi-douzaine de briques, ajoutèrent 
de la paille, une couverture, et ainsi fut improvisé un grabat.- 

Marguerite pourvut à la sûreté de la marmite en fermant la 
porte au dehors. Dom Bosco, en se retirant, emporta la clef 
dans sa poche. 

Tel fut le premier dortoir de l'asile salésien, qui en compte 
aujourd'hui plus de quarante, où dorment huit à neuf cents 
enfants qui n'auraient, sans cela, ni feu ni lieu. 

Avant qu'il s'endormît, dame Marguerite fit à son hôte un 
petit sermon sur la nécessité du travail et de la religion, et lui 
recommanda de faire sa prière. 

« Je ne la sais plus bien. 

— Récite-la après nous, dit dom Bosco. » Et il se mit à dire 
la prière lentement, s'arrêtant à chaque mot, poui'que l'enfant 
pût le répéter. 

Dame Marguerite continua ainsi tous les soirs. Sans y pen- 
ser, elle donnait ainsi naissance à un usage qui s'est main- 
tenu dans toutes les maisons salésiennes. La prière terminée, 
le père de la jeune famille souhaite le bonsoir à ses nombreux 
enfants et les endort, pour ainsi dire, dans de saintes pensées 
et des résolutions salutaires pour le lendemain. 

L'enfant se montra digne de la confiance qu'on lui témoi- 
gnait. Il revint prendre ses repas et son gîte à l'Oratoire, 
trouva de l'ouvrage et fut l'hôte de dame Marguerite jusqu'au 
commencement de l'hiver. Alors il regagna son pays et on 
n'en a plus ent.endu parler. 

Un mois après, en juin, dom Bosco revenait un soir de 
l'église de Saint-François d'Assise. En suivant le cours Saint- 
Maxime (depuis appelé boulevard ou corso de la Reine Margue- 
rite), il vit un petit garçon de douze ans qui, la lèle appuyée 
contre un orme, pleurait abondamment. « Que fais-tu là, et 
pourquoi pleures-tu ? demanda le bon prêtre s'approchant. 



..::r72 

— Je pleure parce que je ne sais que devenir ; mon père est 
mort avant que j'aie pu le connaître ; ma pauvre mère, qui 
m'aimait tant, a été portée en terre ce matin. Le propriétaire 
de notre chambre m'a mis dehors en gardant le peu de hardes 
que nous avions, parce que nous lui devons un terme de 
loyer. » 

Et l'enfant se mit à pleurer. Dom Bosco réfléchit une demi- 
minute et dit : « Viens avec moi. 

— Avec vous? Maisjenevous connais pas, monsieur le curé. 

— Viens toujours, nous ferons connaissance. » 

Il le prit par la main, et lorsqu'il fut en présence de dame 
Marguerite : 

« Mère, voici un nouveau fils que le bon Dieu vous envoie. 

— Dieu soit béni ! » répondit la mère. Elle se rappelait 
sans doute le proverbe : A mesure que Dieu fait naître un 
ânon, il fait pousser un chardon. 

Ce deuxième enfant, qui fut placé depuis comme commis 
dans un magasin et devint un bon père de famille, fut rejoint 
bientôt par un troisième, ensuite par un quatrième, puis, en 
1848, par un vingtième et un trentième. Dame Marguerite 
devint ainsi de plus en plus « maman Marguerite, » et une 
véritable maîtresse de pension, avec cette différence que la 
pension était payée par la charité pubhque. 

Pinardi avait encore quelques locataires autres que l'Ora- 
toire et sa croissante famille. Dom Bosco s'arrangea pour les 
remplacer tous successivement, à l'expiration de leurs baux. 
Il occupa de la sorte toute la maison, en attendant d'être en 
mesure de l'acheter. 

Mais plus il s'agrandissait, plus il était à l'étroit. La place 
pour le coucher était surtout absolument insuffisante. Il eut 
alors l'heureuse idée de recevoir, le jour seulement, des hôtes 
qui allaient passer la nuit à Turin ; et afin que cette organisa- 
tion profitât à un plus grand nombre, il les recevait par séries 
de cinquante, c'est-à-dire que cinquante enfants étaient 
admis à sa table depuis le dimanche matin jusqu'au samedi 
soir ; la semaine suivante, c'était le tour de cinquante autres. 



— 73 — 

Les classes, devenues régulières et quotidiennes, prirent 
alors un nouvel essor, et Ton put établir dans l'Oratoire divers 
corps de métiers pour l'apprentissage, et aussi pour alléger 
les dépenses de la maison. Dom Bosco élargit l'institution de 
ses maestrini, en étendant à l'enseignement professionnel ce 
qu'il avait imaginé pour l'enseignement scolaire : il tâchait 
que, sous toutes les formes, ses pupilles rendissent à d'autres 
ce qu'ils recevaient de lui. Les premiers bénéfices de ses 
apprentis cordonniers, menuisiers, maçons, etc., furent appli- 
qués à l'alimentation commune; maman Marguerite était 
triomphante lorsqu'elle pouvait dire : « Ceci, c'est de l'argent 
gagné par nos enfants. « Mais il fallut promptement, sous le 
rapport financier, faire une part assez large aux travailleurs, 
du moins à ceux qui paraissaient destinés à s'en aller un jour 
pour s'établir dans le monde ; et c'était le nombre le plus con- 
sidérable. La maison partagea avec eux, dans des proportions 
qui variaient suivant les âges et le degré d'habileté de cha- 
cun. En gardant tout, elle n'eût pas commis une injustice, 
puisqu'ils ne gagnaient rien que par elle ; mais elle les eût 
découragés. Le droit de propriété sera toujours, pour la masse 
des hommes, le principal aiguillon du travail ; aiguillon 
moins puissant toutefois que la charité, qui était celui de dom 
Bosco et de sa mère. Quelle récompense terrestre eût été 
capable de créer chez eux la puissance de travail dont ils ne 
cessaient de donner l'exemple? 

Le fondateur de l'œuvre salésienne se délassait par des oc- 
cupations manuelles de la trop grande tension d'esprit 
qu'exigeaient son administration et surtout ses labeurs litté- 
raires. Aussi, raconte un de ses biographes, on pouvait le 
voir aider sa mère dans les gros ouvrages de la maison, pui- 
ser de l'eau, balayer, scier du bois, allumer le feu, écosser 
les haricots, peler les pommes de terre, et il ne dédaignait 
pas, le cas échéant, de ceindre le tablier et de confectionner 
lui-même la polenta. Ce jour-là, elle était acclamée comme 
particulièrement déhcieuse. 

Un pantalon à tailler et même à coudre n'était pas au- 



- 7i - 

dessus de ses moyens, et les réparations qu'il faisait quelque- 
fois aux vêtements des enfants, si elles n'étaient pas d'une 
élégance suprême, étaient au moins remarquables par leur 
solidité. 

Quant au réfectoire, il était des plus élémentaires. Chacun 
s'asseyait où il pouvait et comme il pouvait ; les uns dans la 
cour, sur une pierre ou quelque pièce de bois; les autres sur 
les marches de l'escaher, et les écuelles se vidaient comme 
par enchantement. 

Une source d'eau fraîche jaillissait tout à côté ; elle four- 
nissait une boisson aussi salubre qu'abondante. 

Le repas terminé, chacun lavait son écuelle et la mettait 
en lieu sûr; quant à la cuiller, c'était un objet si précieux 
que, faute d'un tiroir où l'on pût la déposer, on la gardait 
dans sa poche. 

Petite cour, humbles chambres ! Que de franche et douce 
joie dans ce pauvre ménage ! Dom Bosco, après le Benedicite, 
avait coutume de dire à ses convives : « Bon appétit, » et cette 
innocente recommandation était immanquablement accueillie 
par un formidable éclat de rire. 

L'excellent Père possédait dans l'esprit et le cœur un fonds 
inaltérable de jeunesse et de gaieté. Personne ne savait comme 
lui amuser et intéresser les enfants. Il racontait avec une 
bonhomie charmante, et le trait, toujours déHcat, était remar- 
quable par sa finesse et sa tournure. Aussi les repas, faute 
d'assaisonnement phis solide, étaient-ils signalés par leur 
entrain et leur joyeuse allure *. 

La table du maître n'était guère meilleure que celle des 
élèves : de la soupe, du pain et un plat, si bien que pas un de 
ses confrères, après avoir essayé quelques jours de vivre avec 
lui, n'y put tenir : ils cherchèrent tous un autre régime. 
Notre soupe était la sienne, racontent ses premiers élèves. 
Il avait de plus un plat, mais sa mère, par son ordre, le lui 
confectionnait le dimanche, et le lui servait, tant au dîner 

(1) Le docteur Charles Despi.ney, Dom Bosco, p. 41. 



— 75 — 

qu'au souper, jusqu'au jeudi soir; le vendredi matin, elle en 
faisait un autre, maigre, et ainsi se terminait la semaine. Or- 
dinairement ce fameux plat était une tourte ou pâté, et il 
suffisait de le réchauffer pour qu'il fût prêt. Un peu rance, un 
peu moisi quelquefois, surtout l'été; dom Bosco n'y regardait 
pas de si près ; il se figurait que sa mère l'avait arrosé d'un filet 
de vinaigre, et il ne le mangeait pas avec moins d'appétit '. 

Ses premiers disciples se rappellent aujourd'hui encore, 
avec délices, son enjouement et sa bonhomie. 

Un d'entre eux, se disposant à faire une confession géné- 
rale, avait écrit ses péchés. Etait-ce par excès d'une perspica- 
cité qui les lui grossissait, ou bien en avait-il réellement com- 
mis tant que cela? Le fait est qu'il en remplit tout un cahier. 
Pour comble de malheur, ce cahier tombe de sa poche. Alors 
le pauvre enfant de se fouiller et refouiller, de chercher par tous 
les coins, et, ne trouvant rien, de pleurer à chaudes larmes. 
Dom Bosco avait ramassé le cahier, à l'insu de tout le monde, 
lorsqu'on lui amena le petit inconsolable. « Nous ne savons 
ce qu'il a ; il se désole et ne veut pas nous dire pourquoi. 

— Voyons, mon petit Jacques, insista dom Bosco avec ten- 
dresse, as-tu quelque mal? aurais-tu éprouvé quelque con- 
trariété ? tes camarades t'auraient-ils battu ? » 

Et en lui faisant ces questions, il le caressait paternelle- 
ment, afin de ralentir le cours de ses larmes. L'enfant, 
essuyant ses yeux, et reprenant un peu de courage, répon- 
dit : « J'ai perdu mes péchés ! » 

A ces paroles, tous ses compagnons poussèrent un grand 
éclat de rire, et dom Bosco, qui avait aussitôt compris de 
quoi il s'agissait, ajouta en plaisantant : « Heureux es-tu 
d'avoir perdu tes péchés, et plus heureux encore si tu peux 
ne plus les retrouver, parce que, dépourvu de tes péchés, tu 
iras certainement au Paradis ! » Mais ce bon petit garçon, 
craignant de n'avoir pas été compris, repartit : « J'ai perdu 
le cahier où ils se trouvaient écrits. » 

(1) Bollettino salesiano, 3' année 



— 7C - 

Alors dom Bosco tira de sa poche le grand secret : « Ras- 
sure-toi, mon ami, tes péchés sont tombés entre bonnes 
mains, les voici. » A cette vue, le front de notre jeune affligé 
se rasséréna et il dit en souriant : « Si j'avais su que vous les 
aviez trouvés, au lieu de pleurer je me serais mis à rire, et ce 
soir, en allant me confesser, je vous aurais dit : « Mon père, 
je m'accuse de tous les péchés que vous avez trouvés et qui 
sont actuellement dans votre poche. » 

Il avait quelquefois à protéger ses enfants contre leurs fa- 
milles elles-mêmes. Un d'entre eux, malmené par son père, 
qui le battait, lui donnait du travail au-dessus de ses forces, 
et voulait lui interdire de fréquenter l'Oratoire, vint se réfu- 
gier chez lui ; mais, poursuivi de près, il n'eut pas le temps 
d'entrer dans la maison et grimpa sur un mûrier. 

Il s'y trouvait à peine, blotti dans les branches, que ses 
parents arrivèrent, passèrent sous l'arbre sans l'apercevoir, et 
le réclamèrent impérieusement à dom Bosco. Celui-ci les con- 
naissait, et c'était lui qui avait invité l'enfant à réclamer sa 
protection en cas de besoin. Il dit aux parents irrités que leur 
fils n'était pas chez lui. « Et pourtant il doit y être. — Je 
vous affirme qu'il n'y est pas, et y fùt-il, vous n'avez pas le 
droit de vous introduire de force dans la maison d'autrui. — 
Eh bien ! nous irons à la police, et nous saurons arracher 
l'enfant d'entre les mains des curés. — Oui, allez-y, à la police, 
je vous y suivrai, je ferai connaître la manière indigne dont 
vous traitez votre fils, et la justice vous déchargera du soin 
de le garder. » 

A cette menace les parents, qui se sentaient coupables, 
s'en allèrent et on ne les revit plus. 

Mais que devint l'enfant? Ses deux persécuteurs éloignés, 
dom Bosco, maman Marguerite et plusieurs autres se portent 
sous le mûrier; ils invitent l'enfant à descendre, l'appellent 
par son nom, mais en vain. Il faisait déjà nuit et très froid, 
et le malheureux ne donnait aucun signe de vie. On regarde 
avec plus d'attention et, au clair de la lune, on le voit immo- 
bile, fortement cramponne; à quelques branches. Dom Bosco 



répèle plus fort : « Descends, mon ami, ne crains rien, il n'y 
a plus personne, et au besoin nous te défendrons. » Mais il 
parlait au vent. Alors, un frisson parcourut tous les specta- 
teurs de cette scène ; on redouta quelque malheur. 

Dom Bosco se fait aussitôt apporter une échelle, et, le cœur 
palpitant de crainte, monte sur l'arbre. Il s'approche de l'en- 
fant et le trouve tout transi et privé de sentiment. Il le 
'.ouche avec les plus grandes précautions , il le secoue, l'ap- 
pelle; alors l'enfant semble se réveiller d'un sommeil léthar- 
gique. Croyant avoir encore son père à ses trousses, il se met 
à crier comme un aigle. Il mordait et se débattait avec une 
telle violence, que peu s'en fallut qu'il ne tombât de l'arbre, 
entraînant dom Bosco dans sa chute. Le bon prêtre se tenait 
d'une main à une forte branche et de l'autre pressait étroi- 
tement contre lui le pauvre garçon : « N'aie pas peur, 
mon ami, répétait-il, je suis dom Bosco; vois, j'ai l'habit de 
prêtre, regarde-moi en face; calme-toi, ne me mords pas 
surtout, parce que tu me ferais mal. » En un mot, il fait si 
bien qu'il le rend au sentiment de l'existence, et ramène le 
calme dans son esprit agité. Revenu à lui, le petit garçon 
pousse un profond soupir, puis, avec l'aide de dom Bosco, il 
descend de l'arbre. Maman Marguerite le reçoit tendrement, 
l'emmène à la cuisine, le réconforte d'une bonne minestra, 
et, à partir de ce moment, l'asile de Saint-François de Sales 
devient sa maison, et dom Bosco son père. 

Plus humain que l'autre, dom Bosco le mit à un métier 
en rapport avec ses forces, celui de relieur; mais remarquant 
en lui lieaucoup d'intelligence et de bonnes dispositions, il le 
poussa aux études et lui enseigna lui-même l'italien, le latin 
et l'harmonium ; bref, il en fit son bras droit pour les fêtes 
où la musique avait à intervenir. Ce jeune homme, ses étude? 
terminées en 1857, a reçu les ordres sacrés et a eu la gloire 
d'être le premier prêtre de dom Bosco. Il n'entra point dans 
la congrégation salésienne, mais il est devenu un des mem- 
bres les plus distingués du clergé de Turin. 

La continuité des rapports du maître avec les élèves et la 



— 78 — 

vulgarité des occupations dans lesquelles ceux-ci le surpre- 
naient souvent auraient dû, ce semble, amoindrir son auto- 
rité. Il n'en était rien, parce qu'il ne traitait jamais d'égal à 
égal avec eux et qu'il savait être solennel à propos. Un père 
peut se montrer impunément condescendant pourvu qu'il 
reste digne, de même qu'il peut se montrer sévère sans cesser 
d'être aimé, pourvu qu'on le sache Ijuste. Le respect et l'affec- 
tion sont tellement loin de s'exclure, qu'ils ne vont jamais 
l'un sans l'autre. Sans affection, les enfants n'ont que de la 
crainte et deviennent hypocrites ou farouches; sans respect, 
leur affection se tourne en mépris et ils ne savent ni obéir ni 
se vaincre. 

Dom Bosco se conciliait à la fois respect et affection par le 
double mobile que ses collaborateurs et lui ne cessaient de 
présenter aux enfants : plaire à Dieu et contenter le maître. 
C'était là une double baguette qui suffisait à régir le petit trou- 
peau et à le faire marcher droit. Au besoin, la main du berger 
en laissait apercevoir une troisième : la possibilité d'être exclu 
de la maison. Devant cette dernière, il était bien rare que 
tout ne rentrât dans l'ordre. S'il faUait absolument en arriver 
à une exécution, dom Bosco se raidissait contre son propre 
cœur et se montrait intraitable. Plutôt sacrifier une brebis 
galeuse qu'exposer tout le troupeau. 

Un dimanche soir, dom Bosco ayant admis ses internes à 
lui baiser la main après la prière, en oubha un par mégarde. 
Le pauvre enfant se mit au lit en pleurant; ses sanglots se 
prolongèrent jusqu'au milieu de h nuit; c'était un véritable 
désespoir. Le surveillant se leva pour lui demander ce qu'il 
avait. « Ah ! gémit l'enfant, il faut que j'aie commis quelque 
grosse faute, le Père n'a pas voulu que je lui baise la main. » 
Le surveillant, ému, alla réveiller dom Bosco pour lui ra- 
conter ce qui se passait. Le bon Père s'habilla en toute hâte, 
vint au dortoir, rassura l'enfant, le caressa, lui affirma qu'il 
l'avait sauté sans s'en apercevoir, que c'était lui-même qui 
était répréhensible, ce dont il lui demandait pardon. Ces 
douces paroles calmèrent l'enfant ; il baisa et rebaisa la main 



— 79 — 

de dom Bosco pour se dédommager, et s'endormit heureux 
et souriant. 

Une parole, un signe, un regard de dom Bosco, avaient sur 
ses élèves une action souveraine, instantanée. Un jour, raconte 
un d'entre eux, nous étions quatre cents à courir, jouer, crier, 
lorsque dom Bosco parut, ayant à nous parler. Au seul signe 
de sa main levée, tout s'arrêta, cris et jeux; en un clin d'œil 
nous fûmes autour de lai, tous immobiles, tous silencieux et 
attentifs. Un carabinier qui, depuis un moment, nous consi- 
dérait, s'écria : « Voilà un curé qui, s'il était général, avec une 
armée aussi disciplinée, serait toujours sûr de vaincre. » 

La bonté, chez le père, était relevée par l'autorité ; dans la 
mère, dans « maman Marguerite, » elle était toute pétrie de 
tendresse. Lorsqu'un enfant avait reçu une réprimande, Mar- 
guerite estimait qu'il ne fallait pas le laisser seul à ruminer 
sa rancune, et à moins que dom Bosco n'eût commandé de 
tenir le coupable dans l'isolement, on la voyait accourir pour 
mettre le baume sur la blessure. « Qu'as-tu fait? disait-elle ; 
voilà donc les consolations qu'on reçoit de toi ? Nous ne cher- 
chons que ton bien ; pourquoi ne veux-tu pas nous aider ? Si 
ta étais sage, si tu travaillais, nous serions heureux, et toi 
avec nous. Si tu te conduis ainsi à l'âge où tu es, et dans une 
maison où tu n'as que de bons exemples sous les yeux, que 
feras-tu quand tu seras grand et loin d'ici ? Où iras-tu ? Gom- 
ment finiras-tu ? Pauvre enfant 1 » Elle le laissait tout ému et 
s'éloignait, émue elle-même. 

D'autres fois, mais rarement sans en avoir demandé l'au- 
torisation à l'avance, elle levait la punition, emmenait le cou- 
pable à la cuisine et disait, en lui mettant dans la main une 
pomme ou un morceau de fromage avec du pain, car il n'y 
avait pas de friandises à l'Oratoire : « Prends, c'est dom Bosco 
qui te le donne. Gomme il travaille, dom Bosco ! comme il 
prend de peine, jour et nuit, pour arriver à nourrir tant de 
monde ! Et toi, n'as-tu pas honte de lui faire du chagrin pour 
tout remerciement? Que tu lui en as fait déjà à dom Bosco! 
A sa place, je n'aurais pas tant de patience que lui. » 



— 80 - 

L'enfant baissait la tête, muet et confus, ou se mettait à 
pleurer, et généralement il allait demander pardon à dom 
Bosco. 

« Mais le pardon de dom Bosco, ce n'est pas tout, conti- 
nuait maman Marguerite, et Dieu ? Sais-tu ce que c'est que 
Dieu, le grand bienfaiteur, le souverain maître? Dieu voit 
noji seulement tes actions, mais les pensées les plus secrètes, 
et peut-être les mauvais sentiments, la colère et l'obstination 
qui t'agitaient en dedans tandis que dom Bosco te faisait ses 
reproches, peut-être le peu de désir que tu as de changer de 
conduite. Demande-lui donc aussi pardon, au bon Dieu, 
demande-le-lui du fond de l'âme. » 

Souvent, tout en le sermonnant de la sorte, elle lui prépa- 
rait quelque chose à manger : « Mais ne le dis à personne, 
ajoutait-elle, tu me ferais faire fâcheuse figure ; on dirait que 
j'encourage tes vices. Est-ce que je protège ceux qui ne le 
méritent pas?.... Toi, c'est vrai, tu ne l'as pas mérité, mais 
tu le mériteras ; je sais que tu as bon cœur et, songes-y bien, 
à partir de maintenant, je te suivrai de près, j'aurai les yeux 
sur toi ! » 

Et comme elle savait animer ceux qui se conduisaient bien, 
et les pousser à faire mieux encore ! « Bravo ! viens près de 
moi, cher enfant, tu seras notre consolation. Dom Bosco est 
très content de toi. Le bon Dieu aussi est content; il te bé- 
nira : allons, embrasse ta maman Marguerite. » 

Si l'enfant ainsi encouragé ne répondait pas à son attente, 
ou si l'enfant grondé retombait dans les mêmes fautes, elle 
le prenait à part, et, comme n'ayant pas voulu croire d'abord 
à ses manquements: « Est-ce bien vrai ce qu'on m'a dit? 
Parlons plus bas, si quelqu'un l'ignore, je ne veux pas qu'il 
l'apprenne. Voilà donc comme tu m'as tenu parole, comme 
tu as récompensé maman Marguerite de sa confiance ! Si tu 
étais mon supérieur, si tu étais à ma place, que ferais-tu ? Ne 
perdrais-tu pas courage avec un garnement incorrigible tel 
que toi? Voyons, juge-toi toi-même, que veux-tu que nous 
fassions de toi ? » 



— 81^- 

Le lecteur voudra bien excuser ces minimes détails : ils 
sont toute l'éducation. 

En 1846, dom Bosco et sa mère eurent une grande joie : 
quatre des enfants de l'Oratoire prirent l'habit ecclésiastique. 
Ils étaient les prémices de l'immense phalange sacerdotale 
que devait former un jour l'Institut salésien. 

Tout réjoui de ces premiers résultats, dom Bosco redou- 
blait de zèle pour faire des recrues, et de confiance en Dieu 
pour pourvoir à leur entretien. Il a expHqué lui-même plus 
tard, à Paris, dans l'église Notre-Dame des Victoires, ce 
qu'était alors sa vie : 

« Dans mes courses à travers Turin, quand je rencontrais 
un jeune homme sans moyens d'existence, je lui posais cette 
question : « Veux-tu travailler? — Oui, me répondait-il, mais 
je ne sais où aller. — Je vais t'indiquer, lui disais-je. — On 
ne me recevra pas, objectait-il, je suis trop mal habillé! — 
Viens toujours, suis-moi, on t'habillera. » Et tous me sui- 
vaient avec plaisir. 

» Des femmes du monde, en effet, s'occupaient de vêtir ces 
pauvres garçons. 

» Des jeunes gens riches, dévoués à notre œuvre, consa- 
craient une grande partie de leur temps à leur trouver de 
l'ouvrage, en attendant que nous pussions leur en fournir 
sans sortir de chez nous. Ils s'adressaient aux industriels, 
aux chefs de magasins; ils en plaçaient un grand nombre. 

» Parmi les vagabonds recueillis, il s'en trouvait de très 
grands et très ignorants; mais quand ils se voyaient en con- 
tact avec de tout jeunes enfants que nous avions déjà ins- 
truits, ils avaient honte de leur ignorance. Ils suivaient nos 
classes avec ardeur, et ils en arrivaient bientôt à nous deman- 
der de les confesser et de les communier. 

» Voilà toute l'histoire de la fondation de nos patronages 
appelés hospices, asiles, refuges ou orpheUnats. » 



DOM BOSCO 



CHAPITRE VH. 

OBUX NOUVEAUX ORATOIRES DANS TURIN. — DOM BOSCO 
ST LES VÂUOOIS. 



Cependant l'immeuble du Valdocco devenait absolument 
trop étroit : impossible d'y introduire un enfant de plus, si 
petit que fût cet enfant. Dom Bosco et son fidèle conseiller et 
collaborateur, le théologien Borelli, en parlèrent au zélé ar- 
chevêque Franzoni et à sa mère, qui n'hésitèrent point à les 
pousser à la fondation d'une succursale. 

L'entreprise ne manquait pas d'une certaine témérité, le 
premier établissement étant déjà d'un si lourd entretien. 
Néanmoins, toujours confiant dans la Providence, dom Bosco 
chercha un local dans le quartier où se trouve actuellement 
le cours Victor-Emmanuel II, et où l'on ne voyait alors que 
des chemins à demi tracés, des entrepôts et des masures ha- 
bitées par des blanchisseuses qu'attirait le voisinage du Pô. 
Il trouva ce qu'il lui fallait ; mais la propriétaire, une dame 
Vaglienti, demanda un prix de location si élevé que dom Bosco 
ne pouvait raisonnablement accéder à ses prétentions. Les 
pourparlers durèrent ; ils n'auraient peut-être pas abouti sans 
un incident qui parut un acte d'intervention directe de cette 
Providence que dom Bosco invoquait si souvent. 

Pendant une conférence entre lui et l'obstinée M"' Vaglienti, 
qui ne voulait rien entendre, le ciel, tout d'un coup, se voila 



— 84 — 

d'épais nuages; M™^ Vaglienti alluma une lampe; un violent 
coup de tonnerre ébranla la maison, et la lampe s'éteignit. 

Tremblante, affolée, la dame oublia ses écus pour ne son- 
ger qu'à sa vie. Elle tomba à genoux : « Bon père, s'écria-t- 
elle, obtenez de Dieu que j'échappe à la foudre, et j'en passe- 
rai par où vous voudrez. 

— Rassurez-vous, reprit dom Bosco, je vais prier Dieu qu'il 
vous aide maintenant et toujours. » 

La lampe fut rallumée, le coup de tonnerre ne se renouvela 
pas, et l'acte- fut signé conformément aux propositions du 
saint prêtre. 

Le nouvel Oratoire fut appelé Oratoire de Saint-Louis. Son 
inauguration eut lieu sous la présidence du théologien Borelli, 
le 8 décembre 1847. Cette date du 8 décembre fait souvent 
époque dans l'œuvre salésienne, pour laquelle tant d'anniver- 
saires mémorables coïncident ainsi avec une des fêtes princi- 
pales de la grande protectrice, la Vierge Immaculée ^ 

Il mit à la tête de cette fondation tantôt l'un, tantôt l'autre 
de ses amis du clergé de Turin ; car, retenu au Valdocco, il 
ne pouvait la diriger personnellement, et il n'avait pas encore 
de prêtre de sa congrégation qui fût complètement formé et 
disponible. Parmi les prêtres qui venaient bénévolement, 
chaque dimanche, prêter leur ministère pour confesser, dire 
la messe, et surveiller les enfants à l'Oratoire Saint-Louis, on 
cite le théologien Hyacinthe Carpano, qui en fut le premier 
directeur, ensuite les prêtres Félix Rossi, Démonte, Léonard 
Murialdo et Théodore Scolari. 

Un troisième Oratoire, celui de l'Ange gardien, s'ouvrit dix- 
huit mois après, dans le quartier Vanchiglia, qui n'avait pas 
non plus, à cette époque, les larges rues et les joHes maisons 
qui l'ont embelH depuis. 

La main de la Protection divine fut d'autant plus visible 
dans une aussi rapide extension de l'œuvre salésienne, que 

(1) Le 8 décembre 1841, dom Bosco avait recueilli son premier enfant; le 8 dé- 
cembre 1844, il inaugura l'Oratoire chez la marquise de Barolo ; le 8 décembre 1847, 
il ouvrit l'Oratoire de Saint>Louig. 



— 8S — 

les circonstances politiques étaient devenues subitement con- 
traires. 

La proclamation de la République en France avait déchaîné 
la révolution sur toute l'Europe, et en particulier sur l'Italie. 
Charles-Albert, croyant l'Autriche par terre à la suite des 
insurrections de Vienne, de Hongrie, de Milan et de Venise, 
avait eu l'imprudence de lui déclarer la guerre, et l'impru- 
dence plus grande de poursuivre cette guerre tout seul : 
« Italia far à dà se, » disait-il ; moins habile en cela que son 
fils Victor-Emmanuel, qui réahsa tant de conquêtes par les 
armes d'autrui. Vaincu à Novare, Charles-Albert dut abdi- 
quer. La défaite ulcéra les cœurs piémontais ; les Etats de 
l'Eglise étant parmi ceux dont on avait rêvé de s'emparer, la 
guerre contre l'Eglise et le Pape succéda à la guerre contre 
l'Autriche ; le successeur de Charles-Albert se jeta dans les 
bras de la Révolution et des sociétés secrètes ; l'Archevêque dé 
Turin, M^' Franzoni, dont l'indépendance apostolique déplut, 
fut exilé à Lyon; bref, les œuvres cathohques perdirent la 
faveur officielle ^. ♦ , 

Dom Bosco était patriote, quoique non révolutionnaire; les 
derniers chapitres de son Histoire d'Italie en font foi. En 1848 
et 1849, un certain nombre de ses élèves, les plus âgés, s'en- 
gagèrent comme soldats ; il les laissa faire et eut la joie de 
les voir revenir presque tous après la campagne. Ceux qui 
restaient, déjà si à l'étroit, durent se resserrer encore pour 
faire place à des séminaristes délogés eux-mêmes par les 
troupes, si nombreuses qu'on ne savait plus où les caserner. 
La fièvre de la guerre troublait toutes les tètes ; on ne parlait 
que guerre, on ne rêvait que guerre sur les bancs des écoles, 
aussi bien que dans les rues et les théâtres. Les études s'en 
ressentirent, et dom Bosco fut obhgé de faire la part du feu 
en autorisant, dans la cour de l'Oratoire, ces simulacres de 
bataillons et de batailles dont nous avons parlé déjà. 



(1) On ne disait pas encore les « œuvres cléricales; » le mot ne fut inventé q le 
vers 1860, par les francs-maçons belges. 



— 86 — 

Mais ces embarras furent de peu de durée. Ce qui jeta le 
plus de perturbation dans l'existence pacifique et sereine de 
dom Bosco, existence uniquement tourmentée alors par l'excès 
?des occupations, ce fut l'invasion du prosélytisme vaudois. 
1 Charles -Albert avait cru devoir émanciper les Vaudois et 
leur donner non seulement le droit de pratiquer librement 
leur religion, mais celui d'attaquer la religion d'autrui, et de 
venir troubler les consciences catholiques. Les sectaires sor- 
tirent comme un torrent du fond des vallées profondes où ils 
vivaient depuis si longtemps isolés, et se répandirent sur les 
principales villes du Piémont. Leurs pasteurs, qu'on appelait 
Barbets, parce qu'ils portaient toute leur barbe, défiaient les 
prêtres catholiques. Ils les provoquaient en insultant avec 
audace la Vierge, la messe, la confession, le Pape, le célibat 
ecclésiastique. 

Violemment passionnés contre les doctrines qu'ils ne con- 
naissaient pas ou qu'ils connaissaient mal, ils s'attendaient à 
voir ces doctrines crouler devant leurs prédications, comme 
les murs de Jéricho au son des trompettes de Josué. Mais leur 
fougue se brisa promptement. Ils ne renversèrent que les 
croyances déjà plus que chancelantes. Un petit nombre de 
mécréants, qui pratiquaient mal la religion paternelle, allèrent 
à eux afin d'avoir un prétexte de n'en plus suivre aucune, et 
ce fut tout. Les mêmes résultats devaient se répéter bientôt 
dans ritahe entière. Le protestantisme, après vingt ans et 
plus de complète liberté, est parvenu à y défaire des catho- 
liques, mais non à y faire des protestants. Ecoutons, sur ce 
point, dom Bosco lui-même. 

« Nous demandons si, parmi tous ceux qui ont passé du 
cathohcisme au protestantisme, il s'en trouve un, un seul qui 
ait fait ce changement afin de devenir plus pratiquant du 
culte divin et plus vertueux ; on ne peut rien nous répondre, 
sinon que les catholiques apostats sont tous des moins pieux 
et des plus dissolus. 

» Nous demandons en outre : Pouvez-vous nous montrer un 
seul protestant qui se soit fait catholique sans avoir eu pour 



— 87 — 

but de progresser dans la vertu ? On reconnaît que ce protes- 
tant-là ne se trouve point : c'est une preuve que le vice et 
l'incroyance mènent au protestantisme, et la pureté des 
mœurs au catholicisme *. » 

Dom Bosco fut un des prêtres de Turin les plus empressés 
à relever le défi des prédicants vaudois. Il opposa brochures 
à brochures et discours à discours. Le titre choisi pour son 
œuvre lui parut une invitation providentielle et comme une 
obligation. Il disait à un de ses amis : « En mettant mes 
enfants et moi sous le patronage de saint François de Sales, 
je n'avais d'abord songé qu'à la douceur proverbiale de ce 
grand saint ; je voulais me remémorer sans cesse que, pour 
réussir auprès de la jeunesse, il faut avoir la patience d'un 
père, le cœur d'une mère, être toujours accueillant, indulgent, 
de bonne humeur. Mais je crois voir aujourd'hui que Dieu 
m'appelle à imiter notre patron sous un autre rapport, celui 
du zèle à défendre la foi catholique. La carrière du doux 
François de Sales fut une longue bataille contre le protestan- 
tisme ; il en préserva ou délivra^son pays, la Savoie. De même 
Dieu m'appelle à creuser un large et infranchissable fossé 
entre la jeunesse italienne et l'invasion de l'hérésie ; autre- 
ment je ne serais qu'à moitié le disciple du grand évêque de 
Genève. Il fut apôtre par ses écrits autant que par la sainteté 
de sa vie ; que ne puis-je l'imiter en tout ! » 

Les opuscules que dom Bosco publia alors sous le titre 
d'Avis aux catholiques et de Lectures catholiques, se vendirent à 
deux cent mille exemplaires. L'auteur les réunit en aa volume 
et les fit mettre, par le cardinal Antonelli, sous les yeux du 
souverain pontife Pie IX, qui lui envoya sa bénédiction et 
tous ses remerciements pour ces excellents petits volumes 
{volumetti). C'est aussi vers le même temps qu'il publia l'ou- 
vrage de polémique religieuse intitulé Le catholique dans le 
monde (Il cattolico nel secolo), dans lequel il confondit les 
Barbets et leurs alliés des sociétés bibliques. 

(1) Dom Bosco, Il cattolico nel secolo, p. 427. 



-SS- 
II menait de front la controverse par la plume et par la 
parole. On nous permettra bien de le citer encore : 

« Il y a quelques jours, j'ai eu la visite d'un ministre protes- 
tant fameux, dont il convient que je taise le nom. Après les 
compliments d'usage, il me tendit un livre, en disant à plu- 
sieurs reprises : « Voilà un bon livre ! Gomme il fait tou- 
» cher du doigt les infamies de l'Eglise romaine ! » J'ouvris 
le livre, il était d'un nommé Trivier, et renfermait, sans 
exagération, autant de mensonges que de paroles. « Voilà 
» des allégations, dis-je ; il faudrait les prouver. — Gomment? 
» reprit mon interlocuteur, n'est-ce pas une infamie que votre 
» Pape se fasse adorer comme Dieu, et plus que Dieu? 
» N'est-ce pas une infamie et une idolâtrie d'adorer les 
)) images et les saints comme autant de dieux ? N'est-ce pas 
» une infamie de prohiber la lecture de l'Evangile ? » 

» A ce débordement de quousque tandem^ je le priai paisi- 
blement de me chercher, dans le Hvre qu'il avait en main, ou 
dans quelque autre, un seul décret des Papes ou des conciles, 
un seul passage des saints Pères prescrivant, fût-ce par une 
seule expression, une des trois énormités qu'il me signalait. 
Il tourna et retourna les pages , parcourut paragraphes et 
chapitres, et, ne trouvant rien : « Je reviendrai, dit-il, et 
» j'apporterai les textes. — Oui , allez , réphquai-je , lisez 
» tous les livres du monde, imprimés ou manuscrits ; et si 
» vous pouvez me prouver les assertions ci-dessus, qui sont 
» acceptées parmi vous comme monnaie courante, je procla- 
» merai que vous avez raison; sinon.... — Quoi? sinon.... — 
» Sinon, je suis en droit d'affirmer que le protestantisme vit 
» sur des calomnies. » 
» Il partit, et je ne l'ai pas revu 0). » 
On fut généralement étonné de la vigueur de dialectique et 
de la puissance de persuasion du bonhomme Bosco, connu 
jusqu'à ce jour comme un saint, mais pas comme un théolo- 
gien et un écrivain. Les ministres, désespérant de réussir au- 

(1) Dom Bosco, Il caUoUao ml secolo, p. 431. 



— 89 -. 

près des adultes, s'adressèrent à l'enfance; là encore ils se 
trouvèrent en présence de l'indomptable bonhomme, quoique, 
pour l'éviter, ils se fussent abstenus de s'attaquer à l'Oratoire 
du Valdocco, et n'eussent concentré leurs batteries que sur la 
succursale de Saint-Louis. Voici quelle fut la tactique de ces 
nouveaux assiégeants. 

Le dimanche, quelques-uns d'entre eux se postaient sur les 
divers chemins qui aboutissent à l'Oratoire Saint-Louis, 
épiaient les enfants qui s'y rendaient, engageaient conversa- 
tion avec eux, et, tantôt par flatlerie, tantôt par raillerie, 
tâchaient de les détourner. Le cadeau d'un joH livre bien 
rehé, et au besoin celui d'une pièce d'argent de quinze souS; 
appuyaient leur éloquence. 

Un petit nombre de ces enfants, peut-être soixante sur 
trois à quatre cents , se laissèrent séduire. Ils rapportèrent 
les pièces d'argent ou allèrent les dépenser au cabaret. Quel- 
ques-uns suivirent les prédicants dans une grande salle oîi 
l'on déblatéra contre le papisme , contre l'exploitation de 
l'homme par l'homme et en particulier par certains prêtres 
qui attirent les enfants pour les abêtir et s'en faire des revenus. 

Quant au joli livre distribué, c'était une diatribe infâme 
sur la confession. 

Chose remarquable, presque tous ceux qui s'étaient laissé 
séduire rentrèrent le soir à l'Oratoire et remirent le livre au 
directeur, le théologien Garpano, qui était déjà informé par 
les rapports de leurs camarades restés plus fermes. 
. Dom Garpano leur expliqua à tous le but et la tactique des 
sectaires et leur fit promettre de passer désormais sans les 
écouter. Gomme preuve de leur docilité et de leurs bonnes 
résolutions pour l'avenir , les jeunes gens entassèrent des 
fagots dans la cour de récréation, alignèrent au-dessus les 
Hvres hérétiques et firent une joyeuse flambée. 

Mais le théologien Garpano alla rendre compte à dom Bosco, 
et, prévoyant que l'attaque serait renouvelée, tous deux se 
concertèrent pour le dimanche suivant. 

Des élèves adultes se tinrent aux carrefours des chemins, 



— 90 — 

afin de protéger leurs camarades plus jeuaes. Ils avaient ordre 
de n'engager aucune discussion, mais simplement de veillera 
ce qu'aucun ne se laissât embaucher et à ce qu'ils se rendis- 
sent tous, directement et sans s'arrêter, à l'Oratoire. Cepen- 
dant il y en eut qui ne surent pas se retenir de traiter les 
Barbets de « marchands de consciences, » et leurs quelques 
adeptes de « soldats de quinze sous. » Il s'ensuivit un com- 
mencement de rixe qui n'eut pas de suite. 

Mais le dimanche suivant, voyant que c'était un parti pris 
de passer sans vouloir rien entendre, et que ce mot d'ordre, 
donné par le théologien Garpano, était strictement suivi par 
tous les enfants, les Earbets et leurs amis stipendiés as- 
saillirent l'Oratoire à coups de pierres. Alors les jeunes gens 
les plus forts, ramassant des cailloux, firent une sortie contre 
les assaillants et les mirent en fuite. 

La poUce fut prévenue; mais soit connivence, soit négli- 
gence dans ces temps troublés, elle n'empêcha point les 
attaques brutales de se renouveler. Un dimanche, pendant 
que dom Garpano et dom BoreUi étaient dans la sacristie , 
occupés à revêtir leurs ornements sacerdotaux pour donner 
la bénédiction, deux coups de pistolet furent tirés sur eux 
par une fenêtre qui donnait sur la route. Les balles 
s'aplatirent sur un mur. Des jeunes gens s'élancèrent à la 
poursuite des assassins; ils ne purent les rejoindre; mais 
lorsque ce fait fut connu dans Turin, l'opinion publique in- 
dignée obligea la poUce à faire un peu mieux son service dans 
ce quartier isolé de la rive du Pô, et les désordres ne se 
reproduisirent plus. Les Barbets laissèrent dom Garpano en 
paix, du jour où ils cessèrent de compter sur l'impunité. 

Leurs efforts se tournèrent sur celui qui leur avait paru 
être le chef de la résistance. Ils n'avaient pu convaincre 
dom Bosco ; ils tentèrent de le corrompre ou de l'intimider. 

Un dimanche de janvier 1854, assez tard dans la soirée, 
deux inconnus demandèrent à parler à dom Bosco. Leur mine 
suspecte et l'heure avancée éveillèrent la défiance des jeunes 
gens de l'Oratoire , qui crurent devoir monter la garde à la 



— 91 — 

porte de leur bien-aimé directeur pour veiller à sa sûreté. 
Voici le dialogue qu'ils entendirent et que l'un d'eux a raconté. 

Le plus âgé des deux inconnus (on a su depuis que c'était 
un ministre vaudois) commença par flatter dom Bosco. 

Le ministre. — Vous avez reçu de la nature, monsieur le 
théologien, un don bien grand et bien rare, celui de vous 
faire lire et comprendre par le peuple; ne serait-il pas d'un 
homme sage d'employer un talent si précieux à des choses 
d'une utilité pratique, telles que le commerce, les arts et les 
sciences? 

Dom Bosco. — Vraiment, Messieurs, dans la mesure de 
mes forces, j'ai fait ce que je croyais être de mon devoir. 
Mes diverses publications ont été bien accueillies, ce qui 
semble prouver qu'elles n'ont pas été inutiles. 

Le ministre. — Pardon, Monsieur, elles seraient bien mieux 
accueillies encore si elles étaient capables d'intéresser tout 
le monde, par exemple si c'étaient des traités de physique 
ou d'histoire. 

Dom Bosco. — Vous croyez cela, Messieurs? 

Le ministre. — Evidemment, car vos Lectures catholiques 
roulent sur des matières usées et ressassées. 

Dom Bosco. — Il est vrai que les sujets que j'y aborde ont 
été traités souvent par de célèbres auteurs ; mais leurs in- 
folio pleins d'érudition furent écrits pour les savants, non 
pour le peuple, auquel conviennent très bien, au contraire, 
des opuscules dont presque tout le mérite est dans la clarté et 
la simplicité. 

Le ministre. — Mais ces travaux ne sont nullement lucra- 
tifs pour vous, nous le savons très bien; si vous les échangiez 
contre ceux que nous prenons sur nous de vous conseiller, 
vous en tireriez un profit très considérable et immédiat, au 
grand avantage de cet Institut si admirable qui reste,, après 
tout, votre œuvre capitale. Tenez, si vous voulez bien suivre 
nos conseils, voilà un premier présent que je suis chargé de 
vous ofTrir (c'étaient quatre mille francs en billets de banque), 
et ce ne sera pas le dernier. 



— 92 — 

Dom Bosco. — Et pourquoi voulez-vous me donner tant 
d'argent ? 

Le ministre. — Pour faire les frais des publications vrai- 
ment utiles que nous vous demandons, et pour venir en aide 
à votre Institut. 

Dom Bosco. — "Vous m'excuserez, Messieurs, si je refuse 
votre présent; pour le moment je ne puis m'adonner à aucun 
travail autre que celui de la composition de mes Lectures catho- 
liques. 

Le ministre. — Nous vous répétons que c'est un travail 
inutile. 

Dom Bosco. — Mais en vérité, Messieurs, que vous im- 
porte? Est-ce à vous d'en juger? 

Le ministre. — Vous n'avez pas sans doute, monsieur le 
théologien, mesuré la portée et la conséquence d'un tel 
refus ; il fera un grand tort à votre Institut et pourra exposer 
votre propre personne à certains désagréments, à certains 
périls.... 

Dom Bosco. — Assez, Messieurs, je vous comprends...., 
mais je vous déclare haut et net que pour défendre la vérité, 
je ne crains personne. En me faisant prêtre de l'Eglise catho- 
lique, je me suis voué au bien des âmes et en particulier au 
salut de la jeunesse. C'est dans ce but que j'ai commencé et 
que je compte poursuivre mes publications, 

— Vous faites mal, et vous nous bravez, s'écrièrent les 
deux sinistres personnages, d'une voix altérée par la colère. 
Qui sait maintenant ce qui vous arrivera ? Quand vous sortirez 
de votre maison, serez- vous sûr d'y rentrer? » 

Ces misérables parlaient sur un ton si menaçant, que les 
jeunes gens qui étaient derrière la porte la secouèrent légère- 
ment et l'entr'ouvrirent, pour montrer qu'il y avait là des 
gardiens prêts à intervenir au premier signal. Mais dom Bosco, 
sans laisser paraître la moindre émotion, répondit gravement 
et avec calme : « On voit bien que Vos Seigneuries ne savent 
pas ce que c'est qu'un prêtre cathohque; autrement elles ne 
s'abaisseraient pas à de telles menaces. Que nous fait l'attente 



- 93 — 

de la mort, quand elle peut être pour nous le sort le plus en- 
viable et le plus glorieux? » 

A ces mots, les deux Vaudois parurent tellement furieux, 
qu'ils firent un mouvement en avant pour mettre la main sur 
leur adversaire. 

Dom Bosco se leva, plaça sa chaise entre eux et lui et leur 
dit froidement : « Si vous voulez employer la violence, je 
me fais fort de vous prouver qu'il en coûte cher de violer le 
domicile d'un citoyen libre; mais non : un prêtre ne doit 
chercher sa force que dans la patience et le pardon; seulement, 
il faut que cela finisse. » Puis il ouvrit la porte toute grande, 
et apercevant là le jeune Buzzetti, il lui dit : « Conduisez ces 
messieurs dans l'escalier et jusqu'au portail extérieur, car il 
m'a paru qu'ils ne connaissent guère l'Oratoire; ils pour- 
raient se tromper (i). » 

(1) Dom Bosco, par Albert su Bots, p. 78^ 



CHAPITRE VIII. 

ATTENTATS CONTRE LA VIE DE DOM BOSCO. — IL GRIGIO. 



Aux ressentiments de l'hérésie s'ajoutèrent ceux du vice, 
qui grouillait librement dans le Valdocco avant l'établissement 
salésien, et que dom Bosco écondiiisait progressivement et 
éloignait par sa seule présence. La vie du bon Père cessa 
d'être en sûreté. 

Un jour qu'il faisait le catéchisme dans sa chapelle, un 
coup de fusil fut tiré sur lui, par la fenêtre ouverte. La balle 
passa entre le bras et la poitrine, déchira la soutane et alla 
s'aplatir contre le mur. Les jeunes gens, effrayés, se levèrent 
en tumulte; les plus forts voulaient courir après l'assassin. 
Dom Bosco les calma et dit en regardant sa soutane : « Ah ! 
pauvre soutane, c'est toi qui paies pour moi ! J'en suis vrai- 
ment désolé, car tu es mon unique ! » 

Une autre fois, un forcené se précipita sur lui, un énorme 
couteau de boucher à la main. Dom Bosco n'eut que le temps 
de se réfugier dans sa chambre et de la fermer à clef. L'assas- 
sin resta là très longtemps, guettant sa proie. Les jeunes 
gens de l'Oratoire voulaient le déloger à coups de pierres et 
de bâton, mais dame Marguerite fit mieux : elle alla chercher 
les gendarmes, qui arrivèrent enfin après deux heures. Le 
malfaiteur fut conduit en prison, mais relâché le lendemain, 
sous prétexte que dom Bosco lui avait pardonné. C'était exact ; 
seulement; en pardonnant, le saint prêtre n'avait pas eu la 



— 96 — 

faiblesse de solliciter l'impunité. « Je pardonne comme chré- 
tien, avait-il dit; mais comme citoyen et comme chef d'ins- 
titution, je réclame la protection des lois de mon pays. » Le 
magistrat, probablement un courtisan de la canaille, fit sem- 
blant de ne pas comprendre la distinction. 

Informé de cette capitulation encourageante pour de nou- 
veaux attentats, un ami de dom Bosco alla trouver l'assassin 
et lui demanda quel motif il avait de vouloir le tuer. « Aucun, 
si ce n'est les quatre-vingts francs qu'on m'a donnés. — 
Quatre-vingts francs pour tuer un homme ! Et si je vous en 
donnais cent soixante pour le laisser tranquille? — Ce serait 
juste le double, reprit le brigand, qui savait compter; en ce 
cas je le défendrais au besoin. » 

Le pacte fut conclu ; mais voilà de quels honteux marchan- 
dages dépend la sécurité des citoyens, là où la justice s'aban- 
donne. 

On devine les inquiétudes de dame Marguerite, chaque fois 
que son fils était dehors et tardait à rentrer. Elle ne le lais- 
sait plus sortir sans la compagnie de deux ou trois de ses 
jeunes gens. Ceux-ci voulaient prendre des armes; dom 
Bosco ne le permit jamais : « Ce n'est pas à coups de fusil 
qu'on remporte des victoires du genre de celles que nous 
cherchons, disait-il; tenons-nous-en à la parole du Maître : 
« Si on vous frappe sur la joue droite, présentez la gauche, 
et à celui qui vous ôte votre tunique, abandonnez encore 
votre manteau. » 

Mais la charité n'exclut pas la prudence. La maison de 
i l'Oratoire étant isolée au milieu des prés et sans mur d'en- 
' ceinte continu, dame Marguerite fit mettre une petite barrière 
de fer au pied de l'escalier, afin de fermer le passage qui, 
par le balcon, donnait dans la chambre de dom Bosco. Elle 
fit même venir de Châleauneuf son autre fils, Joseph, pour 
protéger le trop charitable Jean, qui, en dépit des remon- 
trances et des suppHcations, sortait toujours et ne savait se 
refuser à aucun appel. 

Un soir on sonne à l'Oratoire et l'on prie dom Bosco de ve- 



— 97 — 

nir confesser une malade qui touche à ses derniers moments. 
Le bon prêtre part, mais Marguerite fait signe à quatre étu- 
diants de le suivre. 

La nuit était noire. La petite troupe arrive à une maison 
de piètre apparence. Deux des jeunes gens restent dehors; 
les deux autres montent; mais dom Bosco les oblige à de- 
meurer à la porte de la chambre. Il entre seul, s'approche 
du lit et remarque que, pour une mourante, la malade a le 
teint singulièrement allumé. Il commençait à l'interroger 
lorsque, soudain, l'unique chandelle s'éteint; la pièce est 
plongée dans les ténèbres. Dom Bosco prie qu'on rallume 
la chandelle; pour réponse, il reçoit un coup de bâton qui, 
heureusement, glisse sur l'épaule. Sans perdre sa présence 
d'esprit, il saisit une chaise, s'en coiffe la tête, et cherche à 
tâtons la porte par laquelle il est entré; pendant ce temps, 
les coups deitinés à lui fendre le crâne pleuvent comme 
grêle sur son casque improvisé. Mais voici que la porte 
s'ouvre avec fracas; les deux 'jeunes gens, qui, eux aussi, 
avaient des bâtons, arrachent leur Père à la bagarre, et les 
assaillants renoncent à les poursuivre. 

Une fois dans la rue, dom Bosco remarqua que sa main 
était humide. Je n'ai pourtant touché aucun hquide, pensa-t- 
11. C'était le sang qui coulait de son pouce gauche, à moitié 
enlevé par un coup de bâton, pendant qu'il tenait sur sa tête 
la chaise qui l'avait si bien protégé. 

Il n'avait que cette blessure, mais il en porta longtemps la 
cicatrice. 

L'histoire rencontre ici un de ces faits merveilleux qui la 
reportent aux temps bibliques ou en plein moyen âge. 
Elle a enregistré les ours vengeurs du prophète Elisée, les 
lions fossoyeurs de saint Paul, ermite, et de sainte Marie 
Egyptienne, les loups apprivoisés que saint François d'Assise 
appelait « mon frère loup ; » à côté d'eux elle mettra le chien 
mystérieux, protecteur de dom Bosco. 

D'où venait-il et quel était son maître ? Personne ne Ta su, 
et pas plus dom Bosco que les autres ; mais il apparaissait au 

DOM BOSCO, 7 



- 98 — 

moment du danger comme s'il était sorti de terre, et généra- 
lement il disparaissait ensuite. Pour ne rien exagérer ni 
amoindrir, nous emprunterons le récit d'un des élèves de 
dom Bosco, M. Buzzetli, coadjuteur salésien et inspecteur 
des ateliers des arts et métiers. Ce narrateur est un témoin 
fidèle. Plus jeune, il faillit donner sa vie pour son maître et 
bienfaiteur. Il détourna un pistolet dirigé sur dom Bosco et 
reçut à sa place une balle qui lui enleva l'index et une partie 
du pouce de la main droite; il est même probable que, sans 
ce glorieux accident qui le rendit impropre à célébrer la 
messe, il serait entré dans l'état ecclésiastique. 

« Dom Bosco, dit-il, revenait quelquefois de Turin à une 
heure avancée de la soirée, soit parce qu'il avait été retenu 
auprès d'un malade, soit parce qu'il s'était attardé au sein 
d'une famille séduite par les hérétiques et qu'il voulait dé- 
tromper. Alors, sans songer à sa sûreté personnelle, il se 
mettait en route pour redescendre au Valdocco, même par 
les nuits les plus sombres. Le terrain qu'il avait à traver- 
ser, aujourd'hui bordé de fabriques et éclairé au gaz, était 
alors inégal, coupé par des fondrières et bordé cà et là 
de haies épaisses, où des malfaiteurs pouvaient aisément se 
cacher. 

» Or, une nuit qu'il se dirigeait tout seul vers son logis, 
non sans une vague appréhension de faire quelque mauvaise 
rencontre, il vit un gros chien venir au-devant de lui. Au 
premier abord il éprouva un sentiment de crainte ou de mé- 
fiance; mais ayant observé que la pauvre bête remuait la 
queue et ne voulait que le caresser, il la laissa approcher et 
lui rendit sa caresse. Le fidèle animal l'accompagna jusqu'à 
la porte de l'Oratoire, sans vouloir y entrer. Depuis lors, 
chaque fois que dom Bosco s'attardait et ne rentrait pas de 
jour, il voyait surgir auprès de lui, d'un côté ou de l'autre de 
la route, le Gris [il Grigio), car telle était la couleur de cet 
énorme chien. Souvent maman Marguerite, inquiète du retard 
de son fils, envoyait à sa rencontre quelqu'un des jeunes 
gens de l'Oratoire; j'y suis allé moi-même et je me souviens 



— co- 
de l'avoir vu plusieurs fois côte à côte avec son gardien à 
quatre pattes. 

» Il Grigio a sauvé par trois fois, à ma connaissance, la vie 
à dom Bosco. 

)) Dans une soirée d'hiver très brumeuse et très obscure, 
dom Bosco, pour abréger son chemin, descendait tout droit 
de la Consolata à l'institut de Gottolengo. A un certain point 
de la route il s'aperçut que deux hommes le précédaient à 
peu de distance et qu'ils réglaient leur pas sur le sien. Il 
comprit qu'ils étaient animés de mauvaises intentions; aussi 
se dirigea-t-il vers une maison habitée pour y chercher nn 
refuge. Il n'en eut pas le temps : l'un des deux hommes lui 
jeta brusquement un manteau sur le visage. Dom Bosco vou- 
lut crier au secours; on le bâillonna avec un mouchoir. Notre 
pauvre directeur se croyait perdu, quand tout à coup on 
entendit un hurlement terrible, moins semblable à l'aboie- 
ment d'un chien qu'au grognement d'un ours en furie. C'était 
le Gris (il Grigio). Il s'élance sur un de ces brigands et le 
force à se tenir sur la défensive, puis il se jette sur l'autre 
qu'il mord à belles dents et qu'il renverse. Alors il se tient 
immobile en continuant de gronder sourdement. 

» En ce moment, les deux misérables, épouvantés à leur 
tour, demandent grâce et s'écrient : « Mais rappelez donc 
» votre chien, rappelez-le au plus vite ! — Je le rappellerai, 
» répondit dom Bosco, qui s'était débarrassé de son bâillon, 
» mais à condition que vous passiez votre chemin et que 
» vous me laissiez suivre le mien. — Oui , nous nous en 
» allonS; mais retenez le chien, w 

» Alors dom Bosco rappela il Grigio, qui resta à ses côtés, 
tandis que les deux brigands détalaient au plus vite.... 

» Un autre soir, comme il retournait chez lui par le cours 
Saint-Maxime, un assassin passa derrière lui et lui tira à 
brûle-pourpoint deux coups de pistolet. Ces coups n'ayant pas 
porté, le sicaire voulut se jeter sur dom Bosco pour en finir 
avec lui d'une autre manière; mais à l'instant même survint 
il Grigio, qui assaillit l'assassin par derrière et le mit en fuite. 



— 100 ~ 

» Dans une dernière circonstance, il Chigio le défendit 
contre une attaque plus redoutable encore, celle d'une véri- 
table bande de sicaires. Il faisait pleine nuit ; dom Bosco tra- 
versait la place de Milan, aujourd'hui place Emmanuel-Phi- 
libert ; tout à coup il s'aperçut qu'il était suivi par un homme 
armé d'un énorme gourdin : il doubla le pas, dans l'espé- 
rance de gagner l'Oratoire avant de pouvoir être rejoint. Il 
était déjà parvenu au commencement de la descente, quand 
il aperçut dans le bas, un peu plus loin, plusieurs autres mal- 
faiteurs. Alors il attendit celui qui était derrière, et lui donna 
avec tant de dextérité et d'adresse un coup de coude dans la 
poitrine, que ce malheureux tomba comme mort en poussant 
un cri d'angoisse. Mais ses camarades accoururent autour de 
dom Bosco, en le menaçant avec leurs bâtons. A l'instant 
même surgit le fidèle Grigio, qui se mit aux côtés de son pro- 
tégé en aboyant, en hurlant, en s'agitant avec une telle furie 
que ces misérables, craignant d'être mis en pièces, prièrent 
dom Bosco de l'apaiser, et disparurent dans les ténèbres, l'un 
après l'autre. Dom Bosco fut escorté par son gardien jusqu'à 
la porte de l'Oratoire. 

» Mais voici un fait tout différent, qui semble révéler de 
plus en plus, chez ce singuher animal, une sorte d'intuition 
merveilleuse. Contre son ordinaire, dom Bosco ayant oubhé 
de faire, à Turin, dans la journée, une commission impor- 
tante, se disposait à se mettre en route dans la soirée pour 
réparer son oubli. Maman Marguerite cherchait à l'en dissua- 
der ; cependant il s'efforça de la rassurer, prit son chapeau, 
ouvrit la porte, et il allait sortir, quand il trouva il Grigio 
couché tout de son long sur le seuil. « Oh ! tant mieux, s'écria- 
" t-il, nous serons deux au lieu d'un, et en état de nous dé- 
» fendre. » Et il lui montra le chemin de la rue. Mais il Grigio 
ne l'entendait pas ainsi ; il ne bougeait pas plus qu'un terme 
et faisait entendre une sorte de grognement à demi étouffé. 
Deux fois dom Bosco essaya de passer outre, et deux fois le 
chien l'empêcha de traverser le seuil de la porte. 

» La bonne Marguerite s'écria alors : « Vous voyez bien, 



— 101 — 

» mon fils, que le chien est plus raisonnable que vous; si 
)) vous ne m'écoutez pas, écoutez-le. » Sur le refus du chien 
de faire place, et en présence de ses grondements répétés, 
dom Bosco finit par rentrer dans sa chambre. Un quafrt 
d'heure après, un de ses voisins venait l'avertir de prendre 
garde, et lui dire qu'on avait vu rôder non loin de sa porte 
trois ou quatre hommes, vrais bandits, qui avaient l'air de 
préméditer un mauvais coup. 

» Un soir, dom Bosco était à souper avec sa mère et quelques 
prêtres, quand il Grigio s'introduisit dans la cour de l'Ora- 
toire ; quelques-uns des jeunes gens qui y prenaient leur ré- 
création voulurent le chasser à coups de pierres. Moi qui le 
connaissais, dit M. Buzzetti, je m'écriai : « Ne lui faites pas 
» de mal, c'est le chien de dom Bosco ! » A ces paroles, tous 
s'approchent, l'entourent, lui font mille caresses, et enfin le 
mènent au réfectoire. Là, après^un premier regard jeté sur la 
table, il Grigio en fait le tour, et va tout joyeux auprès de 
dom Bosco, qui lui offre un peu de viande et du pain. Il refuse 
tout, comme pour montrer que son dévouement est complè- 
tement désintéressé. 

« Mais enfin, que veux-tu donc? » demande dom Bosco. 
Le chien lui répond en secouant les oreilles et en remuant la 
queue. En même temps, il pose tout près de lui son menton 
sur la table, en le regardant d'un œil satisfait et avec l'expres- 
sion d'un respectueux attachement; puis il sort par oii il 
était entré, disparaissant pour toujours de l'Oratoire, sans 
qu'on sût d'où il venait ni où il était allé, yy ^ 

Sa mission était remplie. 

On le revit cependant encore une fois, une trentaine d'an- 
nées plus tard, ou du moins on crut le revoir. C'était le soir 
du 12 février 1883. Dom Bosco, accompagné de dom Durando, 
un de ses prêtres, se rendait à l'établissement que les Salésiens 
possèdent à Vin ti mille, dans les faubourgs. Son arrivée n'ayant 
pas été annoncée, personne ne l'attendait. Les deux voyageurs 
s'engagèrent seuls dans une route assez longue, qu'ils ne 
connaissaient ni l'un ni l'autre et qui, de plus, se trouvait dé- 



- 102 — 

foncée par les pluies. La nuit les surprit au beau milieu. Ils 
s'égarèrent. Dom Bosco glissa dans une sorte de fondrière oii 
il avait de l'eau jusqu'aux genoux. 

« Ah ! s'écria-t-il, si j'avais mon Grigio! » 

Ce vœu ou ce regret était à peine formulé, qu'un énorme 
chien parut. Dom Durando fut effrayé : . 

« Prenez garde, mon père, prenez garde I » 

Mais dom Bosco caressait l'animal, qui remuait la queue et 
bondissait de joie autour de lui. « On dirait il Grigio /.... Mais 
oui, vraiment , même taille, même couleur, c'est lui, ou 
quelque autre qui lui ressemble, peut-être son fils. Voyons, 
si tu es vraiment celui que j'imagine, tu vas nous tirer de là, 
mon vieux Grigio, mon fidèle gardien ! » 

Le chien, comme s'il eût compris, s'élance dans une cer- 
taine direction, puis revient en arrière, pour voir s'il est 
suivi. Dom Bosco n'hésite pas : il marche de ce côté-là. Son 
compagnon, avec moins d'assurance, prend la même direction. 
Bientôt ils arrivent à la porte de la maison qu'ils cherchaient. 
Ils sonnent, on leur ouvre; l'animal entre avec eux et reste 
à rôder quelque temps autour de la table du souper, mais en 
refusant, comme toujours, tout ce qu'on lui offre. « Puisque 
tu ne veux rien accepter, lui dit dom Bosco, retourne à l'en- 
droit d'où tu viens ; mais auparavant n'oublie pas d'être poli 
et de saluer les convives. » Le chien obéit, toujours comme 
jadis, adressa un gracieux signe de tête à chacun et dispa- 
rut (1). 



(1) Extrait d'une lettre de M. l'abbé Aumenir, curé de Farges, par Baugy (Cher), 
auquel dom Bosco a fait lui même ce récit le 6 septembre 1887. 



CHAPITRE IX. 

ACQUISITIONS ET CONSTRUCTIONS. — LE CHOLÉRA. — DOM BOSCO 
ET l'eX-ABBÉ de SANCTIS. — DOM BOSCO ET RATAZZI. — 
TROIS CENTS DÉTENUS EN PROMENADE SANS GENDARMES. 



Dom Bosco était locataire depuis 1846 de la propriété 
Pinardi, lorsqu'il en devint propriétaire beaucoup plus tôt et 
plus aisément qu'il ne l'avait espéré. 

Pinardi; interrogé plusieurs fois sur les conditions aux- 
quelles il consentirait à vendre, avait toujours réclamé quatre- 
vingt mille francs. Un beau dimanche de février 1851, il vint 
trouver lui-même le directeur de l'Oratoire et lui demanda 
combien il offrait. 

« Certainement pas 80,000 fr., répondit dom Bosco ; la pré- 
tention est par trop exagérée. 

— Alors, combien ? 

— Votre immeuble vaut 26 à 28,000 fr.; j'en offre 30,000, 
c'est tout ce que je puis faire. » 

L'écart étant de 50,000 fr., il semblait que l'on fût plus loin 
que jamais de pouvoir s'entendre. Mais subitement Pinardi se 
ravisa : 

« 30,000 fr., c'est pour rien.... Vous ajouterez bien 500 fr., 
comme épingles à ma femme ? 

— Va pour 500 fr. d'épingles. 

— Et vous paierez comptant ? 

— Je paierai comptant, dans quinze jours. 



—■ im 



— Eh bien, marché conclu, s'écria Pinardi, avançant la 
main ; qui se dédira paiera 100,000 fr. à l'autre. 

— J'accepte, » répliqua dom Bosco, qui prit la main tendue 
vers la sienne. Et cette laborieuse négociation, qui traînait 
depuis cinq ans, fut terminée ainsi en quelques minutes. 

Une difficulté restait : dom Bosco n'avait pas les 30,500 fr. 

Mais Pinardi venait à peine de sortir que dom Gaffasso, le 
père spirituel de dom Bosco, apporta 10,000 fr., don de la 
comtesse Gasazza à l'Oratoire. 

Le lendemain, un Père Rosminien vint consulter dom 
Bosco sur le placement d'une somme de 20,000 fr., qui 
lui était confiée. « Je les garde, dit dom Bosco ; le placement 
chez moi portera intérêt double : d'abord celui que je vous 
compterai chaque année, ensuite celui que vous paiera la 
divine Providence et qui dépassera, croyez-moi, cent pour 
cent. » 

Le Père Rosminien, qui avait mandat de faire une bonne 
œuvre au moins autant qu'une bonne spéculation, se laissa 
persuader. Du reste, en consultant dom Bosco, il avait bien 
dû s'attendre d'avance à quelque proposition de ce genre. 

Il ne restait plus à trouver que 500 francs et les frais. Le 
banquier Cotta les prit à sa charge. 

Une deuxième afi'aire, moins importante par le chiffre, 
mais plus sérieuse encore sous le rapport moral, fut conclue 
peu de temps après. 

Dom Bosco acheta l'auberge délia Giardiniera, dont le 
voisinage, depuis tant d'années, l'empêchait en quelque sorte 
de dormir. Il l'ajouta à l'Oratoire. 

Comme sa mère lui exprimait toute sa satisfaction d'être 
enfin délivrée des mauvais exemples et de l'odeur de vice 
qu'exhalait cette maison : « Mère, dit l'infatigable apôtre , 
nous allons maintenant reconstruire la maison de la prière 
et de la vertu ; le hangar Pinardi est absolument insuffisant 
et il devient indigne, dès lors que nous pouvons mieux faire ; 
je veux donc élever une belle église, et nous la mettrons sou? 
le vocable de saint François de Sales. 



- lOS - 

— Mais où prendras-tu l'argent ? demanda la bonne Mar- 
guerite; tu sais bien que nous n'avons rien.... que des dettes. 

— Mère, écoutez-moi. Si vous aviez de l'argent, m'en don- 
neriez-vous? 

— Certes, je t'ai assez prouvé que oui, mon pauvre Jean. 

— Eh bien, mère, supposez-vous que le bon Dieu soil 
moins généreux que vous, ou qu'il manque de ressources ? 

— Tu as toujours raison, mon bon Jean, conclut la mère. 
Nous allons prier et faire prier les âmes innocentes que le 
bon Dieu a mises sous notre garde. Après tout, si nous sommes 
imprudents, c'est par amour pour lui. » 

Il n'y eut pas plus d'imprudence pour cette entreprise que 
pour les autres. La première pierre fut posée le 21 juillet, et 
la consécration eut lieu dès l'année suivante, 20 juin 1852. 

Le soir de ce jour, qui fut pour l'Oratoire un jour solennel 
et mémiorable, dom Bosco annonça à sa mère un nouveau 
projet : « Maintenant que nous avons élevé un temple au Sei- 
gneur, nous allons en bâtir un à la sainte Charité; je veux 
remplacer les masures où grouillent mes enfants, comme j'ai 
remplacé le hangar où pataugeait, les jours de pluie, le ser- 
vice divin. M 

Et il commença, tout près de la nouvelle église , un vaste 
édifice à deux étages, non compris le rez-de-chaussée et les 
sous-sols : « L'argent ne nous manquera pas, répétait-il à sa 
mère; un prêtre qui dépense largement pour Dieu et les pau- 
vres reçoit largement ; il devient le canal des aumônes des 
fidèles, et vous savez qu'à mesure qu'un canal se vide d'un 
côté, il se remplit de l'autre. » 

De fait, les ressources les plus inattendues affluaient. Jus- 
qu'au nouveau roi Victor-Emmanuel, jusqu'au modeste et 
pieux Joseph Bosco, tout le monde lui envoyait son ofi'rande. 

Non content de transmettre tous les ans à son frère et à sa 
mère, quoiqu'il ne leur dût plus rien, une partie de sa ré- 
coke, Joseph quêtait pour eux auprès de leurs parents et de 
leurs compatriotes. Il recevait avec empressement les enfants 
que dom Bosco conduisait parfois aux Becchi pour leur faire 



— 106 — 

prendre un peu de vacances, et jaloux de conserver les tra- 
ditions hospitalières de la maison, jamais il ne voulut accep- 
ter d'être indemnisé de ses dépenses. 

Un jour qu'il passait par Turin avec le dessein d'aller ache- 
ter deux veaux au marché de Moncalieri, il s'arrêta à l'Oratoire 
et, touché de la pauvreté dont il fut témoin : « Tiens, dit-il 
à son frère, en lui vidant sa bourse dans les mains, voici trois 
cents francs ; je regrette de ne pouvoir t'en offrir davantage. 

— Et toi ? interrogea dom Bosco. 

— Moi, je suis moins pressé que toi ; j'achèterai mes veaux 
plus tard. » 

Dom Bosco l'embrassa avec des larmes de reconnaissance. 
« J'accepte, dit-il, mais seulement à titre de prêt. 

— Non, non, réphqua Joseph, tu as assez de dettes comme 
cela. Tes enfants feront une prière pour les miens, et je m'es- 
timerai plus que remboursé. » 

Et il ne voulut pas qu'on lui reparlât de cette somme. 

Dom Bosco avait une confiance toute particulière dans les 
prières de l'enfance ; il ne passait aucun jour sans recom- 
mander aux élèves de l'Oratoire leurs nombreux bienfaiteurs, 
et on le savait. 

Un jour, Ja note du pain était très élevée, si élevée que le 
boulanger se refusait à continuer de fournir à crédit ; le comte 
R. d'Agliano vint à l'Oratoire demander des prières pour sa 
femme, qui était gravement malade. En même temps il remit 
à dom Bosco une somme qui était précisément la moitié de 
celle qu'on devait au boulanger. 

Les enfants et leur bon maître se mirent en prières, on de- 
vine avec quelle ferveur. Trois jours se passèrent; le comte 
d'AgUano reparut : 

« Merci, mon Père, merci mille fois ! 

— Mais, s'exclama dom Bosco, il me semble que c'est à 
moi plutôt de remercier. 

— Mon Père, reprit le comte, ma femme s'est trouvée 
mieux du jour où vous et les vôtres avez prié pour elle ; au- 
jourd'hui les médecins répondent de sa guérison. » 



- 107 — 

Il remit à dom Bosco une somme égale à la première, et le 
boulanger fut intégralement payé, sans plus de retard. 

L'asile ou internat, près de l'église neuve, était à peu près 
terminé, et habité déjà en partie, lorsque, dans la nuit du 2 
au 3 décembre 1852, à la suite de pluies diluviennes, tout 
l'édifice s'écroula. Ce fut maman Marguerite qui la première 
s'éveilla au bruit des pierres qui se détachaient. Habillée à la 
hâte, elle accourut sur le heu du sinistre. Les enfants à moi- 
tié nus, la plupart enveloppés seulement des couvertures de 
leurs lits, sortaient en désordre en poussant des cris de ter- 
reur. L'un se sauvait par la cour et tombait dans un bourbier, 
l'autre se réfugiait sous les mûriers voisins, un troisième 
s'abritait à l'église et se pelotonnait tremblant au pied des 
autels. Leurs cris n'étaient interrompus que par de nouveaux 
fracas de murs qui s'abattaient sur le sol. Marguerite, avec un 
courage viril, rassembla tout ce petit peuple affolé, le dis- 
tribua du mieux qu'elle put dans l'ancien bâtiment, et resta 
debout toute la nuit, comme un général sur le champ de ba- 
taille. Quant à dom Bosco, qui avait déjà exposé sa vie en par- 
courant les ruines, pour voir si aucun enfant n'y était resté, et 
qui voulait y retourner encore, elle le retint comme par force 
et fit valoir son autorité de mère pour l'obliger à demeurer 
auprès d'elle. 

Il n'y eut d'ailleurs aucune victime. On en fut quitte pour 
bâtir à nouveau, et plus solidement. 

' Mais où l'intrépidité de la mère et du fils éclata au point 
de forcer l'admiration des jaloux et de désarmer les ennemis, 
ce fut dans l'épidémie de 1854. 

Le choléra asiatique fit, au mois d'août de cette année-là, 
invasion enitahe. Ses ravages en Piémont et en Ligurie eurent 
quelque chose de foudroyant. La ville de Gênes compta cin- 
quante victimes par jour, à elle seule, et cela durant plus de 
deux mois. 

A Turin, la panique était si grande que toutes les boutiques 
se fermèrent, tout commerce fut suspendu. Une erreur popu- 
laire augmentait l'épouvante : on croyait la maladie conta- 



- 108 — 

gîeuse, ei l'on s'étail persuadé, parmi les pauvres, que les 
médecins tuaient les malades en leur faisant prendre une bois- 
son empoisonnée, qu'on appelait acquetta, afin de hâter leur 
mort et de préserver ceux qui n'étaient pas encore atteints. 
Les riches fuyaient vers les montagnes. Le fléau les y suivait 
et étendait sans cesse le cercle de ses ravages. Dans les mai- 
sons abandonnées, s'il était resté quelque malade, il expirait 
sans secours. On ne trouvait même plus de fossoyeurs pour 
enlever les cadavres. 

Le quartier le plus éprouvé fut celui du Valdocco. Toutes 
les familles, autour de l'Oratoire, furent plus ou moins déci- 
mées, et il y en eut de complètement anéanties. 

Dom Bosco se préoccupa d'abord des moyens préservatifs 
du choléra. Il fît nettoyer à fond toute sa maison et recrépir 
les murs en dedans et en dehors, améliora l'ordinaire de la 
cuisine et ne craignit pas de s'imposer, dans ce but, un sur- 
croît notable de dépenses. Il s'efforça surtout de purifier sa 
conscience et celle de son petit peuple, afin d'être préparé à 
tout événement. Prosterné devant le très saint Sacrement, il 
s'offrit en holocauste, a Vous avez dit, Seigneur, que le bon 
pasteur donne sa vie pour ses brebis ; vous-même vous en 
avez donné l'exemple. Je suis le pasteur, acceptez mon sacri- 
fice, mais épargnez les brebis ! » 

Si cette prière fut exaucée, elle ne le fut heureusement que 
dans sa dernière partie. Mais on remarqua, tant que dura le 
fléau, un redoublement de ferveur dans tout l'Oratoire. 

Aux mesures de précaution et aux sentiments de résigna- 
tion succéda la lutte directe; elle fut héroïque. 

Les hôpitaux étant devenus insuffisants, la municipahté de 
Turin étabUt des lazarets. Dom Bosco accepta avec empresse- 
ment la direction de celui du Valdocco. Il adressa à ses jeunes 
gens un chaleureux appel : « Voici, leur dit-il, le moment de 
rendre au prochain les bienfaits que vous avez reçus de lui. 
Où seriez-vous, du moins la plupart d'entre vous, sans la cha- 
rité chrétienne? Quel eût été votre avenir devant Dieu et 
devant les hommes? Une occasion se présente de rendre 



— 109 — 

dévouement pour dévouement; venez m'aider à sauver ces 
malades abandonnés de tous, comme plusieurs d'entre vous 
le furent jadis, et si quelqu'un doit succomber dans cet exer- 
cice de la charité, quel bonheur, ô mes enfants ! Mourir pour 
Dieu, ou pour le prochain afin de plaire à Dieu, n'est-ce pas 
mourir martyr et avec la certitude d'obtenir la palme immor- 
telle?» 

Dès le soir même quarante jeunes gens se mirent à sa dis- 
position. Il s'en présenta ud plus grand nombre, mais les 
plus robustes furent seuls acceptés. 

Dom Bosco leur donna ses instructions pour suppléer non 
seulement les médecins du corps, mais ceux de l'âme, en 
attendant l'arrivée du médecin ou du prêtre, et durant quatre 
mois on vit ces jeunes infirmiers se multiplier et au lazaret et 
dans les maisons particulières. Lui-même était partout à la 
fois; Dieu seul connut et enregistra le nombre des malades 
qu'il réconcilia avec la religion et la société, et des mourants 
auxquels il ouvrit la porte du ciel. La nuit il se jetait tout 
habillé sur son lit, ainsi que son digne collaborateur dom 
Galvagno, afin d'être immédiatement prêt au premier appel, 
et il lui arriva d'être appelé quatre fois dans la même nuit i'\ 

Maman Marguerite, sans quitter l'Oratoire, fut aussi parmi 
les combattants. A chaque instant on sonnait à sa porte pour 
demander secours ; c'était une adresse de malade qu'on si- 
gnalait avec instances ; c'étaient des orphelins qu'on amenait 
ou qu'on venait recommander; c'étaient de pauvres gens 
pour lesquels les jeunes infirmiers de l'Oratoire venaient 
chercher des serviettes, des draps, des chemises. Maman 
Marguerite allait à sa garde-robe, et tant qu'elle eut, elle 
donna. Le fléau sévissait toujours, que déjà elle et les siens 
ne possédaient pluS; en fait de linge, que ce qu'ils avaient 
sur le corps ou dans leurs hts. Elle finit par livrer les nappes 
de sa table. « Prends, dit-elle à l'infirmier qui reçut la der- 



(1) Il convient d'ajouter que le clergé paroissial déploya aussi le plus grand 
zèle, ainsi que les Dominicains, les Oblats, etc. 



— no — 

nière, je m'en suis passée assez longtemps dans les débuts de 
la fondation, je m'en passerai bien encore; pouvons-nous 
garnir et habiller le bois sur lequel nous mangeons, lorsque 
les pauvres, les membres de Jésus-Christ, sont découverts et 
nus? » 

Elle fit plus, elle donna jusqu'aux nappes d'autel, jus- 
qu'aux amicts dont on se servait pour dire la messe ; mais 
pour ce don, elle demanda l'autorisation de son fils, qui la lui 
accorda sans hésiter. 

On peut comparer les épidémies à ces fauves féroces, mais 
lâches, qui sautent sur ceux qji leur tournent le dos et re- 
culent devant ceux qui marchent droit à eux. Sur tant de 
victimes enlevées à Turin par le choléra de 1854, aucune ne 
le fut à l'Oratoire. La seule personne qui, un instant, parut 
frappée, fut dom Bosco lui-même. 

Il se soigna dans sa chambre, sans vouloir alarmer ni dé- 
ranger personne, se frictionna vigoureusement, se recom- 
manda à Dieu et s'endormit réchauffé et baigné de sueur. On 
ne sut que le lendemain quel danger il avait couru. 

Un Te Deuvi d'ac'ions de grâces fut chanté dans l'éghse de 
Saint-François de Sales, le 8 décembre, jour mémorable pour 
l'Eglise tout entière, puisque ce fut celui où le grand pape 
Pie IX, à Rome, au milieu de deux cents évêques, proclama 
comme dogme la pieuse croyance à l'Immaculée Conception. 
Dom Bosco fit une allocution pathétique qui enleva l'assis- 
<ance. Son éloquence était simple, sans recherche apparente, 
mais nourrie de doctrines sohdes et saines ; elle allait au 
cœur, parce qu'elle venait du cœur; comment n'être pas ga- 
gné par des sentiments qu'il éprouvait si vivement tout le 
premier? Lorsqu'il paraissait en chaire, on se sentait ému 
rien qu'à le voir; son air de bonté et de sainteté était déjà 
une prédication avant qu'il eût ouvert la bouche. Aussi ve- 
nait-on de plus en plus aux fêtes religieuses de l'Oratoire, et 
l'on y venait surtout pour le voir et l'entendre. Il y eut des 
processions, présidées par lui, qui furent suivies par toute la 
ville. On remarqua à l'une d'elles les deux Cavour, fils de 



— \\i — 

feu le marquis, mais non héritiers de ses préventions contre 
l'œuvre salésienne. Ils suivaient dévotement tous les deux, 
tenant d'une main un cierge, et de l'autre // Giovane j^i^o- 
veduto, recueil de piété récemment publié par dom Bosco. 
Cette attitude chez l'aîné ne surprenait personne, car le mar- 
quis Gustave de Havour ne cessa jamais de donner l'exemple 
de toutes les vertus chrétiennes ; mais de la part du cadet, de 
cet habile et redoutable conspirateur, le comte Camille, qui 
intriguait alors avec h révolution italienne et l'empereur 
Napoléon III, et se préparait à mettre le feu aux quatre coins 
de l'Europe, tant de piété avait de quoi surprendre. Il con- 
vient toutejfois, même à l'his'.oire, de se garder des jugements 
téméraires. Dieu seul es- juge; seul il connaît le fond des 
consciences, dent l'hL^toire n'aperçoit que les surfaces, et 
bien souvent peut-être il ne voit que des inconséqueDces, ou 
tout au plus des faiblesses et des lâchetés, dans ces abîmes 
des contradictions humaines qui nous apparaissent comme 
des hypocrisies. 

Dom Bosco hérita de vingt orpheHns, qui vinrent grossir 
son petit peuple. 

Vers le môme temps il eut occasion de nouer, avec le plus 
renommé des ministres vaudois, des relations autres que celle 
de la polémique doctrinale qu'il aviit soutenue avec tant de 
vigueur contre eux, et parla plume et par des conférences. 

L' ex-abbé Louis de Sanctis, renégat de l'Eglise catholique, 
ayant é'.é destitué de ses fonctions de ministre vaudois par 
le comité dit « de la Taile vénérable, « c'est-à-dire par la 
suprême magistrature de l'Eglise vaudoise, dom Bosco, qui 
le savait sans ressources, lui écrivit : 
« Monsieur, 

» Depuis quelque temps j'avais formé le projet de vous 
écrire, afin de vous faire connaître mon vif désir de vous 
parler et de vous offrir tout ce qu'un ami sincère peut offrir 
à un ami. Mon amitié pour vous m'est venue de la lecture 
attentive de vos Ymiqs ; j'ai cru y découvrir une véritable 
inquiétude au fond de votre cœur et de votre esprit. 



— 112 — 

» J'apprends maintenant, par certains articles de journaux, 
que vous êtes en désaccord avec les Vaudois; je viens donc 
vous inviter à venir chez moi quand vous le trouverez bon. 
Et pourquoi faire? Pour faire ce que le Seigneur vous inspi- 
rera. Vous aurez une chambre à votre disposition, vous par- 
tagerez ma modeste table et nous prendrons en commun la 
nourriture du corps et celle de l'esprit. Il va sans dire que 
vous n'aurez rien à débourser. 

« Je suis heureux de pouvoir vous exprimer du fond de 
mon cœur ces sentiments amicaux. Si vous pouvez connaître 
combien mon amitié pour vous est loyale et juste, vous accep- 
terez mes propositions, ou tout au moins vous voudrez bien 
comprendre le sentiment qui lésa dictées et y répondre. 

» Paisse le bon Dieu seconder mes désirs et faire de nous 
un seul cœur et une seule âme, pour ce Maître qui saura ré- 
compenser dignement ceux qui l'auront servi pendant leur 
vie ! 

» Je suis, Monsieur, votre sincère ami en Jésus-Christ : 

» Jean Bosco, 'prêtre. 

» Turin, Valdocco, 17 novembre 1854. » 

Cette lettre remua dans ses fibres les plus intimes le pauvre 
de Sanctis. Il répondit le lendemain : 
« Monsieur, 

» Vous ne sauriez jamais vous imaginer l'effet qu'a produit 
sur moi votre si amicale lettre d'hier. Je n'aurais jamais cru 
trouver tant de générosité et d'affabiUté dans un homme qui 
m'était ouvertement hostile. Nous n'avons pas à nous le dis- 
simuler entre nous : vous combattez mes principes comme je 
combats les vôtres ; mais en même temps vous me donnez 
une preuve d'amour sincère en me tendant la main au jour 
de l'afiQiction. Vous prouvez ainsi que vous connaissez la pra- 
tique de cette charité chrétienne que tant d'autres savent si 
bien prêcher en théorie. 

» J'accepte comme un don précieux votre amitié.... Pour 
de très nombreuses raisons, je ne suis pas encore en état 



— il.-î — 

d'accepter votre ofFre généreuse ; mais la profonde impression 
qu'elle a faite en moi s'effacera difScilement. En attendant, 
prions l'un pour l'autre afin que Dieu nous réunisse.... » 

Des très nombreuses raisons pour lesquelles de Sanctis ne 
pouvait pas encore accepter l'hospitalité de dom Bosco, la 
principale était que, en rupture de ses vœux, il était marié. 
Dom Bosco pria vainement; la femme qui retenait le malheu- 
reux paraît être restée la plus forte. Le dévoyé se contenta 
de dire dans son journal la Lumière évangélique : « Pendant 
que les Vaudois traitent M. de Sanctis de la manière que 
chacun sait, le prêtre catholique Jean Bosco lui adresse une 
lettre pleine d'affabilité et de charité, et l'invite à partager avec 
lui la table et rhabitation. Honneur à qui le mérite ! » 

On a remarqué de même depuis, dans le schisme des Vieux 
catholiques et dans l'essai d'Eglise catholique nationale à Ge- 
nève, que généralement ceux des prêtres apostats qui se sont 
refusés à coniracter des mariages, sacrilèges sont rentrés au 
bercail, lorsqu'est venue l'heure de la désillusion, tandis que 
les autres ont persévéré dans l'erreur. Un prêtre qui fait dé- 
fection obéit presque toujours ou à l'orgueil de l'esprit, ou au 
désordre des sens. Tant que ce dernier n'a pas reçu de con- 
sécration définitive et irrévocable, il y a lutte dans le cœur 
du malheureux, et l'on peut espérer. 

Mais la générosité de dom Bosco envers l'un de ses plus 
fameux adversaires, tombé dans le malheur, acheva de cal- 
mer les colères contre lui. Depuis ce jour les hérétiques ces- 
sèrent d'avoir recours aux violences matérielles ; ils s'en tinrent 
aux armes de la polémique, inoffensives contre un homme 
aussi instruit et aussi vertueux. 

Un dimanche de la même année dom Bosco faisait, comme 
à l'ordinaire, en pleine église, son catéchisme. Les auditeurs 
ayant déjà une certaine instruction, il ne se bornait pas à 
expliquer le dogme et la morale, mais faisait de fréquentes 
excursions dans le domaine de l'histoire. Il venait de parler 
des persécuteurs de l'Eglise, lorsqu'un petit garçon se leva et 
demanda à poser une question. Sur un signe affirmatif du 

COH BOSCO. 8 



— 114 — 

catéchiste, l'enfant s'exprima à peu près en ces termes : 
« Si Trajan commit une injustice en envoyant en exil le pape 
saint Clément, que faut-il penser de notre gouvernement à 
nous, qui a exilé notre archevêque, M^' Franzoni ? » 

La question était compromettante; l'enfant, dans sa naïveté, 
n'avait pas réfléchi au danger des applications politiques, en 
présence surtout de nombreux auditeurs n'appartenant pas 
à la maison. Dom Bosco s'en tira avec sa droiture et sa sim- 
plicité connues : 

« Mon ami, répondit-il, Trajan commit une injustice; tous 
ceux qui persécutent l'Eglise commettent une injustice, et de 
plus une imprudence, l'obéissance à Dieu et à ses lois étant le 
plus sohde appui de l'obéissance aux princes et aux lois hu- 
maines ; voilà la thèse. Quant à l'application aux temps actuels, 
réservons-la aux catéchismes qui se feront dans cen': ans 
d'ici, alors que le présent sera tombé dans le domaine de 
l'histoire; contentons-nous, pour le moment, de respecter 
l'autorité, sous quelque forme qu'elle se présente, civile ou 
rehgieuse. 

— Mais, insista l'enfanl, si vous étiez l'archevêque? 

— Je ne suis pas l'archevêque, et toi non plus, mon petit 
ami; en attendant que tu le sois, occupe-toi de tes leçons 
pendant la classe et de tes billes pendant la récréation. » 

Le ton décisif sur lequel fut donnée cette réponse, qui 
était un ordre^ ne permettait pas la réplique. On devait croire 
l'incident clos. 

Il ne l'était pas. Dans la cour, en sortant de la chapelle, un 
inconnu de haute taille et de manières distinguées aborda 
dom Bosco : 

« Permettez, monsieur le chapelain, que je vous féhcite sur 
la manière à la fois adroite et ferme dont vous vous en êtes 
tiré. On m'avait représenté votre enseignement comme sédi- 
tieux et en révolte perpétuelle avec le gouvernement du roi: 
je vois qu'il n'en est rien. 

— Vous étiez donc venu pour me contrôler? demanda 
dom Bosco. 



— H5 — 

— Peut-être. 

— Mais alors, Monsieur, voudriez-vous me dire à qui j'ai 
l'honneur de parler ? 

— Je suis Urbain Ratazzi, président du conseil des ministres. 

— Quoi ! s'exclama dom Bosco en piémontais , dialecte 
qu'il employait quelquefois comme sa mère, coul gran Rostaf! 
ce grand Ratazzi ! 

— Lui-même, reprit son interlocuteur évidemment flatté 
de ce témoignage naïf d'admiration ; mais, encore une fois, 
je m'applaudis de ne m'être pas contenté à votre égard d'un 
rapport de police, et vous n'avez rien à craindre de moi. 

— Je vous remercie, monsieur le ministre, de l'honneur 
que j'ai eu, sans le savoir, de vous faire le catéchisme, dit 
en riant dom Bosco ; Votre Excellence mettrait le comble à 
sa bonté si elle me permettait d'ajouter un mot. 

— Parlez. 

-^ J'ai dit que le plus solide appui du respect des lois 
civiles, c'est le respect des lois divines ; que Votre Excel- 
lence s'en souvienne, monsieur le ministre. » 

Ratazzi demeura pensif; ensuite prenant un ton dégagé : 

« Les actes de l'archevêque ne me plaisaient point, mais je 
suis bien aise que son expulsion n'ait pas eu lieu sous mon 
ministère; je vous fais cette confidence, monsieur Bosco, 
pour vous montrer que je tiens à votre estime. » 

Le ministre et le fondateur de l'Oratoire prolongèrent l'en- 
tretien durant plus d'une heure. Ratazzi demanda à visiter 
la maison et fit de nombreuses questions sur le but, les 
moyens et les ressources de l'œuvre. Il se retira très satisfait, 
tellement qu'il en devint le protecteur déclaré tant qu'il fut 
au pouvoir, et qu'il en resta l'avocat lorsqu'il eut quitté le 
ministère. 

Cette conférence amicale entre deux hommes si dissem' 
blables ne fut pas la dernière. Le prêtre voulait absolument 
convaincre le ministre de l'excellence de sa méthode et 
l'amener à lui promettre de l'appliquer dans toutes les prisons 
où se trouvaient des jeunes gens. « Oui, insistai t=il, atta- 



— 116 — 

chons-nous à prévenir le crime encore plus qu'à le réprimer ; 
ce sera plus humain et moins coûteux. Chacun de nous trouve 
dans son cœur en naissant le germe de tous les vices, et 
aussi de toutes les vertus; c'est à l'éducation de développer 
les bons instincts et d'éfoujffeï' les mauvais. Attachons-nous 
à l'enfant; 1?, jire moVe prend l'empreinte qu'on lui donne, et 
elle la garde; l'arbrisseau tendre encore se redresse facilement; 
n'attendons-pas qu'il soit devenu arbre : alors on le brisera 
plutôt que de le plier. On parle d'éducation ; il faut l'édu- 
cation religieuse; l'instruction donnée toute seule est un 
remède qui aggrave le mal, puisqu'elle augmente le pouvoir 
de nuire sans amoindrir le goût qu'on en a. Pensez-vous, 
monsit?"ar le ministre, qu'un homme ayant une notion claire 
du devoir ; un homme bien pénétré de la présence univer- 
selle de Dieu auquel rien n'échappe et qui enregistre tous 
nos actes pour les punir ou les récompenser; un homme 
lormé en outre, par la pratique, à aimer ce Dieu, à voir en 
lui un père autant qu'un juge, à aimer les autres hommes 
parce que Dieu l'ordonne ainsi et que nous sommes tous 
frères; un homme habitué à se vaincre, à lutter sans cesse 
■contre ses instincts pervers, pensez-vous qu'un pareil 
homme puisse tomber dans le vice ou, s'il y tombe, s'y 
trouver bien et ne pas chercher à en sortir? Faites des chré- 
tiens, monsieur le ministre, vous aurez fait des citoyens 
faciles à conduire; et si, idéal auquel je sais bien que nous ne 
parviendrons jamais, si tous les hommes étaient de bons 
chrétiens, vous pourriez supprimer et juges et prisons, et 
même police et armées permanentes. » 

Le ministre objectait qu'il y a des natures incorrigibles. 

« Peut-être, répondait le prêtre; je n'en suis pas pleinemeni 
persuadé; en tous cas, même pour les pires natures, on peut 
obtenir une amélioration. Voyez les enfants dont je m'oc- 
cupe, ils ne sont évidemment pas choisis dans TéUte de la 
société ; eh bien, il y en a quatre-vingt-dix sur cent qui, pris 
à temps et avant que les mauvaises habitudes aient été con- 
tractées, subissent la transformation salutaire. Les dix autres 



- H7 — 

résistent; je m'en sépare, la tristesse dans l'âme; mais, en 
les renvoyant, je garde encore la conviction qu'ils emportent 
quelque chose de mon enseignement. Oui, ils auront des re- 
mords dans le désordre et ils sont capables de regretter leurs 
crimes, ne fût-ce qu'à l'heure inévitable qui les enverra, et 
nous aussi bien qu'eux, monsieur le ministre, devant le tri- 
bunal suprême. » 

Ces raisons impressionnaient vivement Ratazzi. Il promit k 
dom Bosco de faire adopter son système dans les prisons et 
maisons de correction. Le Bulletin salésien, qui nous donne 
ces détails, ajoute que « s'il ne réalisa pas complètement cette 
promesse, c'est qu'il manqua du courage nécessaire pour 
expliquer nettement et défendre ses propres convictions. » 

Mais il donna au fondateur de l'œuvre salésienne un témoi- 
gnage public et bien singulier de sa bienveillante confiance. 
En mai 1855, dom Bosco prêcha aux détenus de la princi- 
pale prison de Turin, appelée la Générale, une retraite de huit 
jours qui donna les fruits les plus admirables. Trois cents et 
plus, sur quatre cents, s'approchèrent des sacrements avec 
toutes les marques de la piété la plus sincère. Le prédicateur, 
profondément touché, se demanda ce qu'il pourrait faire pour 
récompenser tous ces chers pénitents. Il alla trouver le direc- 
teur de la prison et lui proposa de donner un jour de Hberté 
à tous ceux qui avaient fait leur retraite. 
Le directeur n'en pouvait croire ses oreilles : 
« Un jour de liberté ! s'écria-t-il, autant vaudrait donner 
tout de suite liberté pleine et entière. Une fois dehors, pas 
un de mes vilains oiseaux ne reviendrait en cage ; il faudrait 
mettre en campagne, pour les rattraper, tous les carabiniers 
du royaume. 

— Détrompez-vous, affirma dom Bosco , je les connais , je 
sais comment les prendre, je ferai appel à leurs sentiments 
d'honneur, à leur conscience, et, sans qu'il soit besoin de 
gendarmes, pas un ne me faussera compagnie. » 

L'honneur de petits voleurs, la conscience d'apprentis as- 
sassins : dom Bosco était foui 



~ H8 - 

Le directeur leva les épaules et n'en voulut pas entendre 
davantage. Il transmit néanmolas la pétitian de dom Bosco. 
Sa stupeur redoubla lorsque la pétition lui revint avec le mot ; 
« Accordé, » suivi de la signature de Ratazzi. 

Il courut au ministère pour décliner personnellement toute 
responsabilité. Le ministre, aussi fou que les autres, lui dit 
que c'était une expérience qu'il voulait faire. 

Pendant ce temps, dom Bosco haranguait son effrayant 
bataillon. Il le prit par les sentim.ents dont il avait parlé; tous 
jurèrent qu'ils ne feraient rien pour s'évader; les plus grands 
déclarèrent qu'ils se chargeaient de châtier ceux qui tenteraient 
de manquer à ce serment. 

Le lendemain, par un soleil splendide, le départ eut lieu 
après la messe. Plusieurs centaines de prisonniers traversè- 
rent les rues de Turin, en bon ordre, radieux et libres, sous 
la garde d'un seul homme. 

Dom Bosco les conduisit aux jardins royaux de Stupinigi. 
Le trajet était long; les jeunes jambes, quoique engourdies 
par la réclusion, le trouvèrent beaucoup trop court : c'est si 
doux le grand air, la promenade à travers champs, quand on 
en a été longtemps privé! 

Gomme dom Bosco paraissait un peu fatigué de la marche, 
ils s'empressèrent autour de lui, déchargèrent un âne portant 
des provisions qu'ils prirent eux-mêmes sur leurs épaules, 
et hissèrent le bon Père sur l'animal. Ils se relayaient pour 
tenir la bride tour à tour et contempler à leur aise celui 
auquel ils devaient une aussi heureuse journée. 

Le soir, les Turinois ébahis les virent rentrer harassés, mais 
résignés et au grand complet. Pas un ne manquait à l'appel. 

Dom Bosco jugea de son devoir de remercier le ministre et 
de lui rendre compte de tout. 

« En vérité, lui dit le ministre, il y a chez vous, apôtres de 
Dieu, une force morale plus grande que toute la force maté- 
rielle dont nous disposons. Vous pouvez persuader et domptei- 
les cœurs ; nous, nous ne le pouvons pas, c'est un domaine 
réservé. » 



CHAPITRE X. 

DOiM BOSCO PERD SA MERE. -^ DERNIERS SOUVENIRS 
SUR CETTE FEMME INCOMPARABLE. 



Les nouveaux bâtiments de l'internat, relevés de leurs 
ruines, furent terminés à l'entrée de l'hiver de 1856. On en 
avait un besoin urgent, mais la fraîcheur des murs ne per- 
mettait pas de les habiter immédiatement sans danger. Que 
faire? Impatient de recevoir plusieurs enfants qui lui étaient 
offerts et qui, s'il ne les acceptait pas, allaient passer encore 
de longs mois dans la misère et l'abandon, dom Bosco de- 
manda à l'industrie ce que la nature lui aurait fait trop 
attendre; il fit placer de grands brasiers dans les chambres 
neuves et, fenêtres ouvertes, chauffa jour et nuit jusqu'à ce 
que l'humidité eût disparu. L'opération réussit si bien que, 
à la fin de novembre, la maison devint logeable et reçut 
aussitôt cent cinquante habitants. 

Tout était joie, travail et concorde dans ces ateliers, ces 
dortoirs, cette belle église, sortis de terre comme par enchan- 
tement et sur lesquels la bénédiction de Dieu planait si visi- 
ble. La reconnaissance inondait le cœur de dom Bosco, et rien 
n'eût manqué à son bonheur si la santé affaiblie de sa bien- 
aimée et sainte mère n'eût jeté sur toute la maison un voile de 
cristesse inquiète. 

«Ah! di^nit la bonne dame en aidant à allumer les 
réchauds pour sécher la maçonnerie fraîche, ces grands cor- 
ridors ne sont pa^ pour la pauvre vieille, ils sont trop beaux ! » 



— 120 — 

Les cœurs de ceux qui entendaient ces paroles se resser- 
raient à la seule pensée de perdre à la fois maman Marguerite 
et ces étroites et humbles chambrettes où l'on avait été si 
gêné, mais si pieux et si heureux. Avant de s'en éloigner, 
les grands s'arrêtaient avec amour à contempler une fois 
encore, pour se les bien graver dans la mémoire, quelqu'une 
des scènes d'intérieur dont ils avaient joui et profité sans 
assez les apprécier. 

C'était, dans la journée, dame Marguerite travaillant et 
priant sans cesse, l'œil sur sa lessive ou sur le dîner, en même 
temps que sur le petit peuple très disposé à l'aider, mais très 
encom.brant et très maladroit, qui grouillait autour d'elle : 
« Un tel, prends un couteau, tu vas m'éplucher ces légumes; 
Pater noster, qui es in cœlis; toi, cherche du bois, cours! 
sanctificetur.... ^uiSy se penchant à lafenêtre : voilàmon Unge 
par terre; qui est-ce qui va me le ramasser?.... noynen tuum. 
Ah ! c'est toi, petit; encore ta chemise qui passe! Crois-tu que 
je n'ai rien à faire que de te raccommoder? Fiat voluntastua.... 
Toi, va voir si dom Bosco est rentré; il s'en donne trop, le 
cher homme.... cependant, vous savez.... il ne faut pas vous 
scandaliser de mes paroles inconsidérées, mes enfants : quand 
c'est pour le bon Dieu, on n'en fait jamais trop;.... sicut in 
cœlo et in terra. » 

C'était ensuite le moment du dîner : dame Marguerite, enve- 
loppée d'un large tablier, une grande cuiller en main, distri- 
buait la soupe à tous ces affamés qui tendaient leur écuelle, 
et ne disaient que bien rarement : assez. Les enfants, pour 
manger, allaient s'asseoir çà et là dans la cour (il n'y avait pas 
encore de réfectoire), puis tour à tour rapportaient l'écuelle, 
bien lavée à la fontaine, et recevaient en échange chacun un 
large morceau de pain. A une fenêtre à côté se montrait la 
figure de dom Bosco qui présentait une pomme. « A moi ! A 
moi! » criaient les enfants accourant en foule; et dom Bosco, 
sérieux et grave : « Aux plus sages ! Monsieur un tel, quels 
ont été les plus sages, ce matin? » Le surveillant en désignait 
trois ou quatre, plus ou moins, car le nombre des pommes 



— 121 - 

dans l'assiette de dom Bosco n'était pas illimité; les heureux 
remerciaient, tout en mordant à belles dents ; les moins bien 
partagés se contentaient de leur pain, et tous se mettaient à 
jouer. 

Enfin, troisième tableau qui pourrait s'intituler: le Soir. Mar- 
guerite, dans sa cuisine, rapièce une culotte. A côté d'elle, une 
petite table sur laquelle une lampe est allumée, un petit gar- 
çon apprend à écrire en faisant des barres; d'autres étudient, 
les coudes sur la table, la tête entre les mains, les yeux tan- 
tôt attachés sur leurs Hvres, tantôt levés en l'air pour se 
réciter à eux-mêmes; au fond de la chambre, un amateur de 
musique fait grincer un violon, et dom Bosco, paisible, à côté 
du feu sur lequel mijole la polenta, lit son bréviaire, ou 
achève de raccommoder une paire de chaussures; tout d'un 
coup il se bouche les oreilles en frissonnant, puis se tournant 
vers le violoniste qui a fait une fausse note, il se lève, prend 
la grande cuiller dans la marmite, et battant la mesure avec 
cet archet improvisé, ramène dans les droits sentiers de l'har- 
monie le musicien égaré. 

Humbles mais admirables scènes, quand on songe que ces 
enfants qui jouissaient ainsi de la vie de famille n'étaient rien, 
par la naissance, au père et à la mère qui la leur donnaient et 
la leur faisaient si douce, et que ce père et cette mère n'avaient 
à remplir envers eux aucun devoir imposé parla nature ! 

Au lieu de changer de chambre, la veuve Bosco se mit au 
lit dans la sienne et réclama ses deux fils et ses petits-enfants. 
Jean se hâta de prévenir Joseph. 

Elle les entretint tous ensemble et séparément, pour leur 
exprimer ses derniers désirs. A Joseph elle recommanda de 
bien élever ses enfants, et sans les faire sortir de la modeste 
condition de leurs aïeux, à moins qu'ils ne montrassent des 
dispositions particuhères pour les études. « La misère a ses 
tentations, lui dit-elle, mais la richesse en a d'autres beaucoup 
plus dangereuses ; je souhaite à mes petits-enfants le sort qui 
fut le mien : vivre à l'aise, mais en travaillant; je leur sou- 
haite surtout de garder entre eux la paix et l'union ; ils les gar- 



— 122 — 

deront si eux-mêmes restent en bon accord avec la loi de 
Dieu. » 

A Jean elle fit des recommandations d'une nature telle qu'il 
en demeura confondu; il croyait connaître sa mère, mais il 
n'avait pas soupçonné chez elle un esprit d'observation aussi 
fin et aussi perçant : « Mon bon Jean, je vais te parler comme 
en confession, miais tu es maintenant une autorité, et, comme 
toutes les autorités du monde, circonvenu par la flatterie et 
en danger de ne connaître guère que les vérités agréables. 
Aie grande confiance en ceux qui travaillent avec toi à la 
vigne du Seigneur, mais ne les laisse pas perdre de vue la 
gloire de Dieu. Songe qu'au lieu de la gloire de Dieu, plusieurs 
recherchent leur propre gloire. Dédaigne la splendeur et 
l'élégance dans tes œuvres ; aie pour guide la pauvreté effec- 
tive et réelle. Plusieurs aiment la pauvreté de nom, mais pas 
en réalité, ou chez les autres, mais pas pour eux-mêmes ; ta 
famille aura beau s'agrandir, il faut qu'elle reste pauvre et 
qu'elle soit humble, qu'elle ne se préfère point aux autres 
familles spirituelles, et que chacun de ses membres soit tou- 
jours disposé à céder le pas à quiconque marche à côté de lui 
dans le large sentier de la charité, où il y a place pour tous. 
Tant qu'il en sera ainsi, Dieu les bénira. » 

Elle entra dans des détails confidentiels et plus précis en- 
core. Ensuite elle ajouta : 

« C'est pour moi une grande consolation de recevoir d'un 
de mes fils les derniers sacrements de notre rehgion, comme 
aussi de voir par la maison tant de jeunes clercs portant la 
soutane, de prêtres même, qui sont tes enfants, mon cher 
Jean, et les miens un peu. Je me recommande à leurs prières 
à tous, et si le bon Dieu daigne me recevoir dans sa miséri- 
corde, maman Marguerite n'oubliera personne là-haut. » 

Dom Bosco lui apporta le saint viatique, lui donna 
l'extrême-onction et ne la quitta plus. Sa douleur était si 
vive qu'il semblait que son frère Joseph eût plus de courage 
que lui. 

« Adieu, dit-elle encore, adieu, mes enfants; embrassez- 



— 123 — 

moi pour la dernière fois; ne pleurez donc pas ainsi; souve- 
nez-vous que 1p travail et la souffrance sont le lot d'ici-bas. 
Ya-t'en, Jean, obéis à ta mère. » 

Dom Bosco hésitait à s'éloigner. Marguerite fit un léger signe 
de mécontentement, puis éleva son regard vers le ciel, comme 
si elle eût voulu dire : « Tu souffres et tu me fais souffrir ! » 

Il obéit et alla, pour ainsi dire, tomber, suffoqué de san- 
glots, aux pieds de son crucifix. 

Il laissait auprès de la mourante le théologien Jean Borelli, 
Marie-Anne Occhiena et M™^ Jeanne-Marie Rua. 

A trois heures du matin il entendit le pas de Joseph qui 
s'approchait de sa chambre. — Eh bien ? interrogea-t-il. Joseph 
montia le ciel, et Jean comprit que là se trouvait maintenant 
leur mère. 

Il prit avec lui le jeune Joseph Buzzetti et alla dire la messe 
des morts dans la chapelle souterraine du sanctuaire Délia 
Gonsolata. C'était le 25 novembre 1856. 

Les funérailles furent modestes, mais jamais on n'en vit 
d'aussi émues et d'aussi émouvantes. Les trois maisons salé- 
siennes de Turin s'y trouvaient au complet. Cette femme, 
que l'en conduisait à sa dernière demeure terrestre, était la 
mère des quinze ou seize cents enfants qui l'accompagnaient. 

Pour conserver à notre récit de justes proportions, peut- 
être devrions-nous prendre ici congé de cette douce mé- 
moire. Nous ne le ferons pas sans avoir recueilh encore 
quelques souvenirs d'elle : souvenirs insignifiants par eux- 
mêmes, mais traits d'un grand cœur; or, le moindre trait 
du cœur n'est-il pas beaucoup plus précieux qu'un trait d'es- 
prit, ou même de génie? 

La pauvreté qu'elle recommandait à son fils fut sa com- 
pagne jusqu'à la fin de sa vie; l'abondance, qui à certains 
jours com.mençait à relever l'ordinaire des enfants, n'exista 
point pour elle. Il lui arrivait souvent de recevoir des visites; 
on ne venait guère voir le fils sans demander à saluer la 
mère. On la trouvait dans sa cuisine ou dans sa chambre, les 
chaises encombrées de hnge à repasser ou à raccommoder; 



— 124 — 

elle appelait un enfant à son aide, et, toujours bien disposée, 
après avoir débarrassé les sièges nécessaires, faisait asseoir 
les visiteurs et s'entretenait de la meilleure grâce du monde 
avec eux, et c'étaient quelquefois les premiers personnages 
de la ville ou de l'Etat. Elle leur rendait leurs visites dans 
leurs palais et s'excusait de sa simplicité : « Nous sommes 
des pauvres, » disait-elle, et comme elle était, malgré cela, 
très propre, l'explication était toujours bien accueillie. 

Elle ne possédait qu'un manteau dont, sur la fin, il n'était 
plus possible de deviner la couleur primitive. Dom Bosco la 
suppliait d'en acheter un autre, pour l'amour de lui. 

ft Bah! tu trouves qu'il ne me va plus, ce manteau? Re- 
garde, il n'a pas une tache. 

— Non, mère, il n'est plus convenable; les mendiantes 
des rues en ont de moins défraîchis, sinon de plus propres. 

— Mais comment veux-tu que j'achète? nous manquons 
de tant de choses plus importantes! 

— Nous nous arrangerons, mère, soyez tranquille; pen- 
dant quelques jours on se privera de pitance; mais je veux 
absolument que vous ayez un autre manteau. Voyons, com- 
bien cela coûterait-il? 

— Vingt francs. 

— Les voici. » 

Marguerite s'en alla à son ouvrage. Une semaine s'écoula, 
suivie d'une deuxième; le manteau neuf ne se montrait pas. 
« Mère, et ce manteau? 

— Tuas raison, Jean; mais con. ment aire une emplette 
quand on n'a pas le sou? 

— Et les vingt francs ? 

— Partis, mon cher Jean, partis sans que j'aie pu les rete- 
nir. Nous avions un petit compte chez l'épicier; puis un tel 
manquait de cravate, un tel n'avait plus de souliers; oh! c'.est 
la chaussure qui ruine les mères de famille! 

— Mère, je ne vous laisserai pas détourner la conversation. 
Vous avez bien fait d'acheter ces souhers, mais il vous faut 
un manteau; il y va de mon honneur. 



— 123 — 

— Si tu mets ton honneur en jeu, nous nous exécuterons, 
mon bon Jean. 

— Mère, -voici une autre pièce de vingt francs. 

— Sois tranquille, sois tranquille ! » 

Et comme la première fois, la pièce passait au vestiaire des 
orphelins. 

Lorsqu'à l'époque du choléra, et aussi par égard pour les 
jeunes clercs qui étaient déjà dans les ordres sacrés, dom 
Bosco eut cru devoir faire servir régulièrement un ou deux 
plats à dîner, maman Marguerite les préparait, mais n'y tou- 
chait que pour goûter la sauce et voir si rien n'y manquait. 
Elle continuait à se nourrir de polenta et d'un peperone ou 
d'un oignon avec son pain. « Nous sommes pauvres ! » c'était 
son éternel refrain. 

Un évêquelui offrait un jour une prise de tabac : « Prenez, 
cela vous dégagera la tête. 

— Merci, Monseigneur; ce n'est rien, une prise; mais Tha 
bitude ! Gomment ferais-je si je me laissais aller à une habi- 
tude semblable? 

— Comment vous feriez? C'est bien simple, gardez ma ta- 
batière. M 

La tabatière était en argent ; Marguerite fut obligée de l'ac- 
cepter, mais la tabatière se transforma en paires de chaus- 
settes. 

A sa mort on ne trouva dans sa chambrette aucun vestige 
de ce qu'on appelle confort ou commodités de la vie. Les 
dames qui l'ensevelirent avaient demandé à dom Bosco l'au- 
torisation de garder ses vêtements et son linge comme sou- 
venir. Elles furent trompées : maman Marguerite n'avait 
plus de garde-robe. 

Son unique robe l'enveloppa dans son cercueil. Dans sa 
bourse on trouva douze francs que son fils lui avait remis 
pour s'acheter une coiffe, et dont elle n'avait pas eu le temps 
de disposer. 

Mais c'était surtout comme consolatrice, comme accommo- 
deuse de petites querelles, comme excitatrice des courages. 



— 126 — 

en lin mot comme mère, que la veuve Bosco était sans égale et 
qu'on ne se lasse point, dans la famille salésienne^ de rappe- 
ler d'elle des traits incomparables. 

Observait-elle un enfant maladif ou mélancolique, elle 
n'avait pas de repos qu'elle n'eût soulagé l'un et ramené le 
sourire sur les lèvres de l'autre. Venait-on l'interrompre au 
plus pressé de son travail ou do ses prières, elle suspendait 
les prières, mais non le travail, et attentive, quoique toujours 
agissante, elle donnait audience, promettait l'intervention de- 
mandée, faisait un bout deremonrranco, et ne renvoyait per- 
sonne sans l'avoir ranimé et réconforté. 

Les apprentis restaient souvent fort tard, l'hiver, à tra- 
vailler eu ville, chez leurs patrons. Elle notait les places vides 
sur les bancs du frugal souper : « Pauvres enfants ! qu'au 
moins ils trouvent leur soupe chaude en rentrant! » Et elle 
n'avait pas le courage d'aller se coucher avant eux ; elle les 
attendait jusqu'à l'heure la plus avancée, entretenant le feu 
pour eux et pour leur soupe, mais complètement oublieuse 
d'elle-même. Lorsqu'ils rentraient enfin, elle avait toujours 
en réserve quelque chose pour les réchauffer ou pour les ré- 
galer, bien que la règle fût, à cette époque, que les apprentis 
se pourvussent eux mêmes de tout, hors la soupe et le pain, 
avec l'argent que dom Bosco leur donnait chaque semaine. 

Souvent le dimanche soir, après les vêpres, un des plus 
jeunes enfants se présentait à l'entrée de la cuisine. 

« Que veux-tu, petit ? 

— Maman Marguerite, donnez-moi un croûton. 

— Gomment ? N'as-tu pas eu ton goûter ? 

— Si, mais j'ai encore si faim ! 

— Pauvre petit, tiens, prends, mais ne le dis pas aux autres, 
parce qu'ensuite ils viennent tous me piller, et puis ils laissent 
les morceaux de pain dans la cour. 

— Maman, je vous promets de ne pas le dire. )> 

Il courait dans la cour, avec son croûton. Les camarades, 
le voyant manger encore alors qu'eux-mêmes avaient fini, 
lui demandaient d'où lui venait ce pain. 



— 127 — 

L'enfant, la bouche pleine, répondait presque toujours> 
sans le moindre scrupule, pour ne pas dire avec fierté : « G'esL 
maman Marguerite.... » 

Et toute la bande courait à la cuisine, oii l'on ne savait pas 
refuser. 

Le dimanche suivant, le même enfant revenait soUicite? 
encore. 

« Toi, répondait maman Marguerite, je ne te perds pas de 
vue. La semaine dernière, tu as montré à tout le monde le 
croûton que je t'avais donné, et lu m'as mise dans l'embarras : 
il n'est plus resté assez de pain pour b souper. Aujourd'hui 
tu n'auras rien. 

— Pardon, maman, mais pouvais-je dire un mensonge? Ils 
m'ont interrogé, il a bien fallu dire la vérité. 

— Tu as raison, petit, tu as raison, on ne doit jamais 
mentir, » 

Et, ce disant , elle coupait le morceau de pain attendu. 

Parmi les enfants un peu plus âgés, qui faisaient leurs 
études latines, la discrétion n'était pas non plus à l'ordre du 
jour. Un d'entre eux, après avoir pris le pain de son goûter, 
abordait sournoisement maman Marguerite et, avec un sou- 
rire câlin : 

« Kien autre ? 

— Je crois, certes, que c'est bien assez, répondait-elle; que 
Dieu t'en donne toujours autant ! » 

Le fripon, sans s'éloigner, commençait à manger son pain 
et, à la troisième bouchée : 
« Maman, ça ne passe pas. 

— Et pourquoi? 

— C'est trop sec. 

— Va-t'en le mouiller à la fontaine. » 
Mais l'autre n'avait garde de bouger. 

« Maman, un morceau de fromage le ferait si bien glisser, 
ce malheureux pain qui m'étrangle ! 

— Va, va, gourmand, ne viens pas me tenter, ou je prends 
mon balai ! 



— 128 - 

— Oh ! maman, répliquait le jeune fourbe d'un ton moitié 
scandalisé, moitié plaintif, oli! maman! » 

Et maman finissait par lâcher le morceau de fromage. 

Dame Marguerite, dans ses premières années, fut pour ainsi 
dire l'âme de l'œuvre salésienne. Dom Bosco était à chaque 
instant dehors à courir les prisons et les hôpitaux, à faire des 
missions, des retraites, des neuvaines, ou à chercher des res- 
sources. 

Si l'on se demandait comment il pouvait suffire à tant 
d'affaires, on ne s'étonnait guère moins de voir que rien, à 
l'intérieur de l'Oratoire, ne paraissait souffrir de ses absences, 
et que l'ordre, la régularité, y régnaient toujours. C'est que 
maman Marguerite était là; son activité, sa bonté, la recti- 
tude de sou jugement, valaient toute une administration et 
faisaient face à tout. Elle donnait une solution, au moins 
provisoire, aux difficultés, quelles qu'elles fussent, recevait 
les visites, traitait avec les autorités, achetait, vendait, sur- 
veillait ; elle avait l'œil à tout. 

Puis, quand son fils rentrait, elle allait à sa rencontre. Le 
jugeait-elle préoccupé, elle ne lui disait rien, remettant à 
plus tard les rendements de comptes et le récit de ce qui 
s'était passé pendant son absence. Au contraire, le voyait- 
elle allègre et serein, elle lui faisait son exposé avec clarté et 
précision; après quoi elle retournait à sa cuisine. 

Heureuse mère d'avoir eu un tel fils, mais heureux fils 
d'avoir eu une telle mère ! On ne sait lequel des deux on doit 
le plus admirer. 

Il convient toutefois d'ajouter que maman Marguerite, sur 
la fin de sa vie, était moins indispensable et que sa perte se 
trouva réparée d'avance. 

Aussitôt qu'il l'avait pu, dom Bosco avait formé aux travaux 
d'entretien intérieur quelques-uns de ses enfants qui, s'étant 
engagés à ne pas le quitter et n'ayant cependant pas l'ins- 
truction nécessaire ou la vocation spéciale pour le sacerdoce, 
lurent chargés de la cuisine, de la hngerie, du jardinage, du 
service de la porte, et devinrent ainsi le noyau "une catégorie 



— 129 — 

de religieux coadjuteurs, c'est-à-dire auxiliaires, chargés d'as- 
sister pour le temporel leurs confrères absorbés par les tra- 
vaux spirituels. Leurs confrères, disons-nous, car ils sont 
admis aux mêmes vœux, aux mêmes faveurs de la vie reli- 
gieuse commune ; seulement, les uns ont un genre de fonc- 
tions, les autres en ont un autre ; c'est Marthe et Marie 
servant le Seigneur chacune à sa manière, et cependant toutes 
deux agréables à ses yeux. 

Il n'est pas d'ordre rehgieux ou de congrégation qui n'ait 
ainsi ses frères coadjuteurs ou ses sœurs converses. Chez eux 
le travail des mains, déjà noble par lui-même, est encore 
relevé par son objet. Chose admirable! La perfection évangé- 
lique réalise la perfection absolue sous toutes les formes 
possibles ici-bas ; si le monde, qui parle tant de fraternité 
entre ouvriers et bourgeois, désirait voir le modèle le plus 
accompU qui existe de cette fusion des classes, c'est dans les 
couvents qu'il devrait aller l'étudier. 

Parallèlement aux frères servants, dom Bosco formait des 
directeurs et des professeurs. Aussi, à l'époque où il perdit le 
précieux concours de sa mère, était-il en mesure de se suf- 
fire de toutes façons. L'Institut naissant se recrutait en lui- 
même et atteignait ainsi une pleine indépendance. 



sem BOSCO. 



CHAPITRE XI. 



NOTRE-DAME AUXILIATRICE. — GUERISONS ETONNANTES. 



Rien de ce que l'Eglise nous propose comme objet de notre 
culte, ou comme aliment de notre piété, n'était étranger à 
dom Bosco ; on remarquait cependant chez lui, à l'égard des 
saints, trois dévotions plus tendres : à saint François de Sales, 
modèle de la douceur apostolique; à saint Louis de Gonzague, 
patron de la jeunesse, et par-dessus tout à la très sainte Mère 
de Dieu, invoquée sous le nom de Secours des chrétiens, 
Auxilium christianorum , ou, plus brièvement, Notre-Dame 
Auxiliatrice. 

Le culte de la sainte Vierge en cette quahtéest aussi ancien 
que le christianisme, mais le mot lui-même ne remonte guère 
qu'à un petit nombre de siècles. Sa consécration officielle se 
rattache à trois des principaux événements de l'histoire de 
l'Eglise dans les temps modernes. 

En 1571, la flotte chrétienne détruisit, dans le golfe de 
Lépante, au cri de « Viva Maria ! » la flotte turque qui mena- 
çait l'Italie et l'IUyrie ; elle brisa ainsi sur mer l'invasion du 
mahométisme, et le pape saint Pie V, qui avait connu par 
révélation, avant l'arrivée d'aucun messager, cette insigne vic- 
toire, ajouta, par reconnaissance, aux htanies de la sainte 
Vierge l'invocation de Secours des chrétiens, Aijuvilium chris- 
tianorum. 

En 1683, une nouvelle invasion du mahométisme, mais par 



— 132 — 

terre cette fois, inondait l'Autriche. La ville de Vienne allait 
succomber ; elle fut délivrée par le héros polonais^ Jean 
Sobieski, marchant au nom et sous l'étendard de la sainte 
Vierge. Alors fut instituée la première confrérie sous le vocable 
de Notre-Dame Auxiliatrice. 

Enfin le pape Pie VII, prisonnier de Napoléon, avait pro- 
mis d'établir une fête sous le même vocable, s'il recouvrait sa 
liberté. Rentré à Rome triomphalement le 24 mai 1814, il 
fixa cette fête au 24 mai de chaque année. 

La dévotion à Notre-Dame Auxiliatrice était populaire à 
Turin. Afin de l'étendre encore davantage, dom Bosco résolut 
de lui consacrer une église monumentale dans ce quartier du 
Valdocco qui se peuplait chaque jour, et pour lequel la cha- 
pelle de Saint-François de Sales n'était plus assez grande. 

Se charger d'une nouvelle et si importante construction, 
alors que ses orphelinats étaient loin d'être achevés, n'était-ce 
pas une folie? 

Le pupe Pie IX, bien capable de comprendre dom Bosco et 
bien digne de le seconder, n'en jugea pas ainsi. Il envoya au 
constructeur sa bénédiction, avec son obole : cinq cents francs. 

Dom Bosco se mit à l'œuvre. La première pierre fut posée 
le 27 avril 1865, par le prince Amédée de Savoie, frère du roi 
Humbert, et qui a été lui-même quelque temps roi d'Espagne; 
ce pieux prince a toujours témoigné beaucoup d'intérêt à 
l'œuvre salésienne. 

Le travail dura un peu plus de trois ans. 

Où et nomment les fonds se trouvèrent-ils? C'est ici 
qu'éclate l'intervention nullement douteuse do la Reine du 
ciel, et que commence, pour dom Bosco, la renommée de 
thaumaturge. 

Fit-il réellement des miracles, ou, pour parler plus exacte- 
ment, Dieu fit-il des miracles à sa prière? Il n'appartient qu'à 
l'autorité de l'Eglise de prononcer, et nous nous garderons 
d'anticiper sur son jugement, à supposer qu'un jour elle 
croie devoir instruire la cause de la canonisation de notre 
hérog. 



— 433 — 

Mais un fait est certain, et nous le notons en historien 
humain, qui juge sur les apparences et sans prétendre lui 
attribuer une portée surnaturelle : dom Bosco parut forcer 
bien des fois la main à la divine Providence, en invoquant 
Marie Auxiliatrice en faveur des besoins tant corporels que 
spirituels de ceux pour lesquels il la suppliait d'intervenir. 

Après la pose de la première pierre de la nouvelle église, il 
lui restait en caisse quarante centimes, les cinq cents francs 
de Pie IX, l'offrande du prince Amédée et bien d'autres 
avec, ayant été absorbés par les frais d'acquisition du terrain. 
Il continua néanmoins; les ouvriers travaillèrent à crédit; 
mais au bout de quinze jours, plusieurs réclamèrent leur sa- 
laire. Ils ne pouvaient plus attendre. Dom Bosco leur devait 
un millier de francs pour cette quinzaine. 

Il se souvint d'une dame malade qui lui avait dit que, pour 
recouvrer la santé, elle était résolue à tous les sacrifices. Il 
se rendit chez elle et lui demanda si elle était toujours dans 
les mêmes dispositions. 

« Sans aucun doute, répondit la dame; que ne donnerais- 
je pas pour sortir du lit et faire au moins quelques pas dans 
ma chambre ! 

— Ayez confiance, Madame, et faisons ensemble une neu- 
vaine à Notre-Dame Auxiliatrice. 

— J'en ferai deux, quatre, autant que vous voudrez. 

— Bien, commençons par une : vous réciterez chaque soir 
le Pater, VAve, le Gloria et le Salve Regina ; je m'unirai à 
vous; de plus, vous promettrez, pour le cas où vous seriez 
soulagée, une offrande pour l'éghsede Notre-Dame Auxilia- 
trice, qui se bâtit au Valdocco. » 

Le huitième jour de la neuvaine il alla, non sans anxiété, 
s'enquérir du résultat. 

La servante qui lui ouvrit la porte s'écria : « Vous ne savez 
donc pas ce qui est arrivé? Madame est guérie; elle est déjà 
sortie deux fois. » 

La maîtresse survint toute joyeuse et confirma la bonne 
nouvelle : « Oui, mon père, je suis guérie; je suis allée déjà 



— 134 - 

remercier la sainte Vierge, et voici la petite offrande que 
j'avais préparée pour votre église du Valdocco; c'est la ore- 
mière, mais ce ne sera pas la dernière. » 

Et elle lui remit un rouleau de mille francs, la somme dont 
il avait un si impérieux besoin. 

Quelque temps après il alla rendre visite au baron com- 
mandeur Gotta, sénateur du royaume, qu'il trouva étendu sur 
son lit. 

« Ah ! mon père, lui dit le baron, c'est fini, ce soir, je le 
vois bien, je ne serai plus de ce monde! 

— Et que feriez-vous, dit le prêtre, si Notre-Dame Auxilia- 
trice vous guérissait? 

— Si elle me guérissait! je donnerais pour son église deux 
mille francs par mois, pendant six mois. 

— Eh bien ! je retourne à l'Oratoire, je vais faire mettre 
tout mon monde en prière. Bon courage! » 

Trois jours après, dom Bosco était dans sa chambre lors- 
qu'on annonça un visiteur. C'était le baron Gotta, complète- 
ment guéri , qui venait faire son premier versement à 
Notre-Dame Auxiliatrice, et, depuis, il en fit bien d'autres en 
faveur de son église. 

Le docteur Despiney relate encore deux faits surprenants 
qui se rapportent à cette même époque. 

Le 16 novembre 1866, au moment où dom Bosco ache- 
vait la reconstruction de son internat et faisait travailler 
activement à son église de Notre-Dame Auxihatrice, quatre 
mille francs, dont il n'avait pas le premier centime, lui étaient 
nécessaires pour le soir. 

Dès le matin dom Rua, préfet de l'Oratoire de Saint-Fran- 
çois de Sales, et quelques autres collaborateurs s'étaient mis 
en campagne. Ils rapportèrent mille francs, à onze heures, 
mais avec la conviction la plus absolue que toute nouvelle 
recherche serait une pure perte de temps et qu'on ne trou- 
verait pas davantage. 

Gomme ils achevaient de rendre compte de leurs démarches 
et, d'un air consterné; regardaient dom Bosco, celui-ci, le 



I 



— 13d — 

sourire aux lèvres, fit observer que l'heure du dîner sonnait. 
« Après dîner les affaires sérieuses, » ajouta-t-il gaiement. 
Tout le monde le suivit. 

Une heure plus tard, il prenait son chapeau et se dirigeait 
vers la Porte-Neuve. 11 allait au hasard, ou plutôt à la Provi- 
dence. Un domestique en livrée, qui se trouvait sur la porte 
d'une très belle maison, l'arrête et l'invite à monter. Dom 
Bosco ne connaissait pas la maison. Il entre et se trouve en 
présence d'un homme d'un certain âge, couché et paraissant 
souffrir beaucoup. 

« Ah ! mon père, lui dit cet homme, vous devriez bien me 
remettre sur pied. 

— Je le désirerais autant que vous, répondit dom Bosco. 
Y a-t-il longtemps que vous êtes malade? 

— Trois ans, nion père, que je n'ai pas quitté mon lit. Je 
ne puis faire aucun mouvement et les médecins ne me don- 
nent pas d'espoir. Ah ! si vous me soulagiez, vos œuvres n'y 
perdraient rien. 

— Vraiment ? cela tomberait à merveille ; mes œuvres ont 
besoin pour ce soir d'une somme de trois mille francs. » 

Le malade se récria ; « Si encore il ne s'agissait que de 
trois cents francs ! mais trois mille.... 

— N'en parlons plus, dit le prêtre. Et, après quelques 
paroles banales, il fit mine de se retirer. 

— Mais, mon père, et ma guérison ? 

— Mon cher monsieur, je n'ai pas le pouvoir de vous 
guérir. Dieu, évidemment, a ce pouvoir; mais quand on 
marchande avec lui.... 

— Mais aussi, mon père; trois mille francs !.... 

— Je n'insiste pas. » 

Et il se leva de nouveau. 

« Enfin, mon père, obtenez-moi un peu de soulagement, 
et, d'ici à la fin de l'année, je tâcherai de rejoindre les trois 
mille francs. 

— A la fin de l'année ? Mais ne vous ai-je pas dit qu'il me 
les faut ce soir ? 



— 136 — 

— Ce soir, ce soir.... Je ne les ai pas chez moi, il faudrait 
envoyer à la Banque, et cela exige des formalités. 

— Allez-y donc vous-même, cher monsieur, les formalités 
seront moindres. 

— Vous plaisantez, mon père, ne vous ai-je pas dit que 
depuis trois ans je ne suis seulement pas descendu de mon lit? 

— Rien n'est impossible à Dieu ; faisons appel à l'interces- 
sion de Marie Auxiliatrice. » 

Dom Bosco fît réunir toutes les personnes de la maison, au 
nombre d'une trentaine, ce qui prouve que les trois mille 
francs n'étaient pas au-dessus des facultés financières du 
malade. Il récita une prière, à laquelle tout le monde s'unit ; 
cela fait, il ordonna qu'on habillât le malade. Les serviteurs 
se récrièrent. 

« Habiller monsieur ! Mais depuis trois ans que monsieur 
ne fait plus usage de ses vêtements, nous ne savons où les 
trouver. 

— Qu'on aille m'en acheter, dit le malade avec impatience, 
mais qu'on obéisse au Père. » 

Le médecin survient pendant cette scène ; il se demande 
si son malade n'a pas perdu la tête et le conjure de ne pas 
bouger. 

Cependant des vêtements ont été trouvés, le malade les a 
revêtus, il se promène à grands pas, à l'inexprimable stupé- 
faction du médecin et de tout le monde. 

Il commande qu'on attelle et, en attendant la voiture, se 
fait servir à manger. Depuis longtemps il ne s'était senti au- 
tant d'appétit. 

Bien restauré, il descend l'escalier, en refusant qu'on l'aide, 
monte en voiture et va chercher à la Banque la somme qu'at- 
tendait dom Bosco, et qui ne fut pas la dernière dont il gra- 
tifia ses œuvres. 

« Je suis complètement guéri, ne cessait-il de répéter, 

— Vous faites sortir vos écus de la Banque, et Notre-Dame 
Auxiliatrice vous fait sortir du lit, » lui dit en riant le saint 
prêtre. 



— 137 — 

Sur onze cent mille francs environ que coûta l'édifice, huit 
cent cinquante mille furent donnés en actions de grâces de fa- 
veurs obtenues; le registre des offrandes en fait foi. 

La dédicace solennelle se fit le 19 juin 1868. Les fêtes qui 
eurent lieu à cette occasion durèrent toute une semaine et 
attirèrent un concours immense de tout le nord de l'Italie. 
Pie IX avait bien voulu accorder une indulgence plénière. ! 

Depuis lors le sanctuaire de Notre-Dame Auxiliatrice est' 
devenu un lieu de pèlerinage et de singulière dévotion, com- 
parable à ceux de Lourdes, de Fourvière, de Notre-Dame 
des Victoires, et tant d'autres où la Reine du ciel se plait à 
dispenser ses grâces. Les murs y disparaissent sous les ex- 
voto. 

Un samedi de mai de l'année suivante (1869), une jeune 
fille y entrait, les yeux couverts d'un épais bandeau noir. Elle 
était aveugle depuis près de deux ans et ne pouvait se con- 
duire ; sa tante et une autre personne l'accompagnaient : son 
nom était Marie Stardero, du village de Vinovo. 

Après avoir prié à l'autel de la Sainte- Vierge, elle demanda 
à parler à dom Bosco, qui la reçut à la sacristie, l'examina at- 
tentivement et lui fil rendre compte de sa maladie. 

« J'ai fait tous les remèdes possibles, mais ils n'ont qu'ag- 
gravé mon mal; les médecins ne veulent plus m'en donner 

— Otez ce bandeau, ordonna dom Bosco, et plaçant lajeunt 
fille en face d'une fenêtre bien éclairée : Voyez-vous la lu- 
mière de cette fenêtre ? Dites-moi, de quel côté est-elle ? 

— Malheur à moi ! je ne vois rien du tout. 

— Voudriez-vous voir ? 

— Si je le voudrais ! je suis une pauvre fille, j'avais besoin 
de mes yeux pour gagner mon pain; mon Dieu, que je suis 
donc malheureuse ! » 

\ Elle éclata en sanglots. 

i « Si le bon Dieu vous rendait la vue, vous en serviriez 

vous pour le servir ou pour l'ofî'enser? 

— Comment pouvez-vous douter, mon père?.... Pour re 
mercier et bénir Dieu, ce ne serait pas assez de toute ma vie 



- 138 — 

— Eh bien, ne pleurez plus, ayez confiance en Marie 
Auxiliatrice ; pour vous obtenir votre guérison, elle n'a qu'à 
vouloir. Oui, j'espère qu'elle aura pitié de vous. » 

Il cessa un instant de parler; puis il reprit : 

« A la gloire de Dieu et de la bienheureuse vierge Marie , 
nommez l'objet que je tiens dans la main. » 

La jeune fille fit un grand efi'ort des yeux, dans la direction 
qui lui était indiquée. Tout d'un coup elle s'écria : 

« Je.... je.... je vois ! 

— Que voyez-vous ? 

— Une médaille. 

— De qui ? 

— De la sainte Vierge. 

— Et de l'autre côté de la médaille ? 

— De ce côté, un homme âgé avec une tige de lis à la 
main : saint Joseph. 

— sainte Madone ! s'écria la tante, tu vois donc ? 

— Mais oui, je vois ; merci, merci, bonne Vierge, je vois ! » 
En ce moment elle tend la main pour prendre lu médaille ; 

mais celle-ci tombe et roule dans un coin obscur de la sa- 
cristie. 

La tante se baisse pour la ramasser; dom Bosco s'y oppose. 

« Laissez, laissez-la faire, on saura si elle a ciîectivement 
recouvré la vue. » 

La jeune fille retrouve et ramasse la médaille. Alors, 
comme saisie de déhre, elle se met à pousser des cris de joie, 
et, sans plus rien dire à personne, sans même songer à re- 
mercier Dieu, elle s'échappe et reprend la route de Vinovo, 
suivie de sa tante et de l'autre femme qui l'avait accompagnée. 

Mais elle ne tarda pas à venir rendre grâces à la sainte 
Vierge, sans oublier une petite offrande, en rapport avec ses 
facultés, pour l'église de Notre-Dame Auxiliatrice. Depuis ce 
temps elle n'a plus souffert des yeux et sa vue est restée par- 
faite. 

Fait également singulier : la tante qui l'avait amenée a été 
déUvrée en même temps d'une violente douleur rhumatismale 



— 139 — 

à l'épaule et au bras droit, qui durait depuis longtemps et 
l'avait rendue incapable des travaux de la campagne (0. 

Quoique dom Bosco évitât de parler de ces événements, le 
bruit s'en répandit par toute l'Italie. De Gènes à Venise et de 
Milan à Palerme, les faits que nous venons de rapporter furent 
commentés, grossis, quelquefois dénaturés. - 

Un médecin aborda un jour dom Bosco à l'Oratoire dei 
Saint-François de Sales. | 

« On dit, mon père, que vous guérissez de toutes sortes 
de maladies. 

— Moi ! pas du tout. 

— On me l'a affirmé, et Ton m'a cité les noms de per- 
sonnes et la nature des maladies. 

— On se trompe, monsieur le docteur, sur les causes sinon. 
sur les faits. Beaucoup de personnes viennent ici solliciter des. 
grâces par l'intermédiaire de Notre-Dame Auxiliatrice. Si 
elles les obtiennent, je n'y suis pour rien, c'est à la sainte 
Vierge qu'elles les doivent. Or, vous savez, docteur, que la 
sainte Vierge est toute-puissante. » 

Le médecin hocha la tête : « Moi d'abord, dit-il, je ne 
crois pas aux miracles. J'y croirais si la sainte Vierge en vou- 
lait faire un pour moi, mais.... » 

— Pourquoi ce mais, docteur ? Si vous aviez la foi et l'hu- 
mihté de cœur, comme les autres, vous pourriez être soulagé 
tout aussi bien qu'eux. Dites-moi quelle est votre maladie. » 

Le médecin raconta qu'il avait des crises d'épilepsie, qu'elles 
étaient de plus en plus fréquentes depuis un an, et qu'il ne 
pouvait plus sortir sans être accompagné, de crainte d'acci- 
dent. 

« Eh bien, dit le prêtre, il faut d'abord purifier votre 
conscience ; mettez-vous là ; je vais vous confesser, 

— Me confesser, moi ! 

— Et pourquoi non ? Seriez-vous sans péché ? 

— Oh! pour cela, mon père.... mais je ne crois pas à la 

(1) Dom Bosco, par le docteur Charles Despine?, p, 92. 



-140 - 

confession, ni à la prière, ni à la sainte Vierge, ni même à 
Dieu, pas plus qu'aux miracles. 

— Mettez-vous là tout de même, cher monsieur; cela ne 
peut vous faire aucun mal, et, ne fût-ce que par l'attitude 
[uamiliée, vous attirerez sur vous les grâces dont vous avez 
Ibesoin. » 

Le docteur se laissa faire; le prêtre l'invita à prononcer 
avec lui les paroles du signe de la croix. 

Le docteur fut étonné de les retrouver dans sa mémoire; il 
y avait quarante ans qu'il ne les avait dites. Puis il écouta le 
prêtre, se sentit profondément remué, pria avec lui, pleura, 
promit de mener désormais une vie régulière, et finit par se 
réconcilier complètement avec Dieu. 

La confession achevée, dom Bosco l'embrassa et lui dit : 

« Vous voilà guéri de votre plus grand mal, celui auquel 
vous ne songiez pas; j'espère que l'autre, celui qui vous a 
amené ici, a disparu de même; si cette espérance se confirme, 
vous remercierez Notre-Dame Auxiliatrice, et non le pauvre 
prêtre Jean Bosco, qui n'est qu'un pécheur comme vous. » 

Le médecin, depuis lors, n'a jamais éprouvé la moindre 
atteinte de son mal. 

Et il est souvent venu rendre grâces à Notre-Dame Auxilia- 
trice pour la guérison de son corps et celle, encore plus pré- 
cieuse, de son âme ^^). 

(1) Dont Bosco, par le docteur Charles Despiney, p. 96. 



CHAPITRE XII. 

VIES DE QUELQUES ÉLÈVES DE DOM BOSCO RACONTÉES 
PAR LUI-MÊME. 



L'immense édifice moral que dom Bosco a légué au monde 
prenait corps à mesure que les pierres de ses édifices sor- 
taient de terre, et il se trouva qu'il dépassait de beaucoup les 
conceptions premières du fondateur. Un progrès en amenait 
un autre. On n'avait songé d'abord qu'à discipliner l'enfance; 
on en vint à poser pratiquement et à résoudre plusieurs des 
grands problèmes contemporains : celui de l'association du 
travail pour faciliter à la jeunesse la lutte pour l'existence [the 
struggle for life, comme disent les Anglais); celui de l'apaise- 
ment des haines sociales; celui du recrutement du clergé dans 
un siècle indifférent et matérialiste; bientôt, non content d'as- 
sainir et de vivifier tout ce qu'il aura touché dans le vieux 
monde, dom Bosco fera sentir jusqu'au delà des mers son 
action civilisatrice. 

Au sortir de l'école primaire ou concurremment avec elle, 
les enfants suivent, dans les maisons salésiennes, ou une 
école professionnelle d'arts et métiers, ou des cours d'ins- 
truction secondaire, littéraire et scientifique. Chacun choisit 
ou se laisse guider dans le choix, conformément à ses dispO' 
sitions particulières. 

De même qu'il créa des écoles industrielles dans les villes. 



— 142 - 

il établit des colonies agricoles dans les campagnes. Son ac- 
tion comme initiateur au travail fut ainsi universelle. 

Mais avec quel soin particulier il surveillait les aptitudes 
des enfants ! Ses orphelinats furent comme des pépinières où 
il choisissait chaque année les arbres d'éhte pour les trans- 
planter dans un milieu plus élevé. De l'école primaire, il les 
faisait passer au collège ou gymnase de l'enseignement clas- 
sique, et de là, quand il y avait lieu, aux grands séminaires. 
Il s'attachait à seconder toutes les vocations, sans en violen- 
ter aucune. Et comme il savait faire rendre à chacun le plus 
de fruits qu'on en pouvait obtenir, étant donnée l'inégalité 
des dons naturels I Son coup d'œil et son ascendant, sous ce 
rapport, furent peut-être ce qu'il y eut de plus remarquable 
dans ses éminentes facultés de maître de la jeunesse. 

Donnons-lui la parole et bornons-nous à traduire les pre- 
mières pages d'un de ses écrits : 

« Un soir d'automne, je revenais de Sommariva del Bosco; 
arrivé à Garmagnola, je dus attendre une heure le convoi du 
chemin de fer pour Turin. Sept heures sonnaient; le temps 
était nébuleux ; un épais brouillard se résolvait en pluie 
fine; aussi l'obscurité ne permettait-elle plus de reconnaître 
personne à la distance d'un pas. Les lumières sombres de la 
gare émettaient des clartés pâles qui, tout près des réver- 
bères, se perdaient dans les ténèbres. Mais cela n'arrêtait 
point les ébats d'une troupe d'enfants qui, par leurs cla- 
meurs, attiraient l'attention, ou plutôt écorchaient les oreilles 
des spectateurs. Les cris de : attends, j^jren<is-^e, cours, ar- 
rête celui-là, ne manque pas cet autre, servaient à occuper 
la patience des voyageurs. 

» Au milieu de ces cris retentissait une voix plus distincte 
que les autres, et qui se haussait jusqu'à les dominer toutes; 
elle était comme la voix d'un capitaine ; tous les camarades 
répétaient les ordres donnés par elle, et les suivaient avec 
une rigoureuse docilité. 

» Aussitôt se forma en moi un vif désir de connaître celui 
qui; avec tant d'autorité et de promptitude, parvenait à mettre 



— 143 — 

un certain ordre dans un tel vacarme. J'épie le moment où 
tous sont réunis autour de ce chef et, en deux sauts, je me 
lance au milieu d'eux. 

» Tous se sauvent, comme épouvantés. Un seul reste, se 
retourne vers moi et, les poings sur les hanches, paraît vou- 
loir me faire tête. 

« Qui êtes-vous, vous qui interrompez notre jeu? 

» — Je suis un ami, 

» — Et que me voulez-vous? 

» — Je voudrais, si vous me le permettiez, prendre ma 
part de votre divertissement, 

)) — Mais qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas. 

» — Je te le répète, je suis un ami, désireux de me récréer 
avec Ici et tes compagnons. Et toi, qui es-tu? 

)) — Moi, dit-il d'une voix grave et sonore, je suis Michel 
Magon, général de la récréation. » 

» Pendant ce dialogue, les autres enfants, qu'une panique 
avait dispersés, revenaient l'un après l'autre et formaient 
un cercle autour de nous. Après quelques paroles pacifiques 
et hanales à quelques-uns d'entre eux, je m'adressai de nou- 
veau à Magon : 

« Mon cher Magon, quel âge as-tu? 

» — J'ai treize ans. 

» — Vas-tu déjà te confesser? 

» — Oui, oui. » 

» Et il éclata de rire. 

« As-tu fait ta première communion ? 

» — Oui, je l'ai faite. 

» — As-tu appris quelque profession? 

» — J'ai appris la profession du farniente, 

» — Ce métier-là ne te mènera pas loin.... Vas-tu à l'école ? 

» — J'ai fait la troisième élémentaire. 

» — As- tu encore ton père? 

» — Non, mon père est mort. 

» — Et ta mère ? 

» — Ma mère travaille au service d'autrui et fait ce qu'elle 



— 144 — 

peut pour nous donner du pain, à mes frères et à moi, qui la 
faisons continuellement endêver. 

» — Pauvre mère ! Mais que veux-tu faire, toi, pour l'ave- 
nir? 

)) — Il faudra bien que je fasse quelque chose, mais je ne 
sais pas quoi. » 

» Cette franchise de langage, jointe à une manière claire et 
correcte de s'exprimer, me fit éprouver une vive douleur de 
le voir abandonné ainsi. Il me sembla que si cette ardeur, ce 
naturel entreprenant, avaient la bonne fortune d'être cultivés, 
on pourrait obtenir beaucoup de ce garçon. 

« Mon cher Magon, repris-je, l'existence de vagabond 
n'est pas faite pour toi. Voudrais-tu apprendre un métier, ou 
continuer tes études ? 

» — Pourquoi pas? répondit-il avec émotion; vous dites 
vrai, la vie que je mène ne me va pas. Plusieurs de mes ca- 
marades sont déjà en prison ; pareille aubaine m'attend un de 
ces jours, j'en ai peur; mais qu'y faire? Mon père est mort, 
ma mère est pauvre ; je n'ai personne pour m'aider. 

» — Eh bien, mon ami, ce soir fais une prière au bon Dieu, 
tu sais • « Notre père, qui êtes aux cieux. » Fais-la du fond du 
cœur et prends confiance : il aura soin de toi, de moi et de 
tous. » 

» En ce moment la cloche de la garé frappait ses derniers 
coups, et je devais partir sans retard. Prends, dis-je à mon 
nouvel ami, prends cette médaille, et demain va trouver dom 
Ariccio, vicaire de cette paroisse ; dis-lui que le prêtre qui t'a 
donné la médaille désire des renseignements sur ta conduite. 

» Il prit la médaille avec respect, tout en me pressant de 
questions : Mais qui êtes-vous? De quel pays? Dom Ariccio 
vous connaît-il? 

» Je ne lui répondis pas ; le train sifflait ; je montai en wa- 
gon pour Turin. 

» Mais le fait de n'avoir pu connaître son interlocuteur pro- 
duisit chez Magon un vif désir de savoir qui était ce prêtre ; 
si bien que, sans attendre au lendemain, il se rendit de ce pas 



— 145 — 

chez dom Ariccio. Le vicaire comprit de qui et de quoi il s'agis- 
sait, et le jour suivant il m'adressa une lettre dans laquelle il 
me confirma exactement tout ce que mon petit général m'avait 
appris de lui-même et de sa famille (^). » \ 

On devine la suite. Dom Bosco le fit venir à l'Oratoire de 
Saint-François de Sales. « Je te prendrai, lui dit-il, mais à la 
condition que tu ne me mettras pas ma maison sens dessus 
dessous. 

— Oh ! ne craignez rien, je ne vous donnerai aucun cha- 
grin. Essayez seulement de moi, et vous verrez ! 

— Puisqu'il en est ainsi, puisque tu as bonne résolution 
de devenir docile et laborieux, je te garde. Mais, dis-moi, 
qu'aimerais-tu mieux , apprendre un métier ou faire tes 
études ? 

— Je ferai ce que vous voudrez^, mais si vous me laissez 
choisir, je vous avouerai que j'aimerais bien les études. 

— Et si tu étudies, que serais-tu désireux de faire, une fois 
tes classes terminées ? 

— Si un petit vaurien tel que moi, un bandit {u)i bir- 
bante).... dit-il en baissant la tête. 

— Eh bieU; continue. 

— Si, dis-je, un vaurien tel que moi pouvait encore devenir 
assez bon pour faire un curé, un bon curé comme vous.... 

— Nous verrons, mon ami, nous verrons ce qu'on pourra 
faire d'un birbante de bonne volonté. Tu vas te mettre à 
l'œuvre résolument, et nous examinerons ensemble, plus tard, 
pourvu que tu te conduises bien, nous examinerons si le bon 
Dieu t'appelle réellement à l'état ecclésiastique. » 

On lui donna pour compagnon spécial, ou, comme on dit à 
l'Oratoire, pour ange gardien, un excellent camarade qui, soit 
dans les jeux, soit au travail ou à l'église, prenait soin de le 
guider, de l'encourager, et qui eut rapidement conquis sa 
confiance. 



(1) Cenno biografico sul giovanetto Micfiele Magone, allievo deW Oratorio di SantO' 
Francesco di Sales, pel sac, Giovanni Bosco. 

DOM BOSCO. _ 10 



— 146 — 

Nous aimerions à redire ici jusqu'au bout, d'après l'auteur 
de sa transformation, comment cette transformation s'opéra. 

« Il était devenu tout triste, raconte dom Bosco ; le sourire 
ne se montrait plus sur ses lèvres ; souvent, tandis que ses 
camarades étaient corps et âme en récréation, il se retirait 
dans quelque coin à penser, à réfléchir, parfois à pleurer. Je 
l'observais de près ; aussi, quand le moment me parut venu, 
je le fis appeler et lui dis : 

« Mon cher Magon, je désirerais que tu me fisses un plai- 
sir, mais je ne voudrais pas un refus. 

» — Parlez seulement, répondit-il empressé, parlez, vous 
ne pouvez rien me demander que je ne sois disposé à faire 
pour vous. 

» — J'aurais besoin que tu me laissasses un moment maître 
de ton cœur; oui, ouvre-le-moi, mon cher enfant, que j'y 
puisse lire la cause de ce chagrin qui te mine et qui m'afflige. 

» — C'est vrai, ce chagrin.... ô mon père, je suis déses- 
péré ! » 

» Un sanglot lui coupa la parole et il se mit à pleurer abon- 
damment. Je le laissai se dégonfler. Ensuite je repris, sur un 
ton de plaisanterie : 

» Gomment ! le voilà ce général Michel Magon, chef de 
toute la bande de Garmagnola ! Quel général tu me fais ! Toi 
qui as le verbe si facile, tu ne trouves plus à m'exprimer ce 
que tu as sur le cœur ! 

» — Je ne sais par oîi commencer.... 

» — Dis-moi un seul mot, je continuerai, moi. 

» — Yoilà : j'ai la conscience tout embrouillée. 

» — SufiB.t, mon cher enfant, j'ai tout compris. J'avais be- 
soin que tu prononces ces premières paroles pour que je 
puisse dire le reste.... » 

Et le bon Père lui fit faire une bonne confession qui, pour 
l'enfant, fut le point de partage entre sa vie passée et une vie 
toute nouvelle. 

Le petit birbante devint un modèle accompli des vertus de 
l'enfance. Encore une citation : 



— i47 — 

« Je l'avais emmené en vacances aux Becchi, avec d'autres. 
Or, un jour qu'ils étaient à se divertir dans le bois, et tout ab- 
sorbés, ceux-ci par la recherche de champignons, ceux-là par 
l'abatage de châtaignes ou par le plaisir de faire de gros tas 
de feuilles, Magon disparut sans bruit. Un camarade s'en 
aperçut et, dans la crainte qu'il n'eût quelque mal, le suivit. 
Michel, se croyant bien seul, rentre à la maison, ne dit rien à 
personne et va droit à la chapelle. Celui qui l'avait accompa- 
gné de loin le trouva tout seul, à genoux aux pieds du très 
saint Sacrement et plongé dans le recueillement de la prière. 

)) Interrogé depuis sur le motif qui l'avait poussé à s'isoler 
ainsi, il répondit : J'ai trop peur de retomber dans le péché ; 
c'est pour cela que je vais supplier Jésus, dans son sacrement, 
de me donner force et persévérance. 

» Une autre fois, pendant les ipêmes vacances, j'entendis 
pleurer, la nuit, quand tout le monde dormait. Je me mets 
tout doucement à la fenêtre et je vois, dans un angle de l'aire 
à battre le grain, un enfant qui regarde en l'air et qui san- 
glote et soupire. C'était Magon. Je l'appelle : Es-tu malade, 
Magon ? 

)) Lui, qui se croyait seul, fut tout confus et troublé. Il ne 
savait que répondre. Mais lorsque j'eus renouvelé la question, 
il répondit exactement ceci : 

« Je pleure en admirant la lune, qui depuis tant de siècles 
reparaît avec régularité pour éclaircir les ténèbres, sans 
jamais désobéir aux ordres du Créateur ; tandis que moi, qui 
suis raisonnable, j'ai désobéi tant de fois, si jeune encore, 
j'ai de mille manières offensé mon Dieu, m 

» A ces mots, il se remit à pleurer. Je le consolai en 
quelques mots, le rassurai, l'encourageai, et il alla reprendre 
son sommeil interrompu. Mais j'admirai, dans un jeune 
homme de quatorze ans à peine, de si hautes préoccupations 
et une conscience si tendre (i). » 

C'est ainsi que dom Bosco savait gagner et élever les âmes. 



(1) CfiMO biografico suL giovanetto Michèle Magone, p. 56. 



— -148 — 

Si le jeune Magon eût vécu, il serait aujourd'hui un des 
hommes les plus distingués du clergé italien, qui en compte 
un si grand nombre. 

Nous l'avouons ingénument : nous voulions nous en tenir 
là pour cet enfant, mais nous venons de relire le récit de sa 
mort et nous ne résistons pas à la satisfaction de prolonger, 
sur ce point encore, la profonde édification du petit livre de 
dom Bosco : 

« Tout d'un coup il m'appela par mon nom et me dit : 
« Nous y sommes, venez à mon aide ! 

» — Sois tranquille, lui répondis-je, je ne te quitterai pas 
que tu ne sois avec le Seigneur en paradis. Mais puisque tu te 
crois au moment de partir de ce monde, ne veux-tu pas 
donner le dernier adieu à ta mère? 

)) — Non, répondit-il, je ne veux pas lui occasionner une 
aussi grande douleur 

» — Ne me laisses-tu pas au moins quelque commission 
pour elle? 

» — Oui, dites à ma mère qu'elle me pardonne tous les cha- 
grins que je lui ai causés pendant ma vie; je m'en repens. 
IDites-lui que je l'aime bien, qu'elle prenne courage.... que je 
vais l'attendre en paradis. » 

» Ces paroles firent pleurer tous les assistants. Je refoulais 
mes propres larmes afin d'occuper en de bonnes pensées ses 
derniers moments. Je lui adressais donc, de temps en temps, 
quelques questions : 

« Que dirai-je de ta part à tes camarades? 

» — Qu'ils fassent toujours de bonnes confessions. 

» — De toutes les actions de ta vie, quelle est celle qui, en 
ce moment, te donne le plus de joie? 

i) — Ce qui me console le plus en ce moment, c'est le peu 
que j'ai fait en l'honneur delà sainte Vierge. Marie, Marie, 
qu'il est bon de mourir votre serviteur! Toutefois, mon père, 
il y a une chose qui m'inquiète. Quand mon âme, séparée 
de mon corps, sera pour entrer dans la vie éternelle, que 
devrai-je dire ? à qui m'adresseï ? 



— li'J — 

» — Ne crains rien, lui dis-je, Marie t'accompagnera devant 
lo souverain juge; laisse-lui le soin de tout. Mais avant de te 
laisser partir, je voudrais te donner une commission. 

» — Donnez, mon père, je ferai de mon mieux pour obéir. 

» — Quand tu seras en paradis et que tu auras vu la vierge 
Marie, présente-lui mon humble et respectueuse salutation 
et celle de tous ceux qui habitent ici. Prie-la de nous bénir ; 
qu'elle nous garde sous sa protection de telle sorte que pas un 
de ceux qui sont dans cette maison, ou que la divine Provi- 
dence y enverra, ne se perde pour l'éternité. 

» — Je ferai votre commission, mon père; n'en avez-vous 
pas d'autres? 

» — Pour le moment, rien de plus; repose-toi Ci). » 

Peut- on imaginer une foi plus entière et plus naïve que celle 
qui respire dans ce dialogue entre^deux prédestinés? 

La biographie du jeune Dominique Soave, par le même au- 
teur, n'est pas moins édifiante et ne donne pas une moindre 
idée de l'esprit qui régnait dans ce pieux Oratoire de Saint- 
François de Sales. Nous citons toujours : 

« Après la définition du dogme de l'Immaculée Conception, 
Dominique voulut en perpétuer le souvenir parmi nous d'une 
manière vivante. Dans ce but, il choisit plusieurs de ses cama- 
rades disposés à se joindre à lui pour former une association 
portant le titre auguste que l'Eglise venait de reconnaître à la 
Reine du ciel. Il fit un règlement que le directeur approuva 
aux conditions suivantes : 

« Les promesses des associés n'auront pas force de vœu ; 
elles n'obligeront même pas sous peine de péché quelconque, 
et aucune pratique nouvelle ne pourra être ajoutée sans la 
permission du supérieur. 

» Dans les réunions qui auront lieu une fois par semaine, 
on indiquera un acte extérieur de charité à faire, comme de 
i^dlayer et approprier l'église, faire le catéchisme aux enfants 
ignorants, procurer du secours aux malheureux, etc. 

(1) Michèle Migone, p. 70. 



— IbO - 

» Les communions seront distribuées de manière qu'il y en 
ait quelques-unes tous les jours. 

» Le but fondamental de l'association sera de propager la 
dévotion envers le très saint Sacrement et la sainte Vierge. » 

» Dominique fut un des membres les plus zélés; il se com- 
portait en docteur dans les conférences tenues et présidées 
par l3S jeunes gens eux-mêmes. Plusieurs de ses amis marchè- 
rent sur ses traces; mais comme ils vivent encore, il me paraît 
prudent de ne les point nommer. Je parlerai seulement de 
Jean Massaglia, de Camille Gavio et de Joseph Bongiovanni, 
parce que tous les trois ont déjà reçu la récompense éternelle. 

» Gavio ne resta que deux mois avec nous, mais ce court 
espace de temps suffit pour laisser un souvenir ineffaçable de 
sa sainteté. 11 était doué d'un talent supérieur en peinture et 
en sculpture, tellement que la municipalité de Turin se déter- 
mina à lui venir en aide pour lui faire continuer ses études 
artistiques. 

» Arrivé à l'Oratoire, il passait ses récréations à regarder 
les autres s'amuser, peut-être à cause de son état maladif, ou 
de son éloignement de la maison paternelle. Dominique 
remarqua son air pensif et vint aussitôt près de lui : 

« Eh bien, « le nouveau, » tu ne t'amuses donc pas? 

» — Non, mais vos jeux me donnent autant de distractions 
que si j'y participais. 

» — Quel âge as-tu? 

» — Quinze ans accomplis. 

» — Tu parais triste : serais-tu souffrant? 

» — Oui, j'ai fait une maladie qui m'a conduit aux portes du 
tombeau, et je ne suis pas encore pleinement rétabU. 

» — Tu voudrais sans doute guérir? 

)) — Pas précisément; j'aime mieux m'abandonner à la vo- 
lonté de Dieu. » ! 

» Ces paroles remplirent de joie le bon Dominique, qui i 
continua ainsi : ' 

« Celui qui cherche avant tout la volonté de Dieu est sur 
la voie de la sainteté. Tu veux donc devenir un saint? 



— loi — 

» — C'est mon plus ardent désir. 

» — Tant mieux : le nombre de mes amis va s'accroître. Dès 
aujourd'hui tu prendras part à nos bonnes œuvres et à toutes 
nos pratiques de dévotion. 

)) — Bien volontiers; que faut-il faire? 

» — Je vais te le dire en deux mots : notre premier soin est 
d'éviter le péché comme un ennemi, car il ôte la grâce de 
Dieu et la paix du cœur, ensuite nous tâchons de remplir 
exactement nos devoirs et d'être toujours contents. Voici une 
maxime que tu devras mettre en pratique pour entrer dans 
l'esprit de notre association : Servite Domino in lœtitia : 
servez le Seigneur avec allégresse. » 

M Cette conversation fut un baume qui pénétra l'âme de 
Gavio et la réconforta pleinement. Il devint l'ami de Domi- 
nique et l'imitateur de ses vertus; mais la maladie dont il 
portait le germe reparut au bout de deux mois. Tous les 
efforts des médecins, unis aux soins les plus dévoués, ne 
purent s'en rendre maîtres (.').... » 

La vertu de Dominique Soave atteignit à un degré élevé, si 
élevé qu'il parut favorisé de communications surnaturelles 
avec Dieu. Dom Bosco en indique des exemples. Le dé- 
vouement de ce jeune apôtre à la chaire de saint Pierre était 
admirable. 

Il aimait à s'entretenir du souverain pontife, assurant à 
plusieurs reprises qu'il désirait le voir avant de mourir, afin 
de lui communiquer des choses importantes. Je l'interrogeai 
à cet égard; il répondit : « Je voudrais dire au Pape qu'au mi- 
heu de ses tribulations, il doit s'occuper tout particulièrement 
de l'Angleterre, parce que Dieu prépare dans ce royaume un 
grand triomphe à son Eglise. 

— Sur quelles preuves s'appuient tes paroles? 

— Voici, mais n'en parlez à personne, on se moquerait de 
moi. Un matin, pendant mon action de grâces après la com- 
munion, je fus surpris par une distraction très forte. Il me 

(1) Cenna sul giovane Domcnico Soave. etc., pel sac. Giovanni Hosco, p. 71. 



— 1S2 — 

sembla voir une vaste plaine remplie de gens plongés en 
d'épais brouillards. Ils marchaient, mais comme des égarés 
qui ne savent où mettre les pieds. Une voix me dit : Ce pays 
est l'Angleterre. J'allais adresser des questions, lorsque parut 
Pie IX, tel qu[on le représente dans ses tableaux. Il était vêtu 
majestueusement et tenait en main un flambeau d'une écla- 
tante lumière. A mesure qu'il avançait, on voyait reculer les 
ténèbres, mais elles ne se reformaient pas derrière lui, si bien 
que la foule immense resta dans la lumière, comme en plein 
jour. La voix me dit encore : Ce flambeau est la religion ca- 
tholique, qui doit éclairer l'Angleterre. » 

Etant à Rome en 1858, dom Bosco fit part de ces détails 
au souverain pontife, qui les écouta avec intérêt et déclara 
n'en être nullement surpris. Il venait en effet de rétablir la 
hiérarchie catholique en Angleterre, et apprenait chaque jour 
quelque nouvelle conversion dans ce noble pays qui fut jadis 
File des saints et qui le redeviendra. 

Dom Bosco raconte ensuite d'autres extases du jeune Domi- 
nique. Lorsqu'on parlait du ciel devant lui, il n'en fallait pas 
davantage pour qu'il perdît connaissance; ses camarades le 
recevaient dans leurs bras. Il en était ensuite si humilié et si 
confus qu'il ne voulait plus s'amuser avec eux et cherchait à 
se promener seul. « Que voulez-vous, disait-il, je suis assailli 
de distractions, j'oublie à chaque instant où je me trouve, et 
je ne voudrais pas dire des choses qui feraient rire de moi. » 

« Il entra un jour dans ma chambre en courant, continue 
dom Bosco : « Venez, mon père, venez vite; il y a une bonne 
œuvre à faire ! 

» — Où veux-tu me conduire? lui demandai-je. 

» — Yite, vite, mon père, » répondit-il. J'hésitais encore; 
mais en le voyant si ému et si impatient, je consentis à le 
suivre; j'avais d'ailleurs éprouvé déjà l'importance de sem- 
blables invitations. 

» Il s'engagea successivement dans plusieurs rues sans s'ar- 
rêter ni parler; je le suivais de mon pas le plus hâtif. Enfin 
il pénétra dans une maison, monta jusqu'au troisième étage, 



— 153 — 

agita la sonnette en disant : « C'est là que vous devez entrer, 
mon père, » et il partit aussitôt. 

» On ouvre : • 

« Oh! vite, me dit une femme, vite, autrement il serait 
trop tard. Mon mari a eu le malheur de se faire protestant , 
il le regrette et demande en grâce de mourir dans la foi ca- 
tholique. M 

M Je m'approchai du malade, qui attendait avec anxiété. Je 
le réconciliai avec l'Eglise et lui donnai l'absolution. Cet acte', 
à peine accompli de la façon la plus expédilive, entra le curé' 
de la paroisse, que la famille du malade avait envoyé cher- ' 
cher; mais il commençait à peine d'administrer le dernier 
sacrement, et n'en était qu'à la première onction, que déjà il 
n'avait plus sous les yeux qu'un cadavre. 

» Je voulus savoir comment Dominique avait découvert ce 
moribond. Au lieu de me répondre, il me regarda d'un air 
douloureux et se mit à pleurer, de sorte que je ne lui en par- 
lai plus. » 

Après la mort de Dominique Soave, de nombreuses guéri- 
sons ou grâces extraordinaires de diverses natures furent obte- 
nues par son intercession. Dom Bosco en cite une dizaine, à 
la suite de son étude biographique (i) ; mais il les fait suivre 
de cette prudente déclaration, que nous nous approprions à 
notre tour et que nous allons reproduire en y changeant un 
seul mot : le nom de Bosco substitué à celui de Soave : 

« A tout ce qui a été dit ici à l'égard de dom Jean Bosco, 
» l'auteur n'a pas l'intention de donner d'autre autorité que 
» celle d'un simple récit historique. Il remet toutes choses 
» au jugement de la sainte Eglise, dont il se fait gloire de se 
)> dire le fils très obéissant, toutes les fois que l'occasion s'en 
» présente. » 

(1) Cenno, p. 87. 



CHAPITRE Xin. 



DOM BOSCO ECRIVAIN. — DOM BOSCO IMPRIMEUR. 



C'est vers la même époque, de 1845 à 1860, que dom Bosco 
publia la plupart de ses ouvrages. Où trouvait-il les moyens 
et la force d'embrasser tant de ' choses et de remplir en 
quelque sorte plusieurs carrières simultanées, dont chacune 
eût suffi à absorber un homme ordinaire? Ce secret est celui 
de sa foi; mais le temps bien distribué devient élastique, et 
la foi, selon la parole du Maître, transporte les montagnes. 

Dom Bosco a composé bien près d'une centaine de volumes 
gros ou petits, et en a inspiré, sans les signer, un bien plus 
grand nombre. Tous convergent vers un même but . l'exten- 
sion du règne de Dieu dans les âmes, et presque tous y 
tendent par un même moyen : l'éducation de la jeunesse. 

Leurs communes qualités sont la clarté, la sagacité, l'onc- 
tion. 

Qu'on ne lui demande pas les brillantes périodes d'une 

rhétorique visant à se faire admirer, il n'en a cure; il ne 

cherche qu'à être bien compris, à instruire, à convaincre, à 

persuader. Aucune phrase à effet, jamais d'excursions 

.^oiseuses hors de son sujet, peu de descriptions et toujours 

1 courtes, beaucoup de dialogues, beaucoup d'exemples entre- 

1 mêlés à ses démonstrations, bref, un dédain complet de ce 

; qu'on a appelé « l'art pour l'art; » m?is, en compensation, une 

! phrase nourrie, quoique généi^alement courte, des exprès- 



— 456 — 

sions simples, quoique toujours coulantes, toujours harmo- 
nieuses , une discussion bien enchaînée , une narration 
limpide, et parfois, sans qu'elle ait été cherchée, cette forte 
et saine éloquence qui naît de la vigueur des convictions et 
qui va au cœur parce qu'elle vient du cœur : tel est dom 
Bosco, la plume à la main. 

Un de ses disciples nous Ta peint avec amour et exacti- 
tude : 

« Je me sens tout ému quand je me rappelle ces belles 
années pendant lesquelles notre bien-aimé Père nous racon- 
tait , avec sa rare simplicité , la peine inouïe qu'il s'était 
donnée, au temps de sa jeunesse, pour cultiver les fleurs de 
la rhétorique, les périodes arrondies, les belles tournures, et 
ensuite les efforts qu'il dut faire, la lutte qu'il dut engager 
avec lui-même pour faire autrement et pour arriver à cette 
forme unie, simple, candide, et cependant toujours correcte, 
qui rend si aimables ses paroles et ses écrits. 

» Je me souviens de ce qu'il nous racontait au sujet de son 
Histoire ecclésiastique et de sa vénérable mère, douée d'un 
grand sens catholique, mais tout à fait ignorante en littéra- 
ture. Afin de rendre sa composition intelligible à tous, il lui 
en faisait la lecture, puis retouchait et corrigeait d'après ses 
conseils. Il lui arriva souvent de refaire des chapitres entiers, 
sans tenir compte de la fatigue. Son unique désir fat, sans 
dédaigner l'art dans sa sobre beauté, d'être bien compris (^). » 

Les écrits de dom Bosco peuvent se distribuer en quatre 
catégories : 

Œuvres de piété; 

CEuvres de discussion religieuse; 

Récits pour la jeunesse ; 

Cours classiques. 

Nous ne pourrions les analyser tous, même sommairement, 
sans dépasser les limites de cette histoire. Nous devons au 



(1) Les idées de dom Boso) sur l'imiruction el l'éducation, par François Cerruii, 
p. 42. 



— 157 — 

moins mentionner les principaux; sans cela on ne connaîtrait! 
pas dom Bosco tout entier. 

Ses principales œuvres de piété sont : 

Il Glovane proveduto, en français : le Jeune homme instruit 
dans la pratique de ses devoirs (la plupart des ouvrages de 
dom Bosco ayant été traduits, nous ne donnerons que les 
titres français) ; 

La Jeune fille instruite dans la pratique de ses devoirs; 

Le Chrétien selon l'esprit de saint Vincent de Paicl; 

La Clef du paradis mise aux mains des bons chrétiens ; 

Le Vade-mecum, ou Avis importants pour le salut; 

Prières du matin et du soir avec d'autres pratiques ; 

Manière pratique d'assister à la sainte messe; 

Le Jubilé, son institution et pratiques diverses pour la visite, 
des églises ; i 

Les six dimanches et la Neuvaine en l'honneur de sainti 
Louis de Gonzague; 

Un Mois de Marie; 

Une Vie de saint Joseph ; 

V Apparition de la-sainte Vierge à la Salette, etc., etc. 

Parmi les œuvres de discussion religieuse ou d'expositioni 
doctrinale nous citerons : 

Le Catholique dans le monde, entretiens familiers d'un père' 
avec ses enfants; 

Fondements de la religion catholique ; 

L'Eglise catholique et sa hiérarchie ; 

Entretiens d'un avocat et d'un curé sur la confession; 

Deux conférences entre deux ministres protestants et unpré-< 
tre catholique sur le Purgatoire; 

Maximin, ou Rencontre d'un jeune homme avec un mitiistrei 
protestant sur le Capitole ; 

Marie Auxiliatrice , histoire de son culte, etc., etc. 

Plusieurs de ces publications se sont écoulées à des cen- 
taines de milliers d'exemplaires, et le bien qu'elles ont fail; 
est incalculable. 

Les récits destinés à la jeunesse sont peut-être la partie 



— 458 — 

la plus exquise des travaux littéraires de dom Bosco. Nos lec- 
teurs en connaissent déjà deux, par des extraits : la biogra- 
phie de Dominique Soavc et celle de Michel Magon. 

Il en écrivit plusieurs autres, toutes remplies de charme 
autant que d'édification : 

Biographie du jeune Antoine Colle ; 

Biographie du jeuîie Louis Comollo; 

Courtes notices sur divers confrères salêsiens ; 

Biographie du jeune François Besucco , ou le Petit pâtre des 
Alpes ; 

Vie de Marie des Anges, carmélite; 

Notice sur dom Caffasso, etc. 

Il composa aussi des histoires ou contes de pure ima- 
gination, destinés à servir de cadres à l'enseignement de 
la vertu et à la faire aimer. La France a donné à la jeu- 
nesse de tous les pays bon nombre de recueils dans ce 
genre, depuis Berquin jusqu'à M""^ la comtesse de Ségur; 
l'Angleterre s'honore des petits romans de miss Edgeworth ; 
l'Allemagne, de ceux du chanoine Schmidt, le meilleur de 
tous; l'Italie, grâce à la plume de dom Bosco, peut désor- 
mais soutenir la comparaison avec les autres nations let- 
trées. 

Pierre, ou la Puissance d'une bonne éducation, est incontes- 
tablement un des modèles du genre. 

On retrouve le même intérêt et l'on respire le même par- 
fum de bon sens pratique et de sentiments délicieux dans les 
autres récits moraux et religieux de dom Bosco : 

Angelina, ou V Orpheline des Apennins; 

Séverin, ou Aventures d'un enfant des Alpes; 
j Contes et Nouvelles [Novelle e Racconti) ; 

Valentin, ou la Vocation empêchée, etc. 

Dom Bosco a même publié deux petits drames pour un 
théâtre d'écoliers : La Maison de la fortune et Louis, ou 
Dispute entre un avocat et deux ministres protestants. 

Parmi ses publications classiques se trouvent : 

Traité d'arithmétique simplifiée ; 



— IK) — 

Histoire sainte à l'usage des écoles ; 

Manière facile pour apprendre V histoire sainte; 

Histoire ecclésiastique à l'usage de la jeunesse ; 

Histoire d'Italie, depuis ses premiers habitants jusqu'à nos 
jours. 

Adoptés dans les divers établissements salésiens, ces 
traités sont arrivés naturellement à un chiffre considé- 
rable d'éditions; mais ils méritent leur succès. 

L'Histoire d'Italie — plus de 500 pages in-octavo d'un ca- 
ractère compact — n'est pas, comme tant d'autres, un sque- 
lette sans vie, une indigeste accumulation de faits, de dates, 
de noms propres, ni un plaidoyer pour ou contre un parti 
politique. Elle est un ex posé clair, judicieux, concis, des évé- 
nements; elle écarte les conjectures incertaines et les inci- 
dents secondaires, qui ne servent, qu'à embrouiller, et qu'un 
élève ne devrait pas être invité à retenir, puisqu'on sait 
d'avance qu'il ne les retiendra pas; elle s'attache (ce que nous 
voudrions bien voir aussi dans nos Histoires de France) à 
conduire de front la marche de l'esprit humain avec celle 
des révolutions des Etats, et à faire connaître les savants, les 
mœurs et coutumes, les écrivains, les bienfaiteurs ou les fléaux 
de l'humanité, en même temps que les rois et les généraux ; 
enfin, ne perdant jamais de vue ceux à qui elle est destinée, 
elle laisse aux ouvrages spéciaux tout ce qui pourrait être pour 
la jeunesse un sujet d'étonnement ou de discussion; mais 
il est un ordre de faits qu'elle met plus particulièrement en 
relief, ce sont ceux qui peuvent porter à l'amour de la vérité, 
de la vertu et de la patrie. 

Pour ce qui est de la véracité, je puis, dit dom Bosco dans 
sa préface, « je puis affirmer au lecteur que je n'ai pas rédigé 
une phrase sans la confronter avec les auteurs les plus accré- 
dités et, autant que possible, contemporains ou au moins voi- 
sins de chaque événement important. Je ne me suis pas non 
plus épargné la fatigue de lire avec soin tous les historiens 
italiens modernes, afin d'extraire de chacun ce qui m'a paru 
convenir à mon dessein. » 



— IGO — 

Nicolas Tommaseo, juge compétent, a fait de l'Histoire d'Ita- 
lie de dom Bosco un éloge sans réserves : « L'abbé Bosco, 
dans un volume relativement petit, a condensé toute notre 
histoire ; il sait choisir les faits et les entourer d'une lumière 
très vive.... Dans une si grande multitude de choses à racon- 
ter, il conserve l'ordre et la clarté qui, se répandant d'un es- 
prit serein, insinuent dans les jeunes esprits une heureuse 
sérénité. Pour faire des Uvres destinés à la jeunesse, certaine- 
ment l'expérience de l'enseignement ne suffit pas, mais elle 
est un puissant auxiliaire ; elle complète les autres qualités 
requises dans ce difficile travail. 

» Vouloir faire des enfants autant d'hommes d'Etat et leur 
apprendre à dogmatiser sur le sort des empires et sur les cir- 
constances qui firent perdre à tel ou tel capitaine une bataille 
rangée, c'est pédanterie pure et non toujours innocente, 
parce qu'elle habitue des esprits inexpérimentés à juger sur 
la parole d'autrui de choses qu'ils ne peuvent comprendre ; 
parce qu'elle leur donne ainsi une fausse conscience, et parce 
qu'elle ne les forme pas à apphquer modestement les docu- 
ments de l'histoire à la pratique de la vie commune. Ne voyons- 
nous pas au contraire les grands historiens, les grands poètes 
de l'antiquité, se complaire à dévisager l'homme public et à 
retrouver, à peindre en lui, et pour ainsi dire sous son masque, 
l'homme privé ; en sorte qu'ils jugent dans le prince et dans 
le citoyen le père, le fils, le frère ? De là l'incomparable beauté 
des œuvres poétiques ou historiques anciennes. Beaucoup 
d'écrivains modernes, au lieu de cette application sage et 
utile, font de leurs récits la démonstration de quelque théo- 
rie, qu'ils suivent du commencement à la fin, et à laquelle ils 
plient et tordent les faits et leurs causes ; ils se montrent ainsi 
eux-mêmes sans cesse, eux et leur projet, s'obstinant à ne 
laisser apparaître qu'un côté de la vérité, et, sous des formes 
différentes, vont répétant à satiété la même chose; ni narra- 
teurs ni peintres, mais déclamateurs importuns. Ils ne s'aper- 
çoivent pas que l'histoire, ainsi que la nature entière, est 
comme une grande parabole proposée aux hommes nar Dieu, 



— 161 - 

et que vouloir la restreindre à une thèse, c'est la stériliser et 
faire avorter misérablement le plan divin.... » 

Dom Bosco avait offert au ministre de l'instruction publi- 
que, M. Lanza, un des premiers exemplaires de l'Histoire 
d'Italie. Le ministre, après examen sérieux, fut si satisfait de 
l'ouvrage, qu'il le fit adopter pour les écoles publiques et 
remit à l'humble auteur un prix de mille francs. Plus tard, 
la guerre s'étant accentuée contre les idées rehgieuses, un 
autre ministre, M. Amari, voulut faire modifier quelques pas- 
sages : « Depuis votre première édition, dit-il à dom Bosco, 
un changement s'est produit dans les idées; pourquoi ne se 
refléterait-il pas dans votre livre? Vous savez le proverbe: 
chaque fois que la volaille reparaît sur la table, il faut une 
sauce nouvelle. 

— Pour la volaille, d'accord, répondit dom Bosco, mais il 
n'est pas permis d'accommoder ainsi les faits historiques. 
L'histoire est toujours la même, le vrai ne peut devenir le 
faux, pas plus que le blanc ne saurait être le noir. » Il refusa 
de refondre son travail pour en faire ce je ne sais quoi de flot- 
tant et d'indécis qu'on désirait; mais il perdit la clientèle des 
écoles publiques. 

Les mêm^s qualités de critique et d'écrivain se retrouvent 
dans l'Histoire sainte de dom Bosco et dans son Histoire ecclé- 
siastique, conçues d'après la même méthode et dans les mêmes 
dimensions. 

Le dernier de ces ouvrages a été publié par fragments suc- 
cessifs, dans Tordre chronologique, sous les titres de Vie de 
saint Pierre, Vie ds saint Paul, Vie des saints pontifes Lin, 
Clet e*< Clément, etc., etc. (il y a ainsi une vingtaine de vo- 
lumes de IGO à 250 pages chacun). Vie de saint Martin, évêquc 
de Tours, Vie de saint Pancrace, etc.; jusqu'à un recueil de 
faits et d'anecdotes sjr Pie IX, et à l'histoire de l'élection de 
Léon XIII au souveri::in pontificat. 

Par leur suje', ces divers récits se développent dans le do- 
maine de l'apologétique et de lascétisme autant que dans celui 
de l'histoire proprement dite. L'auteur, chemin faisant, prend 

DOU BOSCO. 11 



— 1<>2 — 

corps à corps et terrasse les calomnies les plus répandues 
contre l'Eglise. Ainsi, à la fin de la Vie de saint Pierre, il a mis 
en appendice, sur la venue de saint Pierre à Rome, contestée 
depuis peu par certains protestants, une dissertation lumi- 
neuse et qui est un modèle de discussion courtoise, mais ser- 
rée et irréfutable. 

La préface de ce même ouvrage est une profession de foi 
où se manifeste, dans sa pathétique naïveté, toute l'âme de 
l'auteur ; nous ne résistons pas au plaisir de la reproduire. 

« A qui veut entrer dans un palais clos et en prendre pos- 
session, le premier soin doit être de s'entendre avec celui qui 
en tient les clefs. 

» Malheur à qui se trouvant sur un navire en mer, n'est pas 
dans les bonnes grâces du pilote ! 

M Malheur à la brebis qui erre loin du berger et refuse 
d'écouter sa voix ! 

» Cher lecteur, tu as un palais à la possession duquel tu 
dois aspirer; mais, en attendant, tu navigues sur une mer 
orageuse, en danger constant de te briser sur les écueils; pour 
employer encore une autre comparaison, tu es une brebis er- 
rant parmi des pâturages dont quelques-uns sont empoison- 
nés, exposée à tomber dans les précipices, épiée par des loups 
rapaces. 

» Ah! oui, tu as besoin de te rendre propice celui auquel 
furent consignées les clefs du ciel ; tu dois confier ta vie au 
grand pilote du navire du Christ, au Noé du Nouveau Testa- 
ment ; tu dois te serrer auprès du suprême pasteur de l'Eghse, 
qui seul te guidera dans les pâturages sains, à l'abri des dan- 
gers. 

» Eh bien, le portier du royaume du ciel, le grand pilote et 
le pasteur des hommes, c'est saint Pierre, prince des apôtres, 
qui exerce ses fonctions dans la personne du souverain pon- 
tife, son successeur. Il ouvre et ferme, gouverne l'Eglise, 
guide les âmes au salut. 

» Ne regrette donc point, lecteur pieux, de parcourir la 
courte vie que je te présente; apprends à connaître Pierre, à 



— 163 — 

respecter son autorité suprême d'honneur et de juridiction, 
à distinguer la voix du pasteur, à l'aimer et à la suivre. Qui 
est avec Pierre est avec Dieu, chemine dans la lumière et 
court à la vie. Qui n'est pas avec Pierre est contre Dieu, va 
trébuchant dans les ténèbres, et se précipite à la perdition. 
En deux mots, là où est Pierre, là est la vie; là où Pierre 
n'est pas, là est la mort. » 

Afin de rendre moins onéreuse la pubhcation de ses œuvres, 
et bientôt celle des œuvres de ses disciples,, dom Bosco s'at- 
tacha, dès qu'il le put, à les imprimer lui-même. L'imprime- 
rie fut son industrie favorite; l'imprimerie, travail matériel, 
mais levier intellectuel et moral le plus puissant de notre 
époque. Les ateliers du Valdocco embrassèrent peu à peu 
tout ce qui concourt à la confection d'un livre : fabrication du 
papier, fabrication des caractères typographiques sortant, 
nets et parfaits, du laboratoire, sous la mam des enfants; 
composition et correction ; impression par de belles machines, 
pour le perfectionnement desquelles rien n'était épargné ; ate- 
liers de brochage, de reliure et de dorure. Tout cela vint ali- 
menter une vaste et riche Hbrairie, où s'étalèrent les plus 
beaux livres liturgiques, les ouvrages classiques édités ou 
réédités par dom Bosco ou sous son impulsion, et les publi- 
cations italiennes et françaises les plus utiles. Ces impri- 
meries et ces hbrairies furent multipliées, plus tard, dans 
presque toutes les maisons salésiennes. 

La papeterie principale fut installée près de Turin, à Mathi. 
Détruite par l'explosion d'une chaudière, elle a été rebâtie 
entièrement, et sur de plus grandes proportions, quelques 
années avant la mort du saint fondateur. 

Il envoya à la grande exposition de Turin, en 1884, une 
synthèse complète de l'industrie typographique, dont un visi- 
teur parle dans les termes suivants : 

« Vous avez là réunies et fonctionnant, vous touchez et em- 
brassez d'un regard, toutes les branches d'industrie qui se 
rapportent au livre, depuis la fabrication du papier jusqu'à la 
librairie, en passant par la fonderie de caractères, l'imprimerie 



— 164 — 

et la reliure; rien ne manque à cet ensemble, et tout s'y suc- 
cède dans l'ordre logique. 

» A droite, en un vaste réservoir, vous voyez la pâte des- 
tinée à être convertie en papier par une machine modèle, faite 
tout récemment d'après les derniers progrès de la science; à 
votre gauche, se trouve la librairie, à laquelle vous pouvez 
commander un livre, à faire avec cette même pâte qui attend 
le moment de circuler dans la machine, pour s'y transformer 
en papier. 

» Faites une courte promenade; suivez cette pâte tombant 
d'abord dans une large cuve en briques où elle est tourmentée 
pour se mêler intimement à l'eau la plus Hmpide ; suivez-la, 
devenue liquide et blanchâtre, sur les divers tamis qui la 
séparent de l'eau; puis soutenue par des toiles sans fin, voyez- 
la passer enfin sous les grands cylindres qui la compriment, 
la sèchent et la changent en un papier souple et résistant, 
que l'on découpe sous vos yeux pour le livrer bientôt, feuille 
immaculée, aux jeunes imprimeurs. Ceux-ci ont déjà composé 
la planche d'impression avec des caractères faits, tout auprès 
d'eux, par leurs camarades de la fonderie typographique; ils 
soumettent la feuille à l'action de la presse et la passent au 
reHeur, qui la phe, l'unit à ses sœurs par une soUde couture, 
bref, en forme un livre couvert en maroquin et le passe au 
doreur; celui-ci transmet enfin au libraire un magnifique 
volume doré sur tranches et artistement orné des filets d'or 
les plus gracieux. 

)) On imprimait alors une édition superbe de Fabiola, avec 
de nombreuses et très fines gravures dont l'exécution ne lais- 
sait rien à désirer. J'étais émerveillé : ce charmant ensemble, 
cette ravissante synthèse du travail et la confection rapide et 
économique qu'elle permet d'obtenir, sans rien enlever à la 
perfection des produits, est sans nul doute ce que j'ai vu de 
plus intéressant et de plus utile à l'exposition de Turin; ce 
sera mon meilleur, peut-être même mon unique souvenir (0. » 

(1) BvXkttn salétien, décembre 1884. 



— 16o — 

Eq anticipant sur l'ordre chronologique — chose inévitable 
si l'on veut conserver l'ordre des matières, — nous mention- 
nerons ici une des dernières créations de dom Bosco, celle du 
Bollettino salesiano, Bulletin salésien, pubhcation mensuelle 
qu'il commença en 1878, en italien, et qui eut lieu aussi en 
français à partir de 1879, et en espagnol à partir de 1886. 
Cette publication était devenue indispensable pour relier 
entre elles les différentes maisons salésiennes, lorsqu'elles 
se furent multiphées et répandues pour amsi dire par toute 
la terre. Elle a pour épigraphes les textes suivants : 

(c II enseigna le peuple, il pubha ce qu'il avait fait.... Il 
rechercha des paroles utiles, et il écrivit des discours pleins 
de droiture et de vérité. Les paroles des sages sont comme 
des aiguillons, et comme des clous enfoncés profondément, 
le pasteur unique nous les ayant données par le conseil et la 
sagesse des maîtres. » {Ecclcs., xii, 9, 10, 11.) 

« Le péril, très Saint Père, est tout entier dans la diffusion 
d'infâmes libelles; à ce mal immense je ne vois qu'un seul 
remède, la fondation d'une imprimerie catholique, placée 
sous le patronage du saint-siège; de façon que nos réponses 
ne se faisant pas attendre, nous puissions descendre dans 
l'arène avec avantage et répondre avec un succès certain aux 
provocations des apôtres de l'erreur. » 

fS. François de Sales.) 

« Il ne se tromperait guère celui qui attribuerait principa- 
lement à la mauvaise presse l'excès du mal et le déplorable 
état de choses auquel nous sommes arrivés présentement. 
L'usage universel ayant cependant rendu la presse en quel- 
que sorte nécessaire, les écrivains catholiques doivent s'em- 
ployer de toutes leurs forces à la faire servir au salut de la 
société. » (LÉON XIII.) 

« La presse périodique, soumise à l'autorité hiérarchique, 
inspirée par l'esprit de Jésus-Christ, devient un pouvoir 
immense : elle illumine, elle soutient la vérité, démasque 



— 166 — 

l'erreur, sauve et civilise; elle peut devenir un sublime 
apostolat. » (Cardinal Alimonda.) 

Ces textes sont un magnifique encouragement pour tous 
ceux qui se sont voués à servir la vérité dans la presse pério- 
dique, à l'exemple de dom Bosco. Ils n'ont pas toujours, 
comme lui, l'étendue du savoir, la finesse et la sûreté de la 
logique, ni l'agrément et le pittoresque du langage; puissent- 
ils avoir du moins le dévouement, la docilité, la charité, et 
cette modestie qui sied dans une carrière où l'on sait d'avance 
qu'on n'arrivera à rien ici-bas, ni à la faveur des princes, ni 
à la popularité auprès des foules! La carrière conduit au ciel, 
cela doit suffire. 

Mais il est glorieux et doux aux journalistes et aux impri 
meurs ou éditeurs catholiques d'avoir eu des confrères tels 
que dom Bosco» 



CHAPITRE XIV. 

COMMENT DOM- BOSCO ENTENDAIT l'ÉDUCATION. — SYSTEME 
PRÉVENTIF ET SYSTÈME RÉPRESSIF. — s'aTTACHER A. FORMER 
LA VOLONTÉ. — DIEU PARTOUT. 



On nous permettra de suspendre encore, dans ce chapitre 
et dans le suivant, l'exposé des faits, pour nous arrêter à ce- 
lui des doctrines ; si les pages qu'on va lire ne sont pas les 
plus entraînantes de cette histoire, elles ne seront pas les 
moins instructives ni, pour les esprits sérieux, les moins in- 
téressantes. 

Tout le plan d'éducation de dom Bosco repose sur la cha- 
rité chrétienne. Les courtes mais admirables instructions sur 
le système préventif, qu'il plaça en tète du règlement de ses 
diverses maisons, témoignent à la fois de la tendresse de son 
âme et de sa parfaite connaissance de l'enfant. 

Il existe deux systèmes, dit-il, le préventif et le répressif. 
fuB système répressif consiste à faire connaître la loi à ceux 
qui la doivent observer, puis à les surveiller pour punir les 
transgresseurs. Dans ce système, le représentant de l'autorité 
doit apparaître rarement, et toujours sévère; toute familia- 
rité lui est interdite. C'est le système le plus facile, le moins 
pénible; il convient au service militaire et, en général, pou 
régir les personnes adultes, qui sont en état de connaître les 
lois et de ne pas les perdre de vue. 

Bien différent, presque opposé, est le système préventif. Il 



— 168 — 

commence également par faire connaître la loi, mais il s'ap- 
plique à surveiller ensuite si étroitement et avec tant d'amour 
celui qui la doit accomplir, qu'on le mette pour ainsi dire 
dans l'impossibilité d'y manquer et qu'on lui en ôte le désir, 
s'il en a la faculté. Ce système s'appuie tout entier sur la 
raison, la religion et l'affection. C'est le plus noble et le plus 
juste, mais celui qui exige le plus de dévouement de la part 
de l'autorité. Il convient surtout à la jeunesse, parce qu'elle 
est naturellement si mobile qu'elle oublie à chaque instant 
et la loi et le châtiment, ce qui donne strictement droit à 
beaucoup d'indulgence, et aussi parce qu'on obéit bien mieux 
à l'amour qu'à la crainte. 

L'éducateur, selon dom Bosco, doit être un père, un con- 
seiller, un ami, plutôt qu'un maître. Son but est d'amener 
l'enfant à l'aider de ses propres efforts pour arriver au but 
commun, qui est son amélioration. 

Ainsi on ira au-devant du mal afin de le faire avorter; on 
dirigera et on fixera dans l'étroit sentier de la vertu des pas- 
sions naissantes qui, par la pente de la nature, suivraient le 
large chemin du vice ; on préviendra les manquements, afin 
de n'avoir pas à les punir. 

Mais quelle douceur infinie, quelle inaltérable patience, de- 
viennent alors nécessaires au maître! Quelle attention vigi- 
lante, sans cesse en éveil ! La pratique du système préventif 
n'exige pas moins que le strict accomplissement de la parole 
de saint Paul : « La charité est bonne, patiente; elle souffre 
tout, elle espère tout, elle supporte tout. » 

L'éducateur doit être sans réserve à ses enfants, leur don- 
ner son temps et son cœur, les précéder, les assister, les 
suivre partout, par lui-même ou par d'autres aussi sûrs et 
aussi dévoués que lui, ne les laisser jamais seuls et jamais 
inoccupés. De cette manière ceux mêmes qui seraient arrivés 
avec de fâcheuses habitudes pourraient difficilement les com- 
muniquer aux camarades innocents ; l'occasion leur manque- 
rait. 

Dom Bosco allait jusqu'à voiler la surveillance aux yeux ae 



— 1G9 — 

ceux qui en sont l'objet. Les maîtres qui, chez lui, président 
aux récréations, ou aux ateliers, ou aux études, portent non 
pas le nom de surveillants, mais celui d'assistants. 

En récréation, ils se mêlent aux jeux des enfants et se ré- 
partissent entre les différents groupes, de telle sorte que rienf 
ne leur échappe. 

Loin de nous la pensée de faire honneur à dom Bosco de 
l'invention de cette méthode. Elle existait avant les Salésiens, 
chez les Jésuites, chez les frères des Ecoles chrétiennes, et en; 
général dans toutes les maisons ecclésiastiques; c'est à elle' 
que ces maisons doivent de pouvoir subsister; on en retrouve 
même des vestiges plus ou moins décousus dans les lycées, 
gymnases et collèges d'Etat; là; beaucoup de maîtres bien 
intentionnés s'efforcent de corriger le vice d'un système qui 
sacrifie tout à l'instruction; mais ce vice est radical et incu- 
rable, heureusement pour l'enseignement libre. Si les col- 
lèges d'Etat, qui, grâce aux ressources du Trésor public, ont 
pour leurs professeurs une préparation spéciale et des garan- 
ties de carrière que seuls ils sont en situation d'offrir, pou- 
vaient y ajouter le don de l'éducation, tous leurs concurrents 
disparaîtraient en peu d'années. 

Quoi qu'il en soit, personne, avant dom Bosco, n'avait si 
bien défini la méthode préventive, et personne ne l'a mieux 
pratiquée. 

En ce qui concerne les punitions, nous allons transcrire 
ses instructions formelles : 

« Autant que possible, pas de punitions; s'il faut absolu- 

Iment punir, tâchez de vous faire aimer avant de vous faire 

'craindre; la suppression d'un témoignage de bienveillance 

deviendra un châtiment, mais ce sera un châtiment qui excite 

l'émulation, ranime le courage, et n'avilit point. 

» Auprès des jeunes gens est punition tout ce qu'on donne 
comme punition. On a observé qu'un regard moins affectueux 
sur quelques-uns produit plus d'effet qu'un soufflet. La louange 
quand une chose est bien faite, le blâme dans le cas con- 
traire, sont déjà une récompense et un châtiment. 



— 170 — 

» Sauf en des cas très rares, que les corrections, les châti- 
ments, ne se donnent pas en public, mais à part, loin des com- 
pagnons, et qu'on use de la plus grande prudence et patience 
pour que, à l'aide de la raison et de la religion, l'élève com- 
prenne son tort.... Il semble parfois que les élèves ne gardent 
oas rancune des punitions infligées; mais qui les a observés 
de près sait combien sont amers leurs ressentiments, surtout 
si les punitions ulcèrent leur amour-propre; ils oublient les 
punitions graves infligées par les parents, mais rarement 
celles infligées par les professeurs; on en a vu se venger bru- 
talement dans la vieillesse de certains châtiments, même 
justifiés, encourus dans les classes. Au contraire, le maître qui 
avertit discrètement et affectueusement l'élève éveille sa re- 
connaissance ; ce n'est plus un maître à ses yeux, c'est un ami 
qui a voulu le rendre meilleur et le préserver de punition, de 
déshonneur et de toutes sortes de désagréments. 

» Frapper de quelque manière que ce soit, mettre à genoux 
dans une position douloureuse, tirer les oreilles, et autres 
choses semblables, doivent s'interdire absolument; soit parce 
que ces punitions sont réprimées par la loi civile, soit parce 
qu'elles irritent les enfants et avilissent les caractères ^0. 

» Que le directeur fasse bien connaître les règles, ainsi que 
les récompenses et les châtiments institués pour les sauve- 
garder, afin que l'élève en faute ne puisse jamais s'excuser 
en disant : Je ne savais pas. 

» Depuis quarante ans que je m'efforce de pratiquer ce 
système (dom Bosco écrivait ceci en 1877) , je ne me souviens 



(1) Nous avouons que dans celte interdiction de frapper dom Bosco nous paraît un 
peu trop absolu : il y a des enfants qu'on ne peut guère redresser, à un certain 
âge, que par des sensations, attendu qu'ils n'ont pas encore de raison, et souvent 
peu de sentiments. La douleur physique est le moyen, l'unique moyen de les 
amener à la contrition morale. Vaut-il mieux les abandonner que les avertir par 
le seul endroit sensible chez eux? Les laissera-t-on périr plutôt que de les relever 
par les verges? La sainte Ecriture est fort loin de nous donuer un tel avis. 

Mais où dom Bosco est rigoureusement dans le vrai, c'est dans son observation 
sur la ditrérence entre les dépositaires directs de l'autorité paternelle et leurs man- 
dataires, quand il s'agit de frapper. Ce qu'un enfant acceptera de sou père ou de 
ea mère, il est rare, bien rare, qu'il le comprenne venant d'un maître. 



— 171 — 

pas d'avoir usé de punitions formelles, et, avec la grâce de 
Dieu, j'ai toujours obtenu non seulement ce qu'exigeait le de- 
voir, mais ce qui était simplement un désir de ma part, et 
cela avec des enfants dont on paraissait désespérer.... J'en ai 
vu de si bien pénétrés de leurs fautes et de la légitimité de 
la punition, qu'ils en venaient à la désirer.... » 

Mais la mansuétude et la patience ne sont pas encore assez 
pour mener à bien l'œuvre si difficile de l'éducation. Est- 
ce que, si ces vertus suffisaient, chacune de nos mères n'au- 
rait pas formé des saints L'attrait des jeux, l'éveil bien 
dirigé de la curiosité enfantine, sont également des moyens 
utiles, nécessaires même, et le fondateur de l'Institut salésien 
les mettait au premier rang de ses recommandations : 

« Qu'on donne, écrit-il, ample liberté pour courir, sauter, 
crier et s'amuser La gymnastique, la musique, la déclamation, 
le théâtre juvénile, la promenade, entretiennent la santé de 
Vâme et celle du corps; qu'on prenne garde seulement que 
la nature de ces récréations, les personnes et les discours qui 
y interviennent n'oiïrent quelque danger. Je répète avec saint 
Philippe de Néri, ce grand ami de la jeunesse • Faites ce que 
vous voudrez, cela m'est égal, pourvu que vous ne fassiez 
pas de péché. » 

Toutefois, ces divers moyens d'éducation ne sont encore 
que l'accessoire. Le jeu empêche l'enfant de rêver au mal ou 
de s'y abandonner; il lui ôte le loisir de clabauder, de 
médire, de soupirer après beaucoup de choses qui ne sont 
pas de son âge ni de sa condition présente; mais il ne suffit 
pas à former son cœur, à lui donner le goût et l'habitude de 
la vertu. 

Ce goût et cette habitude sont le but principal, le but 
suprême à atteindre; mais ils ne naissent pas dans les 
amusements ni dans la jouissance. Bien loin de là, c'est dans 
le travail et dans l'effort qu'ils se forment; c'est par l'immo- 
lation volontaire et incessante des mauvais penchants de la 
nature qu'ils grandissent et se fortifient. Il y a bien la paix de 
la conscience, la satisfaction du devoir accompli, l'exaltation 



— 172 — 

de la victoire morale remportée; tout cela constitue une jouis- 
sance très douce et un encouragement que nous sommes loin 
de méconnaître; mais cette jouissance est délicate et peu 
[accessible aux tout jeunes enfants. La réalité rigoureuse n'en 
ireste pas moins ceci : la vertu vit de sacrifices ; un rayon 
.t)rille sur son front : le chaud rayon du courage. Si la victoire 
sur la paresse du corps et les rébellions de l'esprit devient 
définitive, alors tout est gagné : la vie de l'homme gar- 
dera ce pli admirable , cette empreinte qui ressemble au 
cachet de l'honneur et qu'on appelle le caractère. Le carac- 
tère, c'est-à-dire la fidélité laborieuse à tous les devoirs et à 
toutes les saintes causes, en un mot la vertu dégagée de tout 
alliage, pure de tout compromis et de toute défaillance, nette 
comme le métal au sortir du creuset. « Il entre toujours 
de l'immolation dans la trempe du caractère, observe un 
grand écrivain contemporain, comme il entre toujours du feu 
dans la trempe de l'acier; c'est cette trempe douloureuse qui 
en fait une si grande chose, si grande vraiment que lorsqu'on 
a dit d'un homme : il a du caractère! on a fait de lui le plus 
bel éloge, mais aussi le plus rare ('). » 

Le Plaisir, le Devoir, ont été créés frères ; 
Au paradis terrestre ils ne se quittaient pas. 
Mais lis sont ennemis depuis lors, et leurs pas 
Les égarent sans cesse en des chemins contraires. 
La suprême science, enfants, c'est de savoir 
Rencontrer le Plaisir et suivre le Devoir. 

Dom Bosco, dans un de ses ouvrages, a étudié les causes de 
l'affaibhssemenl général des caractères. Il les signale avec 
une saisissante clarté : 

« Si l'on élève si mal les enfants, c'est un peu par ignorance, 
dit-il, mais c'est aussi par égoïsme et tendresse mal enten- 
due. 

» On cherche à jouir de l'enfant au lieu de se sacrifier à lui. 
Ce qu'une affection sincère, il est vrai, mais étroite et impré- 

(1) L'abbé Buathier, le Sacrifice dans la vie chrétienne, i». 320. 



— 173 — 

voyante dans son inconscient égoïsme, demande à ce fils si 
tendrement, mais si aveuglément aimé, c'est avant tout un 
triomphe pour l'amour-propre, et un régal pour la sensibi- 
lité. Partout on se plaît à faire parade des talents précoces du 
petit prodige. On boit avidement les éloges qui lui sont don- 
nés ; on le loue jusqu'en sa présence, sans même s'apercevoir 
des rapides progrès de sa vanité naissante, qui bientôt se 
changera en une présomption, une suffisance et un orgueil 
insupportables. 

» On se délecte et se repose dans les démonstrations afi'ec- 
tueuses du naturel de l'enfant. On est tout à la contempla- 
tion de ses grâces naïves. On reçoit et provoque ses câlineries 
comme l'on ferait des caresses d'un jeune chien, on le flatte 
comme cet animal ; comme cet animal, on le châtie avec hu- 
meur et colère lorsqu'il ennuie oujrefuse d'obéir ou de rester 
tranquille. On veut qu'il soit bien caressant, bien dressé, bien 
savant, et c'est tout.... 

» Quelle imprudence et quelle erreur ! Un développement 
précoce de l'intelligence est l'heureux et facile privilège de 
tous les enfants dont les grandes personnes daignent s'occu- 
per.... Mais ce qu'il ne faut pas perdre de vue un instant, 
c'est la nature et la dépendance mutuelle de nos facultés. Mal- 
heur à l'enfant si l'on ne s'attache qu'à développer en lui la 
faculté de connaître et celle de sentir, que, par une confusion 
aussi déplorable que commune, on prend pour la faculté d'ai- 
mer; et si, par contre, on néglige complètement la faculté 
maîtresse, l'unique source du véritable et pur amour, dont 
la sensibilité n'est qu'une trompeuse image, la volonté. 

» Si parfois ces parents insensés s'occupent de cette pauvre 
volonté, ce n'est pas pour la régler et la fortifier par l'exercice 
répété de petits actes de vertu demandés à l'affection de l'en- 
fant et facilement obtenus des heureuses dispositions de son 
cœur. Tout au contraire, sous prétexte de la nécessité de 
dompter une nature rebelle, ils s'attachent à réduire la vo= 
lonté par l'emploi de moyens violents, et ne réussissent qu'à 
la détruire au lieu de la redresser. 



- 17 i - 

» Par cette erreur fatale, ils troublent riiarmonie qui doit 
présider au développeuient parallèle des puissances de notre 
âme, et faussent les trop délicats instruments confiés à leurs 
mains inexpérimentées. 

» L'intelligence et la sensibilité, surexcitées par cette cul- 
ture intensive, attirent à elles toutes les forces de l'âme; elles 
absorbent toute sa vie. Bientôt elles ont acquis une extrême 
vivacité, jointe à la plus exquise mais aussi à la plus dange- 
reuse délicatesse. 

» L'enfant conçoit promptement, son imagination devient 
ardente et mobile; sa mémoire est fidèle et retrace, sans 
effort et avec une scrupuleuse exactitude, les moindres dé- 
tails; sa sensibilité ravit tous ceux qui rapprochent. 

)) Mais, déplorable manque d'équilibre ! toutes ces qualités 
brillantes couvrent à peine la plus honteuse insuffisance, la 
plus inconcevable faiblesse. L'enfant, et plus tard, hélas! le 
jeune homme, emporté par la promptitude de ses conceptions, 
ne sait ni penser ni agir avec suite ; il manque absolument de 
bon sens, de tact, de mesure, en un mot d'esprit pratique. 

» N'allez pas chercher en lui l'ordre et la méthode. Il 
brouille tout, confond tout, dans le raisonnement comme 
dans la conduite. Il vous déconcerte par de brusques et im- 
pétueuses saillies, par d'étranges inconséquences. Hier, il 
vous affirmait avec enthousiasme une prétendue vérité; de- 
main, avec la même et irrésistible conviction, il vous soutien- 
dra précisément le contraire. Sa raison, obscurcie par la fai- 
blesse de la volonté, ne lui permet pas de penser sérieusement 
par lui-même. Il reçoit des autres, ou des circonstances exté- 
rieures, tous ses jugements, et les adopte par cela seul qu'ils 
ont séduit son imagination ou flatté sa sensibilité; la même 
légèreté les lui fait abandonner ensuite : ils ont cessé de 
plaire, ou d'autres théories plus brillantes ont fasciné cette 
intelhgence mobile. 

» Trop agité pour pouvoir lire clairement au fond de son 
âme, il n'en connaît que la surface, c'est-à-dire les émotions 
passagères. Prompt à saisir tous les mouvements de cette sur- 



face, il croit vouloir résolument tout ce qu'il lui semble 
approuver ; incapable de se résister à lui-même, il l'exécute 
avec empressement.... Agir autrement lui paraîtrait un 
manque de franchise; il veut se montrer au dehors tel qu'il 
est au dedans; s'il domptait ses passions, il s'imaginerait faire 
un acte d'hypocrisie. Ainsi, croyant vouloir ce qu'il ne veut 
pas, il croit ne pas vouloir ce qu'il veut. La vertu le séduit, 
mais comme elle répugne à la lâcheté de sa nature, il prend 
cette résistance intérieure pour une volonté contraire; dupe 
de sa sottise, il se désespère de ns pouvoir croire ou vouloir 
ce qu'au fond il croit et il veut.... 

)) S'agit-il de décider s'il doit ou non faire une action im- 
portante : au lieu d'étudier cette action en elle-même, d'en 
examiner les motifs, les circonstances, la un, il interroge 
l'oracle, c'est-à-dire sa sotte sensibilité. 

» Tout entier à ses impressions, il se demande : Qu'est-ce 
qu'il m'en semble? et selon l'inclination ou la répugnance 
qu'il croit distinguer en son cœur, il agit ou s'abstient. C'est 
là ce qu'il appelle réfléchir! S'il s'est trompé, gardez- vous de 
le lui reprocher : il a fait pour le mieux, à sa façon. J'ai dû 
suivre ma conscience, vous dit-il, j'étais de bonne foi. 

)> Plus tard, s'il faut, en des circonstances difficiles, faire 
preuve de caractère, n'attendez rien de lui. Capable des plus 
généreux élans, il est aussi sujet aux plus étranges faiblesses. 
La violence et l'obstination seront les seules manifestations 
d'une volonté débile, et vous les trouverez toujours exercées 
à contresens. 

» Au moins les qualités du cœur rachèteront-elles tous ces 
défauts? La sensibilité si cultivée aura-t-elle fait de ce jeune 
cœur le plus tendre et le plus aimant des cœurs ? 

» Hélas ! on retrouvera ici le même vide et la même 
incohérence que dans l'intelligence. Le jeune homme s'affec- 
tionne facilement, mais il est aussi prompt à se détacher. Son 
cœur est, comme sa conscience, une mer houleuse soulevée 
tour à tour par les courants les plus contraires. 

» Sans être positivement méchant, il n'a d'autre loi que 



— 170 — 

son caprice. Il n'a jamais pu conserver d'amis, parce qu'il n'a 
jamais su se refuser, à leur endroit, les plus impardonnables i 
licences : une allusion cruelle, un sans-façon méprisant, une 
pointe blessante, un soupçon injurieux et sans fondement, 
une insolente boutade ! Et il s'étonne que l'amitié méconnue, 
froissée dans ce qu'elle a de plus délicat, se retire de lui ! 
Pauvre être incomplet, il se plaint d'être toujours incompris. 

» Promptitude et inconstance, voilà les traits fondamen- 
taux de ce caractère. On a voulu former un homme, on n'a 
réussi qu'à produire un être intelligent et aimant, mais faible 
et déraisonnable : un animal perfectionné 0). » 

La citation est un peu longue; mais connaissez-vous, dans 
les livres des moralistes les plus illustres, beaucoup d'analyses 
du cœur humain aussi fines et aussi sensées que ces réflexions 
-du bonhomme Bosco? Il en est, parmi elles, que nous vou- 
drions voir inscrites à côté de tous les petits lits, dans la 
chambre de toutes les jeunes mères. 

L'œuvre capitale est donc de former la volonté, de tremper 
le caractère. 

Mais comment l'allumer, ce feu vivifiant qui opérera la 
trempe morale ? Où trouver le mobile insinuant et fort qui pé- 
nétrera la volonté de l'enfant et la fera conspirer, en dépit de 
tous les obstacles, avec celle du maîtie, pour le rendre pur, 
loyal, laborieux, généreux, en un mot pour créer en lui 
l'homme solidement vertueux, l'homme de caractère? Un 
philosophe célèbre a cru donner la réponse : « L'instruction, 
tout est là; l'instruction suffit à l'éducation; rhom.me .'ns- 
truit est nécessairement un hounête homme. » 

Cet aphorisme a fait fortune de nos jours. Il a été adopté 
par la société modernO; et elle a fondé l'école sans Dieu, sous 
le nom d'école neutre, bien que la neulralité en pareille ma- 
tière soit aussi chimérique que le serait la neutralité entre 
l'affirmation ou la négation de la gravitation universelle, dans 
un traité de cosmographie. 

(1) Vie de Louis- Floury Antoine Colle, par doin Bosco, p. 23 à 31. 



— 177 — 

Assurément dom Bosco ne repousse pas l'instruction, même 
comme auxiliaire précieux dans le travail de la formation mo- 
rale. L'instruclioQ est en honneur dans les maisons salé- 
siennes et dans toutes les autres maisons religieuses ; elle y 
es^ de précepte et on l'y distribue complète et progressive, 
allant de l'alptiJibet à la littérature, aux sciences, à la philoso- 
phie. Dom Bosco y conduit par des méthodes ingénieusement 
abréviatives et qui mériteraient d'attirer l'attention des pé- 
dagogues officiels. Il la veut pratique et individuelle, et, plus 
heureux que les lycées ou gymnases d'Etat, ou les collèges 
Ide jésuites auxquels les parents envoient des enfants voués, 
coûte que coûte, avec ou sans dispositions, aux études secon- 
daires, il peut choisir pour les siens, étant lui-même le chef 
de la famille. 

Aussi chaque élève, étudié à fond, est adressé, suivant ses 
aptitudes, qui aux études littéraires ou scientifiques supé- 
rieures, qui à la culture des arts ou simplement aune carrière 
industrielle, à un métier. Il entend également que l'instruction 
soit variée et délicate ; il demande aux arts, nous l'avons dit, 
et en particulier à la musique, leur charme d'adoucissement, 
leur puissance d'élévation, en même temps que le rehef et 
l'éclat des cérémonies religieuses et des réunions publiques. 
Tout cela forme un ensemble assez complet. 

Et cependant si vous insistez auprès de dom Bosco : « Maître, 
vous qui avez eu de tels succès dans l'éducation, est-ce là 
votre moyen ? Peut-on se borner à instruire ? — Non, dira- 
t-il, l'instruction n'est qu'un accessoire, comme les jeux ; 
le savoir ne fait point l'homme, car il ne touche pas direc- 
tement à son cœur; le savoir rend l'homme plus puissant 
dans l'exercice du bien ou dans celui du mal; le savoir est 
une arme indiâ"érente par elle-même, et qui vaut ce que vaut 
le cœur, comme l'épée vaut ce que vaut la main qui la 
tient ; mais le savoir ne crée pas le goût et l'habitude de la 
vertu. » 

Hélas ! et en dépit de l'engouement contemporain, qui pas- 
sera, mais qui n'aura que trop duré pour la sécurité des socié- 

DOH BOSCO. 12 



— 178 — 

tés civilisées, telle est aussi la réponse de rexpérience. La sta- 
tistique de la criminalité, depuis l'institution de l'école sans 
Dieu, se charge de rabattre, sur ce point, les audacieuses pré- 
tentions de novateurs qui répudient les traditions du genre 
humain. 

Mais alors, quel est donc le secret de dom Bosco? Il l'a écrit 
tout au long dans sa règle : 

« La confession fréquente, la communion fréquente, la 
messe tous les jours, voilà les colonnes qui doivent soutenir 
tout l'édifice de l'éducation. » 

Et défait, dans toutes les maisons salésiennes, il y a chaque 
jour un certain nombre de communions, et pendant la messe 
de communauté, un ou plusieurs Pères se trouvent constam- 
ment à la disposition de ceux qui veulent se confesser. 

Dom Bosco lui-même fut un confesseur infatigable. Il se 
plaisait à confesser; il consacra à la confession un nombre 
incalculable d'heures et de journées. Qu'il faisait beau le voir 
aux retraites annuelles où il réunissait par provinces ses 
enfants, prêtres, clercs et laïques ! Tous aimaient à se con- 
fesser au Père, et lui, du matin au soir, il était à la dispo- 
sition de chacun. Son confessionnal était une chaise ordi- 
naire, placée au fond d'un corridor; à côté, une petite 
banquette pour le pénitent, et puis les bras, la poitrine du 
saint pour appui : comme les consciences se mettaient faci- 
lement à l'aise sur son cœur ! 

Commentant le très naïf, mais très net aphorisme de dom 
Bosco, « la confession fréquente, la communion fréquente, la 
messe chaque jour, » un orateur éloquent disait, dans une oc- 
casion récente et solennelle : 

« mères, n'est-il pas vrai que, malgré son indulgence, 
votre regard a plus d'une fois tremblé en saisissant chez vos 
enfants la trace de penchants redoutables et de force à arrê- 
ter leurs inclinations les meilleures? N'est-il pas vrai que 
plus d'une fois vous avez lu dans leur âme cette parole des 
livres saints : « L'homme est porté au mal dès l'adolescence ? » 
Et cette pente l'attirera toute sa vie ; vous le savez, nous le 



— il'J — 

savons tous. « Malheur à moi ! s'écriait saint Paul, je vois le 
bien, je le veux, et au lieu de lui je fais le mal que je ne vou- 
drais pas ! » 

» Toute âme abandonnée à ses énergies natives répète le 
gémissement de l'Apôtre, à moins que l'orgueil ne lui suggère 
de légitimer ses faiblesses en les érigeant en lois. Notre cœur 
est un malade, qui n'a pas en soi-même son remède. En Jésus 
seulement se trouve le baume réparateur ; et c'est pourquoi, 
pour redresser et prévenir chez ses enfants les défaillances 
inhérentes à notre faiblesse et pour préparer en eux le citoyen 
probe, l'ami fidèle, le chef de famille dévoué, en même temps 
que l'héritier des cieux, dom Bosco demande à la grâce, par 
une piété assidue, sa force pénétrante, son action salutaire, 
permanente, indispensable ; là est son grand ressort. 

» Et rien de facile, vous en ét'es témoins dans les maisons 
salésiennes, rien d'ouvert comme l'accueil spontané des élèves 
à ces pratiques pisuses. Ils s'adonnent volontiers à la prière, 
s'empressent d'eux-mêmes autour des autels, allègent souvent 
leur conscience aux pieds d'un confesseur. L'âme de l'adoles- 
cent, naturellement chrétienne, s'ouvre ainsi à la vérité et à 
la grâce comme la plante au soleil et à la rosée.... 

» Avez-vous jamais observé quelle attraction réciproque 
exercent le religieux et l'enfant ? Regardez-les ensemble, dans 
un angle de la classe ou du jardin. Malgré les différences entre 
la livrée du cloître et celle du monde, malgré le front blanchi 
de l'un et la blonde chevelure de l'autre, au fond rien de plus 
semblable que ces deux existences vouées chaque jour au 
même labeur, assujetties à la môme règle, l'une par choix, 
l'autre par nécessité ; toutes deux sans liberté, sans fortune 
présente, sans maîtrise d'elles-mêmes ; chacune n'ayant que 
son cœur, mais attirées l'une vers l'autre, celle-ci par le be- 
soin de donner, celle-là par le besoin de recevoir. 

» Et chez le religieux, quelle autorité l'exemple ajoute à 
cette sympathie! Si quelque résistance s'élève : « Hé quoi! 
iira-t-il, à votre âge, mon ami, trouver déjà trop long le 
temps du travail, de la soumission, de la douceur, mais.... » 



- 180 — 

Il suffit ; la seule vue de ce maître amoureusement courbé 
depuis des années sous le joug du devoir en a l'ait sentir 
à l'adolescent les droits et la beauté : toute discussion 
s'arrête, ou plutôt il n'y a pas de discussion à ces foyers 
chrétiens où l'exemple de la vertu chez les chefs enveloppe 
tout d'une atmosphère de régularité, de paix et de bonheur. 
Maisons bénies ! Le jeune homme en sortira armé pour les 
luttes de la vie, trempé par une sorte d'infiltration lente, 
dans le seul airain qui fasse les caractères : la fidélité au de- 
voir au prix du sacrifice; et si âpre que soit pour lui l'exis- 
tence, il marchera, soutenu jusqu'au bout par ce mâle et for- 
tifiant arôme du Calvaire qu'aura respiré à longs traits son 
adolescence, près des genoux et du cœur de ces crucifix 
vivants (•). » 

Un élève de dom Bosco, dom Giordani, raconte ce qui suit : 

« Il n'y a pas longtemps qu'un ministre de la reine d'An- 
gleterre visitait un institut à Tarin (évidemment il s'agit ici 
d'un institut salésien). Il fut conduit dans une vaste salle oii 
cinq cents jeunes garçons étaient à l'étude. Le visiteur 
s'émerveilla de leur silence parfait et de leur attention labo- 
rieuse, et sans surveillants. Sa surprise s'accrut encore lors- 
qu'on lui dit qu'il s'écoulait parfois toute une année sans que 
la discipline fût troublée et sans qu'on eût à infliger une pu- 
nition. « Est-ce possible? Et comment faites- vous? » de- 
manda- t-il; et en même temps il se tourna vers son secré- 
taire et le chargea de noter exactement la réponse. 

« Mylord; dit le directeur, nous possédons un moyen qui 
n'est pas de mise chez vous. 

» — Comment cela ? 

» — C'est un secret révélé aux seuls catholiques. 

» — Vous plaisantez, mon révérend Père ; il me semble 
pourtant que ma question était sérieuse.... 

» — Ma réponse Test aussi, mylord, et puisque vous tenez 



(1) Discoure prononcé par M«' Mourey, auditeur de rote, à Rome, pour Tinaugu- 
ratioQ de l'église du Sacré-Cœur, lo 15 mai 1887. 



— IcSI — 

absolument à ce que je m'explique, voici notre secret, for- 
mulé dans notre règle : la confession fréquente, la communion 
fréquente, la messe chaque jour : le tout, bien entendu, pra- 
tiqué dans toute la sincérité et avec toute l'ardeur dont nous 
sommes capables, nos enfants et nous. 

» — Vous avez raison, mon Père, ces trois moyens d'édu- 
cation sont hors de notre portée. Mais ne se peuvent-ils rem- 
placer par d'autres ? 

» — Oui, mylord, chez celui-ci par le bâton, le cachot; chez 
celui-là par le développement toujours regrettable de l'or- 
gueil et de l'intérêt personnel ; mais le plus souvent, du 
moins ici, chez des enfants de l'espèce des nôtres, par 
l'exclusion. 

» — C'est étrange, étrange !/ s'exclama l'homme d'Etat 
britannique; ou messe, ou bâton! Je raconterai cela à 
Londres (0. » 

Nous avons noté déjà l'étude attentive que dom Bosco ne 
cessait de faire des aptitudes et des vocations diverses. Il 
était devenu sur ce point d'une perspicacité plus facile à 
admirer qu'à imiter, car ce don de seconde vue, chez lui, 
touchait au surnaturel. 

Combien de fois dom Ronchail, M^"" Cagliero et d'autres 
ont raconté la révélation que dom Bosco fit de leur vocation, 
alors qu'eux-mêmes l'ignoraient encore! Ces récits avaient 
lieu parfois devant dom Bosco, et le père souriait, tandis que 
les fils pleuraient de joie. 

Mais ce n'était pas impunément que ceux que dom Bosco 
désignait comme appelés se dérobaient aux volontés du ciel. 
En 1884, une dame de l'aristocratie turinoise vint le trouver, 
accompagnée de son plus jeune fils. Dom Bosco lui demanda 
ce qu'elle comptait faire de lui et de ses autres enfants. 

« L'aîné, dit la dame, suivra la carrière diplomatique, 
comme son père. Le second entrera dans l'armée. Quant au 
troisième.... 

(1) La Gioventil e dom Bosco, pel sac. Dom&nico Giordani, p. 73. 



— 182 — 

— Le troisième, c'est celui-ci, interrompit dom Bosco en 
caressant l'enfant; nous en ferons un prêtre, et un bon 
prêtre, s'il plaît à Dieu.... et à vous, Madame. » 

La mère parut atterrée et demeura un instant sans voix; 
puis, tout d'un coup, avec une énergie sauvage : « Prêtre, 
jamais! s'écria-t-elle ; qu'il meure plutôt! » 

Le saint vieillard essaya de lui faire entendre raison. Dis- 
puter ses enfants à Dieu, à Dieu de qui nous les tenons, 
n'est-ce pas une ingratitude et une folie ? La malheureuse 
mère ne voulut rien entendre, répéta l'affreuse imprécation, 
et se retira bouleversée. 

Huit jours après elle reparut, toute tremblante cette fois et 
baignée de larmes : « Venez, dom Bosco, venez à notre 
secours, mon plus jeune fils se meurt. » 

On arrive dans la chambre de l'enfant; on y trouve des 
médecins réunis en consultation; ils n'ont, disent-ils, aucune 
idée de la nature du mal qui emporte le petit moribond. 

Celui-ci a tout entendu. Il appelle sa mère et lui dit d'une 
voix faible, mais distincte, en prenant la main de dom Bosco : 
« Mère, rappelez-vous, chez ce monsieur, ce que vous avez 
dit : Prêtre jamais; qu'il meure plutôt! Mère, c'est de cela 
que je meurs; le bon Dieu me prend malgré vous.... » 

Dom Bosco ne put qu'exhorter la pauvre femme à accep- 
ter la rude épreuve. L'enfant mourut peu d'heures après. 



CHAPITRE XV. 

:( MMEXT DOM BOSCO ENTENDAIT l'eNSEIGNEMENT. — NATURA- 
LISME ET CHRISTIANISME. — RÉSULTATS OBTENUS. 



L'enseignement, pour dom Bosco, c'était encore l'édaca- 
tion, car il ne visait à faire des savants que pour faire des 
hommes. 

La religion était donc l'âme partout présente qui vivifie le 
corps des études et répand dans toutes les parties de l'ensei- 
gnement sa chaleur et sa vie. De là, conformément au règle- 
ment qu'il donna à ses professeurs, il suit que le langage, les 
exemples, les canevas ou sujets de composition doivent tou- 
jours renfermer quelque idée, quelque maxime morale ou 
religieuse qui, en développant l'esprit, élève le cœur. Ce 
n'est pas assez de proclamer l'inanité de la morale indépen- 
dante, il ne faut pas la pratiquer en enseignant la jeunesse. 
De nos jours, on ne le dira jamais trop, la classe est rongée 
presque partout par un mal d'autant plus pernicieux qu'il est 
souvent ignoré; ce mal, c'est le naturalisme, autrement dit 
le paganisme ressuscité. 

Des classes élémentaires jusqu'aux cours supérieurs, du 
petit livre de lecture jusqu'aux leçons de la chaire, le fonda- 
teur de l'Oratoire salésiea s'est appliqué à dissiper cet air 
lourd et pesant qui nous enveloppe, nous étreint et nous 
suffoque; il n'admettait pas qu'on en revînt aux temps 
d'avant la Rédemption. 

Il necomprenait pas — et ni Ignace de Loyola, ni Jean-Bap- 



— 184 ~ 

tiste de la Salle, ni même le bon RoUin ne les eussent com- 
prises plus que lui — il ne comprenait pas ces prétendues le- 
çons de choses qui, sous prétexte que l'enfant doit se familiari- 
ser avec les objets, ne lui donnent que des idées matérielles, 
pour ne pas dire animales, et, au lieu de l'élever, l'abaissent. 
Les habits, les aliments, les boissons, tout ce qui se touche 
et ce qui se sent, voilà sur quoi l'on applique sa jeune intelli- 
gence, voilà sur quoi on le surcharge de notions accablantes 
pour elle, et généralement prématurées. Quant à lui montrer 
le Créateur dans la création, à lui parler du Christ, de la Vierge 
Marie et des saints, il n'en est pas question. Ouvrez les petits 
livres, les syllabaires même que cette cruelle pédagogie met 
aux mains de ces innocentes créatures, vous verrez le natu- 
ralisme profaner jusqu'à l'asile, l'asile, splendide création de 
la charité chrétienne, mais dont l'Etat s'empare pour le défi- 
gurer sous le nom d'école enfantine. Parcourez les règle- 
ments qui régissent ces institutions ; lisez attentivement les 
sentences, les exemples, les poésies, les petites fables pour 
orner la mémoire : vous ne trouverez rien qui dépasse le 
niveau des sens, rien qui dispose la jeune âme à goûter les 
suaves beautés de la religion, ni qui la prépare aux âpres 
luttes pour la vertu. 

On dira peut-être que les catéchismes et les prières vo- 
cales y suppléent. Mais d'abord, ces prières et ces caté- 
chismes n'ont pas heu partout; puis, là où ils ont lieu, ils 
sont relégués à part, comme choses accessoires et dont on 
peut se passer, car la religion ne fait pas partie du pro- 
gramme. pauvres petits êtres, que deviendront-ils ainsi 
étiolés et flétris dans leur première éclosion intellectuelle? 
Quels sentiments généreux, quelles habitudes viriles peuvent 
germer dans cette atmosphère tout imprégnée de positi- 
visme et d'égoïsme? Le crime, le grand crime des Loges 
maçonniques, le voilà : elles se sont emparées de l'enseigne- 
ment pour le ravaler, et leur compression avilissante se 
fait sentir jusque sur les écoles libres, qu'elles tiennent par 
leurs programmes. Dom Bosco mit toute son énergie à réagir 



— 18S — 

contre elles partout, à commencer par les classes élémen- 
taires. 

Cette réaction, il la continua dans les études secondaires 
et les cours supérieurs. Il ne pouvait souffrir, par exemple, 
ces traités prétendus vulgarisateurs de la science, romans ou 
causeries amusantes, qui, tous myopes, tous terre-à-terre, 
semblent avoir un but commun et unique : montrer à la jeu- 
nesse la nature dans ses derniers recoins, sans lui permettre 
d'y apercevoir le grand Être qui a tout fait et qui anime tout 
par sa présence universelle. Bien des familles, même chré- 
tiennes, se laissent prendre à cet enseignement de l'athéisme 
par omission. Nous n'avons pas trouvé dans ces livres un 
seul mot contre Dieu, dit-on pour se tranquilliser. C'est vrai; 
mais dans ces livres il y a tout, tout excepté Dieu. Et vous 
espérez que vos enfants rempliront spontanément ce vide 
immense, qu'ils pourront encore voir Dieu partout, alors 
qu'on les aura habitués à ne le voir nulle part, et qu'en eux 
la formation chrétienne ne sera pas étouffée ? aveuglement ! 
Si l'on n'en était pas chaque jour témoin attristé, on ne le 
croirait pas possible. 

Naturellement l'attention de dom Bosco se porta aussi sur 
la question des classiques littéraires. Un de ses disciples, 
dom François Cerruti, a publié sur ses idées à ce sujet deux 
lettres qui méritent d'être analysées. 

Comme point de départ, c'est toujours le même principe : 
faire des hommes, faire des chrétiens, tout en faisant des 
humanistes ou des savants. 

La formation d'un cœur est une œuvre difficile et de 
longue haleine. De même qu'un verre de bon vin ne saurait 
changer un tonneau de vinaigre, ainsi deux heures d'ins- 
truction religieuse par semaine ne sauraient infuser de fortes 
croyances et d'austères vertus. Mais de même qu'un verre 
de vinaigre suffit pour gâter un tonneau de bon vin, ainsi une 
demi-heure de mauvaise lecture ou de conversation corrup- 
trice peut bouleverser une âme innocente et la dévoyer à 
jamais. Il faut au jeune homme un enseignement continu, où 



— 186 — 

la loi divine se trouve répandue réellement, et où ne se mêle 
jamais aucun élément contraire. 

Aussi, dom Bosco voulait-il qu'on mît résolument de côté 
tous les auteurs pernicieux à la foi et aux mœurs, ou que, 
s'ils trouvent grâce partiellement à cause de la perfection 
de la forme, au moins ils soient rigoureusement expurgés et 
commentés avec prudence par le professeur. Dans cet ordre 
d'idéeS; il n'hésitait pas à revenir à la pratique des premiers 
chrétiens et à proscrire sans rémission toute la mythologie. 

« Hélas ! s'écriait-il un jour, que de jeunes intelligences, 
dont on pouvait tout espérer, ont été perdues par la mytho- 
logie ! » Et il ajoutait, parlant à ses jeunes professeurs réunis 
autour de lui : « Point de thèmes, point de versions, point 
d'exemples mythologiques 1 Honte à la mythologie ! La na- 
ture, dans sa virginale beauté la vie, dans sa réalité vraie ; 
l'histoire, dans ses pages immortelles, offrent au professeur 
un ample sujet d'images, de comparaisons, poarvu qu'il 
abandonne les lieux communs et qu'il se livre quelque peu au 
travail personnel. » Il recommandait surtout ce travail per- 
sonnel : « Quelle serait la valeur de notre christianisme si, 
par exemple, en interprétant Horace, l'idoie des humanistes, 
nous nous contentions de relever chez cet auteur l'élégance 
du langage, et même quelques bonnes maximes, si nous ne le 
condamnions comme il le mérite, lorsqu'il remplit ses chants 
d'ordures et se ravale au point de se vanter d'être un pour- 
ceau luisant et bien repu du troupeau d'Epicure? Horace peut 
causer à la pauvre jeunesse un mal irréparable, s'il n'est pas 
bien expliqué, ou s'il l'est avec peu de précaution. » 

Qaant aux classiques chrétiens,, bien loin de les reléguer 
au second plan, il leur donnait la place d'honneur. 

« Je veux bien, disait-il, qu'on explique tani qu'on voudra 
le De officiis de Cicéron, mais j'exige qu'on explique aussi le 
De officiis de saint Ambroise ; ainsi la morale chrétienne de 
celui-ci corrigera ou complétera la morale païenne de celui- 
là. Les œuvres de Cicéron ne sont pas à dédaigner, et saint 
Charles Borromée lui-même propose aux jeunes séminaristes 



— 187 — 

les discours Pro Archia et Pro Marcello; mais il veut qu'on 
lise et que l'on commente simultanément la Rhétorique de 
saint Cyprien, afin que le jeune homme n'acquière pas uni- 
quement les séductions du style, l'éclat des images et l'har- 
monie des sons, mais qu'il se tienne en garde contre l'art de 
tromper, contre la flatterie et le mensonge dont l'orateur de 
Rome païenne est un trop fameux maître; tromper n'est per- 
mis à personne, pas même à des avocats (i)! » 

Une autre fois, le 15 avril 1885, à Marseille, causant de ces 
catholiques, si nombreux aujourd'hui, qui ne le sont qu'en 
théorie, il s'écriait : « Non, mon ami, non, jamais une éduca- 
tion aux trois quarts païenne ne pourra nous donner de vrais 
et francs chrétiens. J'ai combattu (et ici il eut un accent de 
profonde douleur), j'ai lutté toute ma vie contre cette erreur . 
qui consiste à élever de jeunes chrétiens en païens. A cette 
fin j'ai entrepris une double publication, celle des classiques 
profanes les plus usités dans les classes, revus et corrigés, 
celle aussi des classiques chrétiens. Parmi ces derniers, j'ai 
choisi de préférence ceux dont le style est concis et élégant, 
dont la sainteté et la pureté de doctrine peuvent corriger et 
atténuer le naturalisme qui coule à pleins bords chez les pre- 
miers. Rendre aux auteurs chrétiens la place qui leur appar- 
tient, faire que les auteurs païens soient aussi inoffensifs que 
possible, c'est à quoi j'ai constamment visé dans les travaux 
que j'ai entrepris, dans tous les avis et conseils que j'ai 
donnés, de vive voix ou par écrit, aux directeurs, professeurs 
et surveillants delà pieuse société salésienne. Et maintenant, 
épuisé de fatigue et de vieillesse, je m'en irai de ce monde, 
résigné, mais avec la douleur de n'avoir point vu parfaite- 
ment comprise et réalisée une réforme à laquelle j'ai consacré 
la partie vive de mes forces, et sans laquelle nous n'aurons 
jamais, je le répète, une jeunesse bien formée, franchement 
et entièrement catholique (2). » 



(1) Cerutti, les Idées de dnm Bosco sur l'enseifijiemcnt, p. 9 

(2) Ibid., p. 5. 



— 18S — 

Cette plainte d'un saint qui fut en même temps un lettré 
nous touche vivement. Sans vouloir ranimer ici la fameuse 
querelle que Pie IX termina d'autorité, par son encyclique 
Inter multiplices, en date du 21 mars 1853, on ne peut s'em- 
pêcher de reconnaître que bien peu de chose a été fait dans 
cet ordre d'idées cher à dom Bosco, et que, dans ce peu, on 
a manqué de persévérance. 

Il est vrai que la réforme était aussi difficile que désirable. 
La liberté d'enseignement n'existe, en notre siècle de pré- 
tendue- liberté, que pour les Anglais et pour les Belges ; par- 
tout ailleurs l'Etat, comme un dragon jaloux, veille à la porte 
de toutes les carrières auxquelles aboutissent les études. En 
France, nous sommes généralement de facile composition : 
nous nous contentons de la hberté du personnel, oubliant 
qu'elle n'est qu'un leurre sans la hberté des méthodes et des 
programmes. Nous avons le droit d'enseigner, sous l'étroite 
surveillance de l'Etat, les idées de l'Etat, le scepticisme de 
l'Etat ; et nous nous croyons libres ! 

Quoi qu'il en soit, l'expérience, même restreinte, faite sous 
l'impulsion de dom Bosco,, et les heureux résultats des col- 
lèges salésiens, prouvent que sa méthode est la bonne. Ce 
n'est pas sans raison que Léon XIII, dans son encyclique 
Immortale Dei, met les fidèles en garde contre le natura- 
hsmeet le rationalisme, qu'il déclare incompatibles avec Tin- 
tégrité de la foi. 

Que les classiques profanes, en ce qu'ils ont de substantiel- 
lement bon, servent d'introduction aux classiques chrétiens; 
que le beau naturel de ceux-là reçoive son perfectionnement 
du beau naturel de ceux-ci; que les lumières supérieures 
des uns s'ajoutent à la splendide efQorescence des autres ; 
ainsi on ramènera l'unité dans les jeunes âmes, et dans les 
lettres et les arts la cohérence intime entre l'ordre naturel et 
l'ordre surnaturel, distincts entre eux, mais absolument unis. 
Sur cette union repose non seulement l'éducation, mais en- 
core l'édifice chrétien tout entier. 

Il nous resterait à examiner les études philosophiques et 



I 



— 189 — 

théologiques dans la Société salésienne ; mais sur ce point un 
extrait du règlement général en dira plus que tous les com- 
mentaires : 

« § XII. Des Etudes. 1° Les prêtres et tous les membres de 
la société qui veulent s'enrôler dans la milice cléricale s'ap- 
pliqueront à l'étude de la philosophie pendant deux ans, et à 
celle des sciences ecclésiastiques pendant quatre années con- 
sécutives. 

» T Ils étudieront principalement, en y employant toutes 
les forces de leur intelligence, la sainte Bible, l'histoire ecclé- 
siastique, la théologie dogmatique, spéculative et morale, 
ainsi que les livres et les traités faits pour instruire la jeu- 
nesse dans ces hautes matières. 

» 3° Notre premier maître sera saint Thomas, et ensuite les 
auteurs les plus célèbres qui ont commenté le catéchisme et 
la doctrine catholique.... » 

Si maintenant on veut juger l'arbre par ses fruits, la mé- 
thode salésienne ne redoute la comparaison avec aucune 
autre, même au point de vue des résultats purement humains. 
Chose étonnante, mais uniquement pour les esprits superfi- 
ciels, s'appliquer à former des citoyens pour le ciel est encore 
le meilleur moyen d'en former pour la terre. 

Le nombre des esprits distingués éclos à l'école de dom 
Bosco est déjà considérable, bien que la plupart de ses enfants 
ne soient encore que des débutants dans la vie. Celui des 
docteurs qu'il a présentés avec succès aux diverses universités 
italiennes ne se compte plus. Dom Rua, dom Lemoynne, dom 
Gerruti, dom Durando, M*"" Cagliero, ont pris rang, comme 
écrivains ou compositeurs, au nombre des gloires de leur pays. 
Bien d'autres sont ou seront l'honneur de l'épiscopat dans les 
deux mondes. 

Mais ce n'est pas seulement dans les lettres et dans le clergé 
que le grand éducateur des vagabonds a placé haut de bril- 
lants élèves; il en a dans le barreau, dans le commerce, dans 
l'agriculture, dans toutes les carrières. 

Un jour, à Rome, accompagné de son secrétaire, il traver- 



— 190 - 

sait le Corso, lorsqu'il fut abordé par un colonel en tenue qui 
lui demanda s'il n'était pas dom Bosco : 
« Pourquoi cette question? répondit-il. 

— Je vous demande si vous êtes dom Bosco ? 

— Encore faudrait-il savoir.... 

— Enfin, monsieur l'abbé, étes-vous, oui ou non, dom 
Bosco ? 

— Eh bien, oui, je suis celui que vous avez nommé. » 
Dom Bosco avait des raisons pour n'être pas entièrement 

rassuré sur les motifs d'une telle investigation, faite d'ailleurs 
d'un ton assez brusque. 

Mais à peine eut-il avoué son nom que le colonel, en pleine 
rue, se jeta à ses pieds, lui prit les mains et les lui embrassa : 

« Colonel, relevez- vous ; que faites-vous ? 

— mon père, mon bon père, vous ne reconnaissez donc 
pas votre enfant, le petit orphelin un tel, que vous avez adopté 
à la mort de ses parents? Que serait-il devenu sans vous? Moi 
je croyais bien vous reconnaître, mais je n'en étais pas sûr.... 

— Tiens, c'est toi, moutard? fit dom Bosco en souriant et 
en lui donnant une tape sur la joue. Tu as joUment changé de- 
puis l'époque de notre première rencontre. 

— J'ai tâché de faire honneur à mon père adoptif. En vous 
quittant je me suis engagé ; vous m'aviez fait instruire, vous 
m'aviez formé à la discipline et au travail, et.... me voilà co- 
lonel. » 

Le colonel ne voulut pas quitter dom Bosco sans avoir ob- 
tenu la promesse qu'il viendrait dîner chez lui le lendemain. 
11 lui présenta alors sa femme et trois beaux enfants, et tous 
ensemble ils rendirent grâce à Notre-Dame Auxiliatrice, qui a 
béni l'œuvre du Valdocco. 

Mais le plus bel éloge des idées de dom Bosco sur l'éduca- 
tion, la plus belle consécration de l'excellence de sa méthode 
est dans le fait suivant : 

A la mort du saint éducateur, aucun de ses élèves n'avait 
encore été frappé, pour crimes ou délits de droit commun, 
par les tribunaux. 



— 191 - 

Ce fait a peut-être déjà cessé d'être vrai au moment où nous 
écrivons ; en tout cas il ne saurait subsister bien longtemps : 
les plus purs ruisseaux prennent de la fange en s'éloignant de 
leur source et en s'élargissant, en devenant fleuves. La famille 
salésienne a cessé d'être une famille restreinte et choisie : elle 
verse chaque année dans la société l'énorme contingent de 
vingt à trente mille enfants dont la formation est achevée, 
sans compter plusieurs centaines qui n'ont pu être qu'ébau- 
chés. 

L'incomparable privilège cessera donc, s'il n'a cessé déjà. 
Mais n'est-il pas prodigieux que des multitudes d'hommes, 
généralement prédestinés par leur naissance à la prison et 
au gibet, soient restées durant quarante ans immaculées dr- 
vant la justice de leur pays ? 



CHAPITRE XVI. 

DOM BOSCO ET LE COMTE DE CAVOUR. — l'oEUVRE SALÉSIENNE 
SE RÉPAND HORS DE TURIN. 



Si la guerre de 1848 et la hain,e des Vaudois avaient attiré 
des tracas à dom Bosco, la guerre de 1859 et la politique pié- 
montaise, appelée par euphémisme politique annexionniste, 
ne lui en suscitèrent pas moins. Ils furent mêlés d'abord de 
douces compensations : l'Oratoire de Saint-François de Sales 
reçut plusieurs enfants de familles pauvres dont les chefs 
étaient appelés sous les drapeaux; il devint aussi un lieu de 
réunion pour les soldats français résidant à Turin. Dom Bosco 
ayant fait à ceux qui le visitèrent l'accueil le plus affectueux, 
et mis à leur disposition une salle avec des livres, des plumes, 
de l'encre et même des professeurs d'italien et d'arithmétique, 
on vit, au bout de quelques jours, comme une procession de 
pantalons rouges descendre au Valdocco, aux heures de 
liberté. Plusieurs centaines de ces braves gens s'approchè- 
rent des sacrements; les Pères en retenaient fréquemment à 
leur table et, à la fin, le nombre de ceux qui connaissaient 
personnellement dom Bosco et dom Rua était si considérable, 
que ces derniers ne pouvaient paraître dans les rues sans être 
accostés par des soldats français. 

Les batailles de Magenta et de Solférino avaient fait bien 
des orphelins. L'Oratoire ne fut pas le dernier à s'en aperce- 
voir d'u/ie manière sensible; chaque soir les lits des enfants 

DOM BOSCO. '^ 13 



— 194 — 

se rapprochaient un peu plus, afin de faire place à de nou- 
veaux arrivés. Le roi Victor-Emmanuel envoya deux légers 
secours, 250 francs d'abord, puis 200 francs. Mais on apprit 
que dom Bosco avait écrit à Pie IX pour essayer de le consoler 
au milieu des amertumes dont la politique l'abreuvait, et les 
dispositions changèrent. 

Dom Bosco ne fît aucun mystère de cette correspondance ; 
il publia lui-même, dans les Lectures catholiques du mois 
d'avril 1860, la réponse pontificale, qui se terminait ainsi : 

« .... Continuez, bien-aimé fils, les œuvres que vous avez 
entreprises pour la gloire de Dieu et l'utilité de l'Eglise. Sup- 
portez, si Dieu vous les envoie, les tribulations, quelle que 
soit leur gravité, et soutenez avec magnanimité les épreuves 
des temps que nous traversons. 

» Notre espérance repose en Dieu, qui, par la protection 
de la Reine du ciel et Souveraine du monde, la très sainte 
Mère de Dieu, Marie, Vierge Immaculée, nous délivrera de ces 
maux extrêmes et consolera son Eglise si profondément affli- 
gée, en lui donnant la victoire sur ses ennemis. Nous ne dou- 
tons pas que, dans ce but, et afin d'obtenir à notre faiblesse 
un prompt secours de Dieu, vous ne continuiez, bien-aimé 
Fils, avec tous vos disciples, à supplier ce même Dieu, avec 
une ferveur toujours croissante. » 

Aussitôt l'Oratoire passa pour un foyer de réaction, et son 
directeur pour un conspirateur redoutable. Les plus minu- 
tieuses perquisitions furent faites dans la maison, et les ins- 
pections les plus insidieuses dans les classes, afin de trouver 
un prétexte à fermer l'établissement. Dom Bosco accueillit 
les divers enquêteurs avec sa bonne grâce, mais aussi avec sa 
fermeté ordinaire, refusant de rien leur montrer s'ils n'exhi- 
baient des mandats en règle, puis de signer leurs procès-ver- 
baux s'ils ne les avaient rédigés contradictoirement avec lui; 
mais il déploya, entre temps, une charité si condescendante 
et si adroite, qu'il en amena plusieurs à revenir le voir pour 
se confesser. 

Sommé d'ouvrir un tiroir, le seul qui fût fermé à clef, (Jom 



— 193 — 

Bosco demanda d'en être dispensé : il y allait, disait-il, du 
crédit et de la réputation de sa maison. Naturellement cette 
hésitation ne fit qu'exciter la curiosité. Les gens de police, 
au nombre de cinq, se mirent en devoir de briser le meuble. 
Dom Bosco ouvrit; ils se serrèrent tous, anxieux, autour du 
précieux tiroir, s'attendant à voir apparaître enfin ce qu'ils 
appelaient le corps du délit, et avançant les mains pour ne 
pas le laisser échapper. Leur chef, l'avocat Tua, saisit une 
liasse de papiers ; sa figure rayonne; il semble dire : « Nous 
le tenons, le voilà! » et commence à lire à haute voix, afin 
d'être entendu de tous : « Pain fourni à dom Bosco par le 
boulanger Magra, dû : 7,800 fr. » 

« Eh! cela n'intéresse pas l'Etat, observe-t-il, et, mettant 
de côté le feuillet, il en extrait un autre : « Cuir fourni à 
l'atelier de cordonnerie de dom Bosco, dû : 2,150 fr. ; » puis 
un troisième : « Huile fournie à dom Bosco : 1,500 fr. » 

Il voulait s'arrêter; dom Bosco le pria de poursuivre et lui 
fit constater ainsi que, s'il dépensait énormément, ce n'était 
pas pour acheter de la poudre et des balles : « Vous devez 
comprendre, ajouta-t-il, que je ne fusse pas empressé de 
vous révéler mes dettes; maintenant que vous les connais- 
sez, je vous prie de les consigner sur votre rapport; peut- 
être cela donnera-t-il au gouvernement ou à quelque bonne 
âme l'idée de me payer une de ces notes. » 

On fouilla des caves au grenier; on ne put saisir que 
l'original du bref de Pie IX, mais on le laissa, car il était sans 
valeur, la traduction étant déjà connue du public et se trou- 
vant exacte. 

Les ennemis des Salésiens ne furent pas plus heureux avec 
les enfants, dans leurs interrogatoires multipHés et auxquels 
n'échappa ni une école ni un ateher. A un élève de quatrième 
le chevalier Gatti demanda s'il connaissait Victor-Emmanuel. 
L'élève répondit qu'il ne l'avait jamais vu, mais qu'il n'igno- 
rait point que tel était le nom du souverain. L'inspecteur, 
affectant alors un air de profond mépris, s'écria : 

« Souverain pervers, qui persécute l'Eglise, chasse les re- 



— 196 — 

ligieux et n'observe pas les traités qu'il a signés; n'est-il pas 
vrai, jeune homme? 

— MoDsieur, répondit ce dernier, je ne puis vous répondre, 
ceci n'appartient pas à l'histoire que nous étudions. 

— Si vous ne l'avez pas appris dans l'histoire, au moins 
vous l'avez entendu dire. 

— Monsieur, nos maîtres ne nous ont jamais parlé du roi 
qu'une fois qu'il était malade; dom Bosco nous dit alors de 
prier pour lui, et je l'ai fait de tout mon cœur. 

— Mais en somme, mon jeune ami, ceux qui persécutent 
la religion sont des scélérats; or le roi persécute la religion, 
donc le roi est un scélérat. 

— Je ne sais pas si vous. Monsieur, qui êtes plus savant 
que moi, seriez en mesure d'établir ce raisonnement; pour 
moi, je n'ai jamais entendu dire ici, par personne, que le roi 
soit un scélérat; dom Bosco ne parle qu'atec respect, dans 
son Histoire d'Italie, du roi et de ses ancêtres. » 

M. Katazzi, qui savait à quoi s'en tenir, était alors simple 
député et ne pouvait ou ne voulait rien faire pour éclairer le 
gouvernement. Le ministre de l'intérieur était M. Farini, et 
le président du conseil, ministre des affaires étrangères, le 
comte Camille de Cavour. Dom Bosco les connaissait l'un et 
l'autre; néanmoins ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jus- 
qu'à eux. Le chevalier Spaventa, secrétaire général à l'inté- 
rieur, le laissa faire antichambre des demi-journées entières 
sans vouloir l'entendre. Dom Bosco s'obstina et finit par 
lasser le mauvais vouloir. 

Farini fît tout d'abord à dom Bosco l'accueil le plus em- 
pressé ; il lui serra la main, lui rappela qu'ill'avait vu à Stresa, 
chez l'abbé Rosmini, et le félicita, au nom du gouvernement, 
de tout le bien qu'il faisait à la jeunesse pauvre. 

« Précisément, monsieur le ministre, dit dom Bosco, je 
viens la remettre à vos soins, cette jeunesse ; vos agents me 
rendent impossible de continuer à la nourrir et à l'élever ; je 
viens me décharger de ce fardeau sur vos bras. » 

Farini chercha immédiatement à le calmer ; « Tant que 



— 197 - 

VOUS ne vous êtes occupé que des enfants pauvres, vous avez 
été, monsieur l'abbé, le favori du gouvernement ; mais du jour 
où vous avez quitté le terrain de la charité pour celui de la 
politique, rous avons dû nous mettre sur nos gardes et sur- 
veiller vos agissements. 

— Comment, s'écria dom Bosco, moi qui m'abstiens si soi- 
gneusement de faire de la politique! Je suis on ne peut plus 
désireux de savoir quels faits ont pu vous faire croire.... 

— Monsieur l'abbé, je vais m'expliquer avec la même fran- 
chise dont je souhaite que vous usiez à votre tour avec moi. 
Les articles que vous écrivez dans le journal l'Armonia, les 
réunions réactionnaires qui se tiennent chez vous, vos corres- 
pondances avec M^"" Franzoni, avec le cardinal Antonelli, avec 
tous les ennemis de l'Etat, voilà les faits qui nous ont donné 
l'éveil sur votre compte. » 

Dom Bosco discuta ces reproches un à un. Après avoir af- 
firmé son droit de citoyen d'écrire dans les journaux, il affirma 
qu'il n'écrivait dans aucun, sinon dans le sien, les Lectures 
catholiques. 

— Vous pouvez nier tant que vous voudrez, insista le mi- 
nistre, mais il est prouvé qu'une bonne partie des articles de 
VArmonia sortent de la plume de dom Bosco. 

— Monsieur le ministre, j'attends avec confiance les preuves 
dont vous parlez. 

— Voudriez-vous dire qu'elles n'existent pas et que je suis 
un menteur et un calomniateur? » 

La discussion prit ainsi, de la part du ministre, une tour- 
nure des plus aigres. Il s'emporta, menaça son interlocuteur 
de la prison et le traita de fou, bien loin de penser que lui- 
même, trois ans plus tard, devait mourir enfermé dans un 
asile d'ahénés. Le calme et l'aménité des réponses de dom 
Bosco achevèrent de le mettre hors de lui. Il se leva et, sans plus 
lui adresser la parole, se mit à se promener avec agitation. 
Tout d'un coup une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître le pre- 
mier ministre, comte de Cavour, l'air souriant et se frottant 
les mains. 



— 198 — 

« Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, comme s'il eût tout ignoré. 
Àh! c'est dom Bosco, ce cher dom Bosco, ce vénéré dom 
Bosco ! Ayons des égards pour lui et arî-aiigeons tout à 
l'amiable. Moi d'abord, j'ai toujours aimé dom Bosco. » 

En parlant ainsi, il prit dom Bosco par la main et le fît 
asseoir. 

A l'entrée de Cavour, à ces paroles bienveillantes, le prêtre 
vit que son affaire se terminerait heureusement ; non qu'en 
politique Cavour valût mieux que Farici ; ces deux maîtres 
conspirateurs pouvaient marcher de pair; mais Cavour était 
incomparablement mieux informé en ce qui touchait l'Ora- 
toire. Dom Bosco reprit donc, le cœur et le visage plus ras- 
surés : 

« Monsieur le comte, cette maison du Valdocco, que Votre 
Excellence a si souvent visitée, encouragée de ses éloges et 
de ses bienfaits, on veut la détruira. Ces pauvres enfants 
ramassés dans les carrefours, je vais être contraint a les y 
rejeter. On m'a traité en chef de révoltée, on m'a soumis à 
des perquisitions, à des tracasseries, on m'a publiquemeni 
déshonoré, au grand préjudice de mon institut, que la charité 
a jusqu'ici soutenu à raison de sa bonne réputation. Il y a 
plus : la morale, la religion, les sacrements, ont été tournés 
en dérision par les agents du gouvernement, en présence des 
enfants, qui en ont été scandalisés. Tout cela me semble 
n'avoir pu être ordonné qu'avec le consentement de Votre 
Excellence. En tous cas, de pareils faits ne peuvent pas rester 
longtemps inconnus au public, et, tôt ou tard, Dieu saura les 
venger. 

— Un peu de calme, reprit Cavour, un peu de calme, cher 
dom Bosco, soyez persuadé que pas un de nous ne cherche 
à vous faire du mai. Nous avons toujours été, vous et moi, 
deux amis, et je veux que nous continuions à l'être. D'ail- 
leurs, cher dom Bosco, vous avez été trompé, et certaines 
personnes ont abusé de votre bon cœur pour vous faire suivre 
une politique qui mène à de tristes conséquences. 

— Quelle politique et quelles conséquences ? Le prêtre ca- 



— 199 — 

tholique n'a d'autre politique que celle du saint Evangile, et 
il ne craint de conséquences d'aucune sorte. Les ministres 
cependant me croient coupable et ils me proclament tel aux 
quatre vents du ciel, sans produire une seule preuve. 

— Puisque vous voulez m'obiiger à parler, reprit Gavour, 
je parlerai. Je vous dis donc nettement que l'esprit qui depuis 
quelque temps domine en vous et dans votre institution est 
incompatible avec la politique suivie par le gouvernement. 
Voici mon raisonnement : Vous êtes avec le Pape, le gouver- 
nement est contre le Pape ; donc vous êtes contre le gouver- 
nement. Pas moyen d'échapper à cette conclusion. 

— Et cependant, monsieur le Comte, j'échapperai à votre 
syllogisme. Je pourrais dire d'abord que si je suis avec le Pape 
et que le gouvernement se soit mis contre le Pape, il ne s'en- 
suit pas que je me sois mis contrede gouvernement, mais bien 
plutôt que c'est le gouvernement qui s'est mis contre moi; 
mais laissons ces subtilités. Voici ce que je veux répondre : en 
fait de religion, je suis avec le Pape, et, comme bon catholique, 
j'entends demeurer avec le Pape jusqu'à la mort; mais cela 
ne m'empêche nullement d'être un bon citoyen parce que, 
comme la politique n'est pas mon affaire, je ne m'y mêle en 
aucune manière et ne fais rien contre le gouvernement. Il y 
a vingt ans que je vis à Turin; j'ai écrit, j'ai parlé, j'ai agi 
sous les yeux du public; je défie qui que ce soit de citer une 
hgne, une parole, un fait qui puisse me mériter la censure des 
autorités gouvernementales. S'il en est autrement, qu'on en 
donne la preuve, et si je suis coupable, que l'on me punisse, 
j'y consens. Mais, si je suis innocent, que l'on me laisse en 
paix travailler à mon œuvre. 

— Vous avez beau dire, monsieur l'abbé, intervint Farini, 
mais vous ne me donnerez jamais à entendre que vous par- 
tagez nos idées, les idées du gouvernement. 

— Eh quoi ! monsieur le ministre, en un temps de si 
grande Hberté d'opinions, voudrait-on causer des ennuis à un 
citoyen parce que, dans le secret de sa conscience, il pense 
ce qu'il lui plaît? Voudrait-on porter la tyrannie jusqu'à im- 



-_ 200 — 

poser des idées? Un homme ne peut-il pas penser dans son 
, for intérieur que quelqu'un agit mal, et cependant n'en rien 
laisser paraître au dehors, soit parce que cela ne le regarde 
pas, soit parce que toute opposition de sa part serait inutile, 
peut-être même dangereuse? Or, quelle que soit mon opinion 
privée sur la conduite du gouvernement, pour certaines 
affaires du moment, je le répète, ni au dehors, ni à l'intérieur 
de mon domicile, je n'ai jamais dit ni fait aucune chose de 
nature à fournir le moindre motif de me traiter comme un 
ennemi de la patrie. Les autorités ne peuvent rien exiger de 
plus. Et cependant. Excellence, je fais encore davantage, 
puisque je recueille dans ma maison des centaines d'enfants 
pauvres et abandonnés. Je vous donne ainsi une coopération 
directe, en diminuant le nombre des vagabonds et des fai- 
néants pour accroître celui des citoyens laborieux, instruits 
et honnêtes. Voilà quelle est ma poHtique, je n'en connais 
point d'autre. » 

Les deux ministres ne purent s'empêcher de trouver la 
réponse de dom Bosco très bonne, et d'autant meilleure 
qu'elle était confirmée par les faits. Mais Cavour se piquait de 
religion et de connaissance de l'Evangile ; en bon sophiste 
qu'il était, il proposa à dom Bosco cet autre syllogisme. 

« Voyons, dom Bosco, sans nul doute, vous croyez à 
l'Evangile, or l'Evangile nous dit que celui qui est avec Jésus- 
Christ ne peut être avec le monde. Si donc vous êtes avec le 
Pape, et, par conséquent, avec Jésus-Christ, vous ne pouvez 
pas être avec le gouvernement. SU sermovester : est, est; non, 
non. Soyons francs : ou avec Dieu, ou avec le diable. 

— D'après ce raisonnement, répondit dom Bosco, il sem- 
blerait, monsieur le Comte, que vous voudriez faire croire que 
le gouvernement est non seulement contre le Pape, mais contre 
l'Evangile, contre Jésus-Christ lui-même. Pour moi, j'ai peine 
à me persuader que le comte de Cavour et le commandeur 
Farini soient arrivés à un tel excès d'impiété, qu'ils aient rc- 
' nonce même à cette religion dans laquelle ils sont nés et ont 
été élevés, et envers laquelle, dans leurs paroles comme dans 



- 201 - 

leurs écrits, ils se sont souvent montrés pleins de respect et 
d'admiration. Mais, quoi qu'il en soit, l'Evangile même, que 
Votre Excellence vient de citer, répond précisément à la diffi- 
culté : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à 
Dieu. Le sujet d'un Etat, quel qu'il soit, peut donc être bon 
catholique, demeurer uni à Jésus-Christ, partager les sen- 
timents du Pape, faire du bien à ses semblables, et, dans le 
même temps, être avec César, c'est-à-dire observer les lois 
du gouvernement, sauf le cas où l'on réclamerait de lui des 
actes contraires à la loi de Dieu. 

— Mais la maxime évangélique : Est, est ; non, non, n'oblige- 
t-elle pas un catholique à déclarer sincèrement sous quel 
drapeau il entend se ranger, pour Jésus-Christ ou contre lui ? 

— Comme prêtre, je suis en état d'expliquer à Vos Excel- 
lences la sentence de l'Evangile que vous me citez. Ces paroles 
n'ont rien à faire avec la pohtique ; elles signifient que, s'il 
est permis d'employer le serment pour la confirmation solen- 
nelle de la vérité, on ne doit cependant en faire usage que 
lorsque la nécessité le réclame. Elles signifient que pour un 
homme d'honneur, la simple assertion qu'une chose est ou 
n'est pas suffit, sans nul besoin de serment. 

— Bon, je vous comprends, conclut M. de Cavour, et j'en- 
tends que dès maintenant tout soit bien fini et que l'on vous 
laisse la paix. Mais, prudence, cher abbé, prudence, parce 
que nous sommes en des temps difficiles, et je vous avertis 
de vous garder de certains amis qui vous trahissent en 
secret. » 

Les deux ministres se levèrent alors et serrèrent tous les 
deux la main de dom Bosco, qui se retira tranquillement. 

Toutefois, la politique gouvernementale ne s'étant point 
modifiée, il ne retrouva jamais la bienveillance des anciens 
jours. Bien souvent encore les envoyés du ministère de l'ins- 
truction publique vinrent troubler par leurs inquisitions les 
classes du Valdocco. Mais on avait eu la précaution de s'y sou- 
mettre à tous les examens spéciaux qu'exigeait depuis peu 
la jalouse surveillance de l'Etat. Dom Bosco fut le premier à 



— 202 — 

donner, sous ce rapport, un exemple qui fut bientôt suivi 
par les évêques, afin de ne pas se voir exclus, faute de di- 
plômes, du droit d'enseigner. 

Au début de Tannée scolaire 1860-61, M^Tranzoni, informé 
que le petit séminaire de Giaveno, qui n'avait presque plus 
d'élèves, était sur le point de se voir fermé et englouti par le 
fisc, supplia, du fond de son exil, dom Bosco d'essayer de le 
relever. Le saint prêtre accepta. A peine en fut-on informé 
dans l'arcbidiocèse de Turin, que les demandes d'admission 
commencèrent à affluer. Dès les premiers mois l'établisse- 
ment était sauvé, et pour la bonne tenue et pour le nombre 
des élèves , qui dépassa rapidement deux cents. 

Mais c'est surtout à dater de 1865 que l'extension de l'œuvre 
de dom Bosco a marché à pas de géant. En 1858 il séjourna 
quelque temps à Rome, afin de soumettre tous ses projets au 
pape Pie IX et d'étudier une maison célèbre qui ressemble 
beaucoup aux siennes, l'hospice ou orphelinat Tata-Giovanni, 
dont Pie IX avait été jadis aumônier pendant quatre ans. En 
1863, il ouvrit un véritable collège à Mirabel, dans le Mont- 
ferrat; un second à Lanzo en 1864, et, les années suivantes, 
plusieurs Oratoires complets sur divers points de l'Italie, à 
Alassio, Magliano, Randozzo en Sicile, àVarèse, Val-Salice aux 
portes de Turin , à Trente dans le Tyrol. Il possédait mainte- 
nant assez de sujets formés, unissant à une expérience pré- 
coce la hardiesse entreprenante de leur âge, pour pouvoir suf- 
fire à presque toutes les demandes qui lui étaient adressées. 



CHAPITRE XVn. 



L ATELIER SALESIEN, 



Nous avons décrit l'école salésienne; pour donner une idée 
complète de l'œuvre qui désormais va s'étendre de proche 
en proche jusqu'au delà des mers, il nous reste à décrire l'ate- 
lier salésien. L'ordre chronologique réclamerait peut-être que 
nous attendions encore, les grandes fondations de Marseille, 
de Lille, de Paris, de Barcelone, de Montevideo, de Buenos- 
Ayres, n'ayant eu lieu que plus tard; mais celle de Turin, 
type de toutes les autres, est déjà en pleine vigueur, et nous 
pouvons dès maintenant pressentir ce que sera l'ensemble. 

Ce n'est pas une nouveauté dans l'Eglise que des religieux 
enseignant à travailler des mains et à sanctifier le travail. 
Dom Bosco et ses fijs ne font que continuer la grande tradi- 
tion des Bénédictins et des moines de4ous les siècles; mais 
celui où nous vivons avait besoin plus qu'aucun de ses de- 
vanciers qu'elle fût reprise à son profit, comme remède à une 
de ses plus grandes infirmités, qui est la déchristianisation 
des classes laborieuses. 

Nul spectacle n'est plus admirable que celui des ateliers 
d'arts et métiers dans les maisons salésiennes, et ce travail 
incessant de la vaste cité ouvrière où l'on n'entend que le 
bruit des machines au milieu d'un silence volontaire, mais 
strict. Voici un extrait des règlements que lui donna dom 
Bosco : 



— 204 — 

L'heure du lever est quatre heures et demie en été, cinq 
heures en hiver; le personnel de surveillance est toujours 
^ debout une demi-heure avant. La journée débute par la prière 
I jen commun et la messe. A sept heures précises, les apprentis 
> reçoivent en silence leur déjeuner, et se rendent immédiate- 
ment et sans bruit dans leurs ateliers respectifs. 

Là, ils doivent être ponctuellement obéissants au sui veil- 
lant et au contremaître. Chacun doit demeurer dans son 
atelier et nul ne peut aller, sans permission, dans l'ateher 
d'un autre. Le surveillant et le contremaître sont presque 
toujours des rehgieux. 

Le silence est de règle, à moins de nécessité absolue. Cha- 
cun doit se souvenir que l'homme est né pour le travail. 

Aucun ne doit quitter l'ateher sans avoir rangé ses outils. 

Mais la description suivante, faite par un témoin oculaire, 
expliquera mieux encore ce qu'est l'atelier salésien. C'est une 
lettre écrite peu de temps avant la mort de dom Bosco et 
qui peint son œuvre dans tout le développement qu'elle a 
pris; on nous pardonnera la longueur de la citation à cause 
de son intérêt. 

« J'avoue, mon cher ami , qu'en franchissant le seuil du 
principal étabhssement salésien de Turin, je n'étais pas sans 
certaines préventions. Parce que j'avais entendu répéter sou- 
vent que dom Bosco était un très saint homme, je m'étais 
imaginé que j'allais voir un couvent bien pieux et bien calme, 
une espèce d'oasis chrétienne dont les heureux habitants, 
soigneusement préservés des vents brûlants du dehors, se- 
raient mal préparés aux âpres luttes de la vie. 

» On me donna pour guide un jeune Père français, qui me 
fit les honneurs de rétabnssement d'une manière aussi inté- 
ressante qu'aimable. 

» Dès mes premiers pas dans les ateliers, je dus recon- 
naître que je m'étais trompé absolument. Je me trouvais, en 
effet, dans une école industrielle organisée d'une manière 
exirêmement pratique et intelligente. Rien sans doute ne 
rappelait nos exploitations modèles, qui sont souvent des 



— 20o — 

modèles de l'exploitation des deniers publics. L'indispensable 
façade monumentale faisait absolument défaut. Pas de te- 
nues d'uniforme, pas de boutons, pas même de casquettes 
galonnées, aucune réminiscence de caserne. A y regarder de 
près, JG crois même que certaines culottes étaient un peu 
bien spacieuses et d'autres un tantinet trop courtes pour pou- 
voir être considérées comme la chose du premier occupant. 

» Mais la tenue générale était parfaitement décente. 

» Quant aux salles de travail, on n'avait sans doute pas 
puisé à pleines mains l'argent des contribuables ou des ac- 
tionnaires, pour l'enfouir dans les briques et le mortier et 
faire grand; mais l'ensemble avait ce caractère pratique des 
usines bien administrées qui se sont développées graduelle- 
ment et où l'on a fait ses affaires. 

» Il y avait là des ateliers de cordonniers, de tailleurs, de 
menuisiers, de forgerons, de boulangers et enfin de typo- 
graphes au grand complet, y compris la fonte des caractères, 
la reliure, elc, L'Institut possède même à Mathi une grande 
papeterie pour alimenter sa consommation de papier. Trois 
machines à gaz de dix chevaux chacune fournissent la force 
motrice aux presses et aux innombrables machines-outils. Tout 
cela est parfaitement agencé. Ainsi, des réchauds à gaz sont 
disposés partout où l'on a besoin de feu, la boulangerie a un 
pétrin mécanique, et l'immense four à cuire le pain sert en 
même temps de calorifère, la chaleur perdue chauffant l'église. 
J'ai vivement regretté que le peu de temps dont je pouvais 
disposer ne me permît pas d'examiner avec plus de détail 
toutes ces installations. 

» Tout en visitant ces vastes et nombreux ateliers, je ne 
pus m'empêcher de témoigner à mon obligeant cicérone ma 
surprise de me trouver dans une véritable usine, et non pas 
seulement dans un pieux asile. Il se mit à rire de bon cœur 
et me répondit : « L'ambition de notre Institut n'est pas du 
tout de former des dévots, mais simplement de bons et sohdes 
chrétiens et des ouvriers capables et satisfaits de leur sort. 
Nous cherchons certainement avant tout le salut de l'âme de 



— 206 — 

ces jeunes gens, mais nous poursuivons en même temps un 
but social. » 

)> Je le priai, ainsi qu'un de ses compatriotes qui s'était 
joint à nous, de me donner quelques détails sur les moyens 
employés pour atteindre les résultats merveilleux dont j'étais 
témoin. J'appris de ces messieurs que le principe fondamen- 
tal de l'œuvre de dom Bosco était l'absence de toute contrainte. 
Ainsi, bien que le règlement conseille de s'approcher des sa- 
crements tous les mois, les jeunes gens restent libres d'obser- 
ver ou non cette recommandation. Ils peuvent quitter l'Insti- 
tut s'ils ne s'y plaisent pas, et bien rares sont les désertions. 

» La discipline, qui me semblait bien difficile à faire 
observer dans un milieu où les éléments d'insubordination 
abondent, est maintenue admirablement sans aucun moyen de 
rigueur, uniquement par l'influence religieuse et l'autorité 
morale. 

» Les apprentis sont au nombre d'environ trois cent cin- 
quante. On les admet dès l'âge de onze ans et demi, et d'ordi- 
naire ils ont terminé leur apprentissage vers dix-sept ans. Ils 
quittent alors la maison pour s'engager comme ouvriers, et 
conservent en général les meilleures relations avec leurs 
anciens maîtres. Un certain nombre y restent jusqu'à l'époque 
de la conscription ou de leur mariage. D'autres encore ne 
veulent plus s'en éloigner, et forment une espèce de tiers- 
ordre. 

» Le prix de la pension est au maximum de 15 fr. par mois, 
mais il diminue au fur et à mesure que le travail fourni est 
plus productif. 

» Du reste, un quart au plus des apprentis paient cette mo- 
dique rétribution; les autres sont des orphelins abandonnés 
par leurs parents ou recueillis à leur demande. A ma ques- 
tion : les jeunes gens condamnés à être enfermés dans une 
maison de correction sont-ils également admis ici ? il me fut 
répondu négativement, parce que cela était contraire au 
principe de liberté qui régit l'institution. 

» Les jeunes gens reçoivent quatre sous pour leur di- 



— 207 — 

manche, mais à leur sortie on leur remet comme pécule le 
tiers de leur salaire, ce qui équivaut en moyenne à 150 fr. 
par an. Voilà, réalisé sous sa forme la plus pratique, ce rêve, 
si caressé par nos économistes modernes, de la participation 
de l'ouvrier aux bénéfices. 

» La durée du travail est, au maximum, de neuf heures 
par jour. A côté de l'enseignement professionnel, les jeunes 
gens reçoivent tous les jours des leçons de religion, de des- 
sin, de commerce, de français, plus une bonne instruction 
primaire italienne. L'enseignement technique est donné en 
général par d'anciens élèves appelés Capi d' arte. Les Pères, 
dont chacun surveille un atelier, n'ont à intervenir en rien 
dans cet enseignement. 

» J'allais oublier de dire qu'à côté de l'école industrielle, il 
y a un pensionnat comptant environ 400 élèves, qui suivent 
un cours complet d'études classiques. C'est une espèce de 
petit séminaire, puisqu'un quart environ de ces jeunes 
gens entrent dans la Congrégation ou dans les ordres. La 
pension n'est que de 20 francs par mois, mais les trois 
quarts ne paient rien. En tout la maison compte environ un 
millier de personnes. On comprend sans peine à quelles 
charges un établissement aussi considérable doit faire face, 
et l'on se demande comment il peut se soutenir. Sans doute 
la charité y pourvoit en partie, mais cependant l'organisation 
de cette œuvre est si intelligente et son administration si 
soigneuse, qu'elle vit, pour une bonne part, de ses propres 
ressources. Les ateliers sont en général bien pourvus de tra- 
vail, et l'atelier de typographie en particuher, avec ses an- 
nexes, a d'ordinaire, m'a-t-on dit, sa production engagée 
pour quinze mois à l'avance. 

» J'ai visité des établissements industriels de tout genre 
un peu dans tous les pays, et jamais, je dois le dire, je n'ai 
rencontré d'ouvriers qui m'aient fait une meilleure impres- 
sion que ces jeunes gens. 

» Ils travaillent avec toute l'ardeur de leur âge et de leur 
race, en même temps qu'avec un calme joyeux et beaucoup 



— 208 — 

de dextérité. On voyait qu'ils avaient le cœur à l'ouvrage. 
]'ai remarqué notamment, dans l'atelier des forgerons, un 
jeune homme qui maniait son marteau avec tant de bonheur 
que je regrettais vivement de n'être pas artiste : je n'aurais 
pas voulu de meilleur modèle pour un Vulcano infante. 

» Je me suis surtout arrêté dans l'ateher de typographie. 
Dieu me garde de chercher querelle aux typographes de cer- 
tains journaux belges, mais je n'ai pu m'empêcher de penser 
que sous quelques rapports leurs jeunes confrères de Turin 
pourraient leur rendre des points. 

» Et quelles bonnes récréations tout ce petit monde de tra- 
vailleurs prenait, la besogne consciencieusement achevée! 
Quelles joyeuses parties de balles, quelles courses animées! 
Les bons Pères, retroussant leurs soutanes, s'y mêlaient avec 
entrain ; on eût dit les frères aînés d'une famille. Tout cela se 
passait avec une grande liberté d'allures et cependant rien 
de désordonné. Ces enfants du peuple n'auraient été déplacés 
dans n'importe quel collège. De temps en temps l'un ou 
l'autre s'échappait des jeux bruyants pour aller dire une 
courte prière dans l'église attenante à la cour, et il était vrai- 
ment touchant de voir avec quelle ferveur ils accompUssaient 
cet acte de dévotion spontanée. 

w Impossible de ne pas être frappé de la bonne tenue que 
les excellents Pères salésiens ont su donner à ces enfants ra- 
massés un peu partout. Us ont réussi à leur ôter jusqu'à ce 
penchant inné des Italiens pour la bonne main. Détail assez 
caractéristique : ayant fait quelques emplettes à la Hbrairie, 
tenue avec un sérieux et un zèle tout à fait amusants par trois 
jeunes gens d'une quinzaine d'années, j'eus beaucoup de 
peine à leur faire accepter pour la boîte des dimanches quel- 
ques sous qu'ils voulaient absolument me rendre. 

» Je ne saurais vous dire jusqu'à quel point les relations 
entre les jeunes gens et leurs maîtres sont en même temps 
respectueuses, confianteo et cordiales; c'est vraiment quelque 
chose de paternel. Ils parais::env, du reste très fiers de leurs 
excellents Pères. Ainsi, ay^nt demandé au gamin qui m'intro- 



— 209 — 

duisait (car l'huissier solennel fait complètement défaut) si 
le supérieur parlait aussi le français, il me répondit avec une 
pointe de vanité tout à fait gentille : Je crois bien : il parle 
tutte le lingue. : 

» En voyant ces jeunes gens si heureux, si bien préparés 
à devenir des membres utiles de la grande famille humaine, 
je me demandais combien d'entre eux, sans cette admirable 
institution, ne seraient pas devenus la proie du vice et du 
crime, et n'auraient pas été grossir les rangs déjà si nombreux 
de ces révoltés qui trouvent que leur part est mal faite et 
qu'il faut la refaire. 

» La foule stupide et blasée n'a pour les humbles religieux 
qui se dévouent corps et âme à cette œuvre sublime de régé- 
nération qu'indifférence^ mépris et injustice, alors que cette 
même foule couvre d'or et d'applaudissements les littérateurs 
qui corrompent les intelligences et les cœurs, en fouillant les 
bas-fonds du peuple pour en étaler cyniquement toutes les 
turpitudes dans leurs immondes écrits. Ma pensée se repor- 
tait vers ces moines qui, il y a treize siècles, sauvèrent l'hu- 
manité, alors que toute trace de culture semblait submergée 
par les flots sanglants des invasions barbares. 

» Les abbayes des Gaules et de la Germanie civilisèrent nos 
pères par la prière et le travail, comme dom Bosco le fait pour 
ces sauvages de nos grandes cités modernes, dont la Com- 
mune de Paris nous a dévoilé les féroces instincts. Il est per- 
mis de se demander si les rudes enfants des forêts étaient 
plus réfractaires aux influences morahsatrices que les pâles 
voyous de nos capitales. 

» Ora et labora, telle fut partout et toujours la devise de la 
foi et de la charité chrétiennes. Oui, l'Eglise, pour les déshéri- 
tés du siècle surtout, est une mère, et une mère toujours 
jeune et toujours féconde (i). » 

C'est elle qui enseignt au jeune ouvrier qu'après tout il 
est un homme et non une brute, qu'il a des droits au palri- 

(I) GcLUtle de Liège, 5 jaavier 1SÎ3. 

DOM DUSCO. 14 



— 210 — 

moine éternel que J sus-Christ lui a gagné par son sang, et 
des droits aussi, comme conséquence, à la considération des 
autres hommes ses frères, ses égaux devant le Père qui est 
au ciel; que dis-je, ses inférieurs en valeur réelle, quelle que 
soit leur richesse, s'ils sont moins vertueux que lui. L'atelier 
chrétien sera le moule do géncraîions ouvrières selon le type 
de Jésus ouvrier qui, fils de Dieu et Die-u lui-même, se fit l'ap- 
prenti et le compagnon d'un artisan, et choisit, au lieu d'une 
profession élégante et distinguée, un rude métier qui rend 
les mains calleuses. 

Dom Bosco, dans ses atehers ; M. Harmel, dans le sien ; le 
comte de Mun, dans les cercles catholiques, et en général 
tous les chrétiens qui s'occupent d'œuvres ouvrières, sont 
les seuls adversaires sérieux du socialisme; aussi ce qu'on 
appelle quelquefois le socialisme chrétien est-il irréconciliable 
avec l'autre. De l'issue de la grande bataille qui se livre entre 
eux dépend l'avenir de la société moderne. 

Si l'Eglise triomphe, ce sera l'ordre, la paix, la frater- 
nité, aussi bien que la liberté et l'égalité, dans la mesure 
où ces splendides utopies sont réalisables en ce monde; 
ainsi, selon la foi, les anges, messagers de Dieu et nos 
gardiens, travaillent et circulent, dans un empressement 
joyeux, sans que rien trahisse pour nous leur présence tuté- 
laire. 

Si la victoire demeure au sociaUsme athée, il faudra tra- 
vailler encore, car on ne peut vivre sans nourriture et sans 
vêtements ; mais on travaillera sous le fouet de la nécessité, 
en grinçant des dents, comme on se démène dans l'enfer et, 
hélas! dans un trop grand nombre d'ateliers contemporains. 



CHAPITRE XVIII. 

MORT DE JOSEPH BOSCO. — EXCURSIONS DIVERSES AUX BECCHI. 



Un jour Joseph, frère aîné de dom Bosco, entra à l'impro- 
viste à l'Oratoire. 

« Pourquoi cette visite inattendue ? s'écria dom Bosco en 
allant au-devant de lui, comme toujours, les bras ouverts. 

— Je viens régler un compte à Turin, et je ne sais pour- 
quoi je me sens un si vif désir de mettre ordre à toutes mes 
affaires temporelles et à celles de ma conscience. » 

Dom Bosco voulait le retenir quelques jours; mais lui, ab- 
solument, tint à rentrer aux Becchi. Il reparut au bout de peu 
de temps. 

« Gomment, c'est toi! demanda son frère; il y a donc du 
nouveau à la maison ? 

— Oh ! non ; je suis venu pour te demander un conseil. J'ai 
un doute. Tu sais que je me suis fait garant pour un tel. Si 
je vis, c'est bien, je paierai, au cas où un tel ne paierait pas; 
mais si je meurs? 

— Si tu meurs, tout est fini ; paie qui reste, observa dom 
Bosco en souriant. 

— Mais je ne voudrais pas faire tort au créancier, qui s'est 
fié à ma signature et qui, sans elle, n'aurait pas prêté. 

— Sois tranquille, si l'emprunteur ne pouvait se libérer à 
l'échéance et si tu n'étais plus là pour le remplacer, j'y serai, 
moi; je me rends responsable en cas de besoin. 



_ 212 

— Merci, merci, dit Joseph, me voilà content. » 

Après cette satisfaction donnée à sa délicatesse de cons- 
cience, ce digne fils de dame Marguerite rentra chez lui en 
parfaite santé et mit ordre à ses affaires, comme s'il avait eu 
révélation de sa mort prochaine. 

En effet, il fut saisi subitement d'un mal qui, en peu 
d'heures, le réduisit à la dernière extrémité. Doni Bosco ac- 
courut aux Becchi et prodigua à son frère les soins les plus 
tendres. Tout fut inutile. Au mois de janvier 1863, Joseph 
Bosco passa paisiblement et saintement des bras de son frère 
bien-aimé dans les bras de Dieu. 

Jean, après cette cruelle et dernière séparation, ne cessa 
pas pour cela de fréquenter les Becchi. Ses neveux lui res- 
taient. 11 prit avec eux des arrangements pour y venir 
toutes les fois que bon lui semblerait, avec autant d'enfants 
qu'il en voudrait amener, et il continua à célébrer à Château- 
neuf d'Asti, chaque année, en nombreuse et bruyante com- 
pagnie, la fête du saint Rosaire. 

Il ne trouvait plus à ses côtés sur la route, comme autre- 
fois, dame Marguerite avec son panier au bras ; il ne l'enten- 
dait plus discourir avec lui sur le bonheur d'aimer Dieu ou 
sur les moyens d'héberger la bande joyeuse; il ne la voyait 
plus, dès qu'on avait dépassé les chemins bordés de murs 
et gagné le sentier solitaire, tirer son chapelet et commencer 
à haute voix le rosaire, auquel tous répondaient en chœur. 

Mais il se délectait de la revoir en souvenir et de passer où 
elle avait passé, plus soucieux encore de suivre les traces de 
ses vertus que celles de ses pas, dans cette humble demeure 
oîi elle lui avait prodigué cette éducation du cœur que main- 
tenant il s'efforçait de transmettre à d'autres. 

Il faisait généralement étape à Ghieri, à moitié de la route, 
chez des amis, soit le chevalier MarcGonella, soit le chanoine 
Galosso, soit l'avocat GaUimberti, dont les maisons hospita- 
lières s'ouvraient toujours avec plaisir aux écoliers de l'Ora- 
toire, quoiqu'ils eussent une formidable renommée d'appétit. 

Souvent dom Bosco profitait de roccasion pour prendre à 



- ' — 213 — 

part, tout en cheminant, un de ses enfants qu'il désirait faire 
causer. C'est sur cette route qu'il apprit à connaître à fond le 
cœur du jeune Michel Magon; il dit dans la notice biogra- 
phique dont nous avons parlé déjà : 

a La vertu que je découvris en lui dans cette causerie dé- 
passa mon attente. Il me serrait afFectueusement la main et, 
me regardant avec des yeux pleins de larmes : « Je ne sais 
comment vous exprimer ma gratitude, me disait-il, pour la 
grande charité que vous avez eue de m'accepter auprès de 
vous.... » La pluie nous surprit en chemin ; nous arrivâmes à 
Chieri tout ruisselants ; mais l'excellent chevalier Marc 
Gonella nous recueillit tous, avec sa bonté ordinaire, et nous 
livra tout ce qu'il avait de vêtements et de provisions de 
bouche; il se conduisit en grand seigneur; quant à nous, 
aussi comme à l'ordinaire, nous répondîmes à l'ampleur de sa 
générosité par celle de notre appétit.... » 

La modeste chambre où était né Jean Bosco et où s'écoulè- 
rent les premières années de sa vie, loin de s'embellir, était 
restée daus un état de délabrement complet. Elle servait, elle 
sert peut-être encore à remiser les outils et instruments de 
labour. 

Les visiteurs logeaient dans la maison de Joseph, cons- 
truite en face, un peu en biais, à la manière ancienne. C'est 
là que l'on s'entassait le moins mal possible. Mais 'a famille 
avait ménagé une place un peu moins mesquine pour le bon 
Dieu; il y avait en effet une petite chapelle érigée sous le 
vocable du Rosaire. Dom Bosco y prêchait lui-même une 
neuvaine à quelques jeuues privilégiés, mais seulement dans 
les années où il avait assez de loisirs pour faire neuf jours de 
villégiature. 

Ecoutons, après celles du maître, les impressions des élè- 
ves; nous en trouvons un écho dans un récit inséré au Bulle- 
tin salésien : 

« L'excursion de vacances aux Becchi, la neuvaine du saint 
Rosaire, quel régal pour l'esprit et pour le coeur! 

» Pas plus qu'aux jours où il était simple étudiant à Chieri 



- 214 - 

et à Turin, dom Bosco ne redoutait la marche. Il ne pouvait 
être question, on le comprend, d'installer tout le monde en 
omnibus. Nous allions donc tous à pied, le bon Père en tête, 
sans nous inquiéter pour lui de la fatigue. On passait par 
Ghieri, Riva et Buttigliera d'Asti : voilà notre chemin de fer 
d'alors. 

» On partait de Turin vers huit heures et demie ou neuf 
heures. Presque toujours on s'arrêtait pour le dîner à Ghieri, 
où de nombreux amis de dom Bosco se faisaient un plaisir de 
donner l'hospitalité à la petite caravane. Il nous souvient 
que quelques intimes, connaissant le jour et l'heure de l'ar- 
rivée, venaient à notre rencontre. 

» Pour n'en citer qu'un seul, parmi tous ceux que notre 
reconnaissance ne perd point de vue, nous nommerons M. le 
chanoine Calosso. 

» Ge vénérable ecclésiastique a toujours eu pour dom Bosco 
la plus grande affection ; il l'aim-ait tendrement, et les quali- 
tés éminentes de cet enfant, son fils spirituel pendant les 
années de collège à Ghieri, l'avaient vivement frappé. 

» Qu'ils étaient heureux les élus qui, placés aux premiers 
rangs, accompagnaient dom Bosco! Gertes, ce bonheur, dé- 
siré de tous cependant, n'excitait point de basse jalousie, 
vilaine chose dont, grâce à Dieu, nous ne connaissions que 
le nom ; seulement, sans prendre la place des autres, nous 
aurions souhaité d'avoir la nôtre, nous aussi, dans le cortège 
privilégié. 

» La course, pour qui veut y réfléchir, était longue et l'est 
réellement, mais c'était là le moindre de nos soucis : nous 
avions au milieu de nous qui savait l'abréger. Dom Bosco était 
alors en train d'écrire son Histoire d'Italie. Nous instruire en 
nous intéressant n'était pour lui qu'un jeu; il fallait voir quel 
charme revêtaient, sous sa parole, les récits de tous genres : 
évocations du passé, actuahtés saisissantes des événements 
contemporains. 

» Plus tard, l'Histoire ecclésiastique était son sujet favori» 
Souvent il nous parlait en dialecte piémontais, et ses tableaux 



— 21o — 

des vicissitudes de l'Eglise mettaient en lumière les trésors 
d'une prodigieuse érudition. 

» Le narré des faits, les observations qu'ils lui suggéraient, 
et, par-dessus tout, cette aimable facilité qui assaisonnait ses 
moindres paroles, tout s'imprimait sans peine dans notre âme, 
et ces chers souvenirs, nous les avons encore vivaces et pro- 
fondément gravés. 

» Pendant ce temps, on cheminait, sans penser à la lon- 
gueur de la route : chacun oubliait sa fatigue. On ne remarquait 
rien, excepté la conversation ravissante de notre Père et guide. 

» Le vieux curé de Châteauneuf d'Asti, qui avait vu gran- 
dir Jean Bosco, accourait, lui aussi, le jour de la fête du Ro- 
saire ; il venait aux Becchi avec un grand nombre de ses 
paroissiens, il chantait la messe, acceptait le modeste dîner 
de dom Bosco, et puis exigeait que le lendemain, le Père et 
sa famille, au grand complet, allassent lui rendre sa visite. 
Afin d'obéir à un ordre si aimable, vers neuf heures on com- 
mençait à s'ébranler. 

» On avait déjà déjeuné en conscience, et pour un peu, on 
eût recommencé sans trop se faire prier. M, le curé s'était 
excusé de ne pouvoir nous offrir qu'un peu de polenta. Pour 
nous, c'était une joie, une fête, une jubilation, qui peuplait 
nos souvenirs et nos rêves pendant douze mois, bien longs, 
je vous assure. 

» polenta ! comme après tant d'années tu nous fais 
encore venir l'eau à la bouche!.... 

» Mais où trouver un chaudron, un fourneau, où trouver 
surtout des bras assez vigoureux pour traiter avec les égards 
convenables et amener au point voulu ce formidable mon- 
ceau de farine? 

» C'est que nous dépassions la centaine. Et pas de bouches 
inutiles : chacun comptait bien pour trois. 

» Pendant qu'un tourbillon de flammes enveloppait le 
chaudron vénérable et faisait bouillir l'eau, nous, les invi- 
tés, assis au petit bonheur çà et là dans la cour, nous atten- 
dions l'heure désirée. 



— 216 — 

» Pour ne point perdre de temps, les uns distribuaient les 
assiettes, d'autres les fourchettes, les verres; d'autres pre- 
naient un acompte sur le festin, en respirant le fumet savou- 
reux des mets dont la cuisson embaumait toute la cour.... 
C'était un va-et-vient pittoresque, un coup d'œil charmant. 

^ Les plus sérieux et les plus grands avaient des occupa- 
tions plus relevées. M. le curé aimait beaucoup le chant reli- 
gieux; nous en avions la preuve dans la belle maîtrise établie 
par lui. 

» Notre premier évêque missionnaire, Mgf Cagliero, com- 
mença sa carrière artistique sous M. l'abbé Ginzano. 

)) Quand nous arrivions il fallait donc faire de la musique, 
et de la musique bonne, sacrée, classique. Mais on terminait 
toujours par la chanson si populaire en Piémont, le Salut à la 
polenta. Puis chacun se rendait à son poste pour recevoir du 
frère servant la bienheureuse portion. 

» Disposés en cercle, assis sur un siège improvisé — tas de 
pierres, poutres placées le long du mur — nous faisions hon- 
neur au festin. 

» Quel silence, j'allais dire quel recueillement, dans ce tête- 
à-tête avec la polenta ! Il y avait presque de quoi en être édi- 
fié.... 

» Après le mets national, traditionnel, sacramentel, en 
quelque sorte, et plat de résistance s'il en fut, on servait, avec 
du pain frais, un menu dont voici le détail : fromage, bouilli 
froid, œufs et miel. Et toutes ces bonnes choses disparais- 
saient comme par enchantement. 

» Quand nous étions installés, dom Bosco, avec les aînés 
de sa nombreuse famille adoptive, prenait place à la table de 
M. le curé, qui ce jour-là, pour honorer son hôte, avait prié 
à dîner tous les prêtres des paroisses voisines.... » 

« Dans un petit livre très répandu, qui fut accueilli du pu- 
blic comme tout ce qui venait de dom Bosco, on trouve une 
partie du récit de notre excursion. 

» Nous voulons parler de la biographie du jeune Michel 
MajJion.... 



— "217 — 

« Le séjour aux Becchi n'était point perdu pour la piété et 
pour l'édification, tant s'en faut. Le soir, à l'heure où les oc- 
cupations ne retiennent presque plus personne aux champs, 
cette bonne population nous arrivait en nombre respectable. 
La minuscule chapelle ne pouvait jamais contenir tous les 
fidèles, la majeure partie se tenait à l'extérieur, dans un 
recaeiilement parfait. 

j) Après la récitation du rosaire,, le chant des litanies et la 
bénédiction du saint Sacrement, tout le monde, à une heure 
bien convenable encore, regagnait sa maison. 

» Dom Bosco désirait en effet, et n'a jamais cessé de recom- 
mander que personne n'eût à se plaindre de la longueur des 
cérémonies. Pour beaucoup, cette neuvaine et cette fête ame- 
naient la communioQ omise à Pâques, et devenaient le point 
de départ d'une vie fermement et résolument chrétienne. 

Y, Pour le pasteur improvisé, c'étaient là de durs labeurs, 
sans doute; mais aussi quelle belle moisson d âmes, et comme 
elles éiaieut bien payées, toutes ce.^ fatigues' Rien ne man- 
quait, pas même l.« reirounaissance de ces bons paysans. 

M La journée était remplie par l'étude : on faisait du latin, 
de l'itahen et même du français. Le professeur, il va de soi, 
c'était toujours dom Bosco, dans les premiers temps du 
moins ; et nous pouvons assurer que nous en étions contents, 
ou plutôt enchantés. 

» Il avait, pour enseigner, une manière à lui, des théories 
ingénieuses, qui burinaient dans les têtes les plus rebelles la 
formule exacte des règles les plus difficiles. Il suffisait d'une 
somme bien modeste d'attention pour saisir avec une facilité 
merveilleuse, dans ce latin de malheur, le sens que nos efforts 
personnels avaient paru encore obscurcir. 

)) Notre maître professait un véritable culte pour saint 
Jérôme. Pour lui, comme il aimait à le répéter, cet auteur 
peut être mis en parallèle avec Cicéron. Et de fait, les quelques 
pages que nous traduisions de ses Lettres choisies nous pa- 
raissaient vraiment admirables. Encore longtemps après, 
quand nos devoirs d'état nous remettaient sous les yeux tous 



— 218 - 

les classiques profanes, un souvenir charmé, où le cœur avait 
une large part, nous faisait un besoin de relire ce latin si 
beau, si puissant et d'un fini ci achevé, dont les harmonies 
' révèlent le Cicéron chrétien. 

1 » Nous faisions aussi quelquefois de petites courses dans 
les villages environnants, à Capriglio, par exemple, Mondo- 
nio, Passerano; mais on rentrait aux Becchi le même jour. 
Les vraies promenades, décorées par nous du titre pompeux 
d'excursions, n'avaient lieu qu'après la fête du saint Rosaire. 

» La veille de la solennité, vers le soir, arrivaient de Turin 
les musiciens et la chorale, en même temps que les étudiants 
et les apprentis : en tout, cent et souvent cent cinquante amis 
qui venaient nous trouver. 

» On se mettait bien en roule ensemble ; mais comme tout 
le monde n'avait ni le même âge ni les mêmes jambes, qui 
arrivait plus tôt, qui plus tard, et le gros de la communauté 
était presque toujours le très petit nombre. De sorte que la 
fin de la journ'e trouvait encore échelonnée sur la route la 
bruyante cai^avane, dont les chants et les joyeuses fanfares, 
se répercutant de vallons en vallons, entretenaient la joie et 
sonnaient le ralliement. 

» Mais l'appel n'était pas toujours entendu de tous, et plus 
d'une fois la nuit arriva longtemps avant les retardataires. 
Plusieurs même, dans les commencements surtout, mis aux 
prises avec uoe existence où l'imprévu occupait une si grande 
place, nous débarquaient tout juste le lendemain matin. 

» Quels éclats de rire accueillaient alors les chevaliers delà 
belle étoile! Quelle provision de gaieté nous fournissait leur 
petit air malheureux ! Avec quelle compassion bonnement 
malicieuse on soulignait le récit tragi-comique de leurs aven- 
tures ! Nous devons confesser ici ingénument que, dans les 
premiers temps, nous avons maintes fois ménagé à plusieurs 
personnes de véritables surprises. Nous croyions d'une foi 
robuste que, par cela même que nous le connaissions nous- 
mêmes, tout le monde devait connaître dom Bosco, et, par 
conséquent, connaître aussi ses fils. Quand il nous arrivait 



— 219 — 

donc d'entrer dans quelque ferme pour demander notre 
route, on nous disait : Où allez-vous, chers enfants? Et nous, 
tout étonnés d'une pareille question : Mais nous allons chez 
dom Bosco! Nous venons de V Oratoire de Turin, et nous allons 
le trouver pour la fôtd du Rosaire ! Age charmant ! Comme 
nous étions simples et naïfs! Nous ne pouvions comprendre 
quo le nom de dom Bosco ne fût point parvenu jusqu'à nos 
inlerlocuteurs, et nous tombions des nues, si on ajoutait que 
ce nom ne désignait aucun pays connu, rapproché ou éloigné. 
Cependant nous avons toujours trouvé partout et chez tous 
excellent accueil et bienveillance vraiment patriarcale. 

» Nous ne pouvons penser sans émotion aux soins tout 
particuliers que nous avons reçus quelquefois dans les plus 
humbles demeures. Les mères, qui tiennent de Dieu le 
secret de ces attentions délicates, nous comprendront sans 
peine. Ainsi il fallait s'arrêter un peu, au moins le temps de 
prendre un instant de repos et de se réconforter avec un géné- 
reux cordial, avant de se remettre en voyage. 

» Et puis, on venait nous indiquer notre route, si d'aven- 
ture nous l'avions perdue ; on s'offrait même à nous accom- 
pagner pour nous éviter les pertes de temps et nous épargner 
des écoles souvent ennuyeuses, fatigantes toujours. On atten- 
dait, pour saluer dom Bosco, que toute la troupe fût réunie. 
Avec quel bonheur les nouveaux venus le revoyaient, le bon 
Père, au milieu des amis arrivés avant eux! C'était à qui racon- 
terait les incidents de l'équipée. Et lui, exemple vivant de 
charité, écoutait tout ce petit monde parlant à la fois, et 
souffrait, en souriant, cette exubérance d'importunité. On 
faisait dare-dare un bout de souper; on en avait besoin, 
comme de repos, du reste, et puis.... à la paille, à la paille ! 

» Pour ne rien oublier, je dois dire que plusieurs prenaient 
déjà un acompte de sommeil à table. La patience de dom 
Bosco était sans bornes et il en avait tous les bénéfices. Un 
soir, sur la foi sans doute du proverbe italien bien connu : 
A table et au lit, point de contrainte, un cher petit, qui avait 
l'habitude de distribuer des coups de pied, même en dormant, 



220 

en administra quelques-uns d'assez solides au bon Père. Ces 
procédés nous paraissant par trop familiers, nous voulions 
éveiller l'agresseur involontaire; mais dom Bosco donna 
ordre de laisser faire, répétant que « qui dort ne pèche pas. » 

)) Un mot sur le système adopté pour loger la gent remuante 
et accablée de sommeil, qui arrivait à toutes les heures de la 
nuit. J'ai dit plus haut que dom Bosco avait une pauvre mai- 
sonnette, qui ne méritait et ne mérite encore point d'autre 
nom. 

n Des gens mal intentionnés inventèrent dès ce temps-là, 
et d'autres, peut-être plus méchants encore, ont répété 
depuis une pure calomnie. 

» Dom Bosco aurait élevé pour lui et pour son frère, auxi- 
liaire précieux ravi trop tôt, hélas! à l'affection de tous, aurait 
élevé, dis-je, une maison superbe, un vrai château, qui n'avait 
l'air de rien moins que d'un palais princier. 

» Qu'on le sache donc une fois pour toutes, dom Bosco, 
qui a fait construire des éghses jusqu'en Patagonie, désirait 
assurément doter d'une petite chapelle son pauvre hameaa 
natal, et y installer un prêtre à demeure ; mais la crainte de 
passer, aux yeux du public moins sympathique, pour ré- 
pandre sur sa famille des bienfaits sans mesure, l'a toujours 
retenu. 

» En conséquence, les choses ne sont pas plus avancées 
qu'il y a trente-cinq ans, et peut-être.,.. Mais qui connaît 
l'avenir? 

» Quoi qu'il en soit, encaqués comme un baril d'anchois, 
nous n'avions pas précisément toutes nos aises : mais on se 
trouvait bien, et personne ne songeait à rêver mieux. Lorsque 
le bon Joseph Bosco vivait encore, c'était lui qui étendait les 
bottes de paille sur le plancher de l'étage supérieur, grenier 
devenu dortoir. Puis, le soir arrivé, chacun recevait un drap, 
embaumé d'une bonne odeur de lessive, et accompagnés de 
nos surveillants, nous grimpions à l'endroit assigné. Les 
autres chambres de la maison recevaient aussi des hôtes 
nombreux, et nous avions bientôt trouvé un lit, point trop 



_ 221 

moelleux peut-être, encore moins un lit de plumes, mais, 
somme toute, excellent, et qui nous suffisait bien, je vous 
assure. 

» Nous assistions à des scènes vraiment très curieuses. 
Tel, par exemple, qui la veille s'était endormi au fenil, se 
réveillait bel et bien dans l'étable. Le personnageen question, 
habitué à évoluer pendant le sommeil, et ne trouvant cette 
fois aucune espèce de bord à son lit, tourne, tourne, jusqu'à 
ce que, parvenu à la trappe d'où l'on jette le foin, patatras ! 
mon homme en bas. 

» Vous allez croire, n'est-ce pas, qu'il se sera fait mal; que 
le voisin, éveillé par les cris du pauvre blessé, s'empresse à 
son secours? Point du tout. Le petit voyageur nocturne, ar- 
rivé en bas, s'arrête — naturellement — se blottit de son 
mieux dans le nouveau lit et continue à dormir en conscience. 
Sa surprise, quand il s'éveillera le matin, on la devine. Se 
coucher sur le foin le soir, et se trouver le lendemain, étendu 
sur la paille, parmi d'autres compagnons, quel est donc ce 
mystère ? Celui qui avait failli recevoir sur ledos notre remuant 
bonhomme donnait alors l'explication désirée. Un autre de 
ces dormeurs ambulants s'avisa de rouler jusque dans les 
jambes des vaches : celles-ci, épouvantées, battaient des 
entrechats aussi amusants que dangereux pour tout ce petit 
monde. Mais ces choses-là étaient rares ; généralement, après 
les prières du soir, en moins de rien, il régnait un silence 
profond, et le jour retrouvait chacun à son poste. 

» Cependant, de temps à autre, un enfant, à genoux au 
milieu de ses compagnons endormis, disait encore un mot 
au bon Dieu; et tous ceux qui se réveillaient un instant, dans 
le cours de la nuit, n'oubliaient jamais cette pratique édi- 
fiante. Quel grand et vigoureux esprit de prière on avait alors ! 

» Le matin de la fête arrivé, chacun avait sa besogne : 
l'église, la musique et le théâtre occupaient tout le monde. 
Car nous avions un théâtre, pour égayer un peu ces bonnes 
gens, à qui les réjouissances de la ville étaient presque in- 
connues. On faisait d'abord la sainte communion, et une 



9^0 



communion générale; à dom Bosco incombaient tous les 
détails de la fête, à l'église et dehors. Devant la chapelle, on 
installait l'orchestre. Dans les commeace/nenls, nous appor- 
tions de Turin un petit harmonium, que la musique instru- 
mentale remplaça bientôt. 

)) On nous écoutait avec plaisir ; quelqups-uns parlaien t 
même de leur admiration. Ce qui était visible, c'était l'air ravi 
de ces braves gens, qui avalent la patience de camper sur la 
4}etite colline jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Les 
fidèles de Châteauneuf d'Asti, paroisse de dom Bosco et oii il 
reçut le baptême, composaient en très grande partie cette 
foule, malgré les trois ou quatre kilomètres qui séparent les 
Becchi de Châteauneuf. Et puis arrivait la clôture : lancement 
de ballons, fusées, roues d'artifice, formaient, à cette heure 
et en ce lieu, un spectacle enchanteur, inconnu jusque-là 
dans ces parages. 

» Comme d'un vaste amphithéâtre, les habitants des collines 
environnantes jouissaient du charmant coup d'œil de notre 
fête; des feux de joie, allumés çàet là sur les hauteurs, et les 
cris, que l'air apportait jusqu'à nous, le prouvaisnt très bien, 

» soirées délicieuses, ce n'est pas ma plume qu'il faudrait 
pour vous décrire! Mais je défie la plus habile de dire, même 
à moitié; de quel enthousiasme et de quelle allégresse nous 
avions le cœur rempli (^). » 

Dom Bosco profitait aussi des vacances pour faire connaître 
et, pourquoi ne pas l'ajouter, pour faire aimer son pays.' 
L'amour de la patrie est un sentiment naturel qui n'a rien' 
d'illégitime. Il menait donc ses élèves en excursions dans les 
villages voisins, et partout où se rencontrait une église, un 
village, un point de vue, il leur en faisait les honneurs en leur 
donnant sur chaque sujet les détails les plus intéressants. 

« ....Nous fûmes ainsi au Vezzolano, où notre aimable et 
vénéré cicérone, nous ayant fait asseoir sur l'herbe autour de 
lui, nous déroula une légende locale sur Charlemagne. . . . et 

(1) Bidletin salésien, mai, juillet et août 1887. 



— 223 — 

à Albugnano.... Or çà, mais où peut bien se trouver Albu- 
gnano ? 

» Si vous jetez les yeux sur une carte ordinaire d'Italie, vous 
êtes assuré de ne l'y point trouver ; et cependant, c'est 
presque une injustice à l'égard de ce délicieux coin de terre. 

» Le site est on ne peut plus agréable : une colline ensoleil- 
lée, un peu au nord de Gbâteauneuf d'Asti, qui doit lever la 
tête pour saluer son voisin baut perché. 

» En ce temps-là, les routes étaient encore à l'état de rai- 
dillons ; et en biver, l'ascension devait être un problème assez 
compliqué. A l'heure qu'il est, les ponts et chaussées ont classé 
les pentes d'Albugnauo ; et s'il n'est peut-être pas à la portée 
de tout le monde de se procurer le plaisir du magnifique pa- 
norama dont on jouit une fois au sommet, l'entreprise est 
devenue un jeu. 

» Le village a eu, in diebus illis, ses remparts et son châ- 
teau fort, que les gens d'Asti rasèrent après en avoir délogé 
les marquio de Montferrat. 

» Chemin faisant, la volée d'écoliers entendit sonner midi : 
aussitôt, tout le monde fut à genoux pour la récitation de 
V Angélus. 

» La chose nous paraissait toute simple : de respect hu- 
main, il n'en pouvait être question ; et les caresses, assez 
chaudes encore, d'un beau soleil d'automne, nous importaient 
bien peu. Néanmoins cet acte de piété, accompli en pleine 
campagne par un grand nombre d'enfants surpris au milieu 
de leurs ébats, attira l'attention des paysans qui, debout sur 
la porte des fermes, ou dispersés dans les vignes, nous con- 
sidéraient avec un visible étonnement. 

» A la prière de dom Bosco, le curé nous accompagna sur 
le plateau d'où le regard embrassait une grande partie du 
Piémont; c'est de cet observatoire que l'excellt-nt prêtre 
avait, pour ainsi dire, assisté à la désastreuse bataille de No- 
vare en 1849 : il pouvait presque compter les coups de 
canon. Quelques jeunes gens de la paroisse se trouvaient 
parmi les combattants : tous sont revenus au village sains 



- 224 ~ 

et saufs ; mais pendant que le canon grondait au loin, qu 
angoisse pour les pauvres mères ! Chaque coup semblait les 
frapper au cœur : elles croyaient être sur le champ de bataille, 
voir leurs enfants tomber et mourir.... Le digne curé, afin 
de procurer à cette foule éplorée un peu de paix, l'excita à 
la confiance en Dieu et en la très sainte Vierge en faisant 
réciter le rosaire ; puis, la douleur des pauvres femmes de- 
venant de plus en plus déchirante, le vénérable curé les réu- 
nit à réghse, où il donna la bénédiction du très saint Sacre- 
ment. Les pleurs etles sanglots ne cessèrent point, mais un peu 
de résignation et d'espérance entra dans les cœurs. 

)) Ce récit nous transportait sur le théâtre de l'action, que 
nous connaissions déjà par ouï-dire. Un de nos musiciens, 
que nous avions baptisé le hersdgliere, avait vu ces jour*; de 
désolation ; le combat auquel il avait assisté était le thème 
favori de ses conversations CO. » 

C'est ainsi qu'un père sait récréer ses enfants tout en déve- 
loppant leurs forces et leur santé, et un maître amuser ses 
élèves tout en les instruisant. 

(1) Bxdleiin talésien, aovembre 1886 et février 1887. 



CHAPITRE XIX. 

MARIE MAZARELLO; FONDATION DE LA CONGRÉGATION 
DE MARIE-AUXILIATRICE. 



L'œuvre salésienne était maintenant complète pour la jeu- 
nesse masculine ; elle embrassait l'éducation primaire, l'ensei- 
gnement second lire et supérieur, les cours théoriques et pra- 
tiques d'arts et métiers. Mais pour que l'apostolat ne laissât 
rien à désirer, il y manquait une série d'institutions analogues 
en faveur de la jeunesse féminine, non moins délaissée que 
l'autre dans les bas-fonds de la société moderne, et non moins 
exposée aux tentations de la misère. 

Maman Marguerite avait Lien souvent rencontré des petites 
filles vagabondant par les rues et déploré de ne pouvoir les 
prendre avec elle. Mais on ne peut tout embrasser à la fois. 
Elle se bornait à exprimer son regret à son fils, qui le parta- 
geait, recommandait à Dieu la solution désirée et en cherchait 
vaguement les moyens, sans prévoir d'où ni comment ils 
pourraient venir. 

Ils vinrent d'une pauvre et simple paysanne des Alpes, dans 
le g^nre de l'héro'ique mère de dom Bosco. 

Maria ou Marie Mazarello naquit en 1837, dans le vallon 
de Mornese. Sa sœur cadette, appelée Félicité, qui plus tard 
se fit religieuse avec elle, a raconté dans le Bulletin salésieni^) 



(1) Numéro de décembre 1881. 

DOM BOSCO. - IS 



— 226 — 

leur commune enfance ; on ne saurait mieux faire que de re- 
produire son récit. 

Leurs parents et notamment leur père, homme d'une vertu 
antique, surent préserver leurs yeux et leurs oreilles de tout 
ce qui aurait pu troubler leur jeune innocence, et pourtant il 
les emmenait dans les foires et marchés, où il avait souvent 
besoin de leur aide. 

Marie était, à l'âge de quinze ou seize ans, une jeune fille 
très douce et très pieuse, mais avisée, intrépide et robuste. 
Le père étant devenu infirme, elle le remplaça pour la direc- 
tion de ses travaux extérieurs, en abandonnant à sa sœur les 
soins du ménage. Elle mettait elle-même la main à la culture, 
et avec une ardeur telle, été comme hiver, que le père, qui 
ne pouvait plus l'assister que de ses conseils, fut obligé de 
la modérer. « Vas-y donc plus doucement, lui disait-il ; si 
tu continues ainsi, je ne pourrai plus trouver de manœuvres 
qui veuillent venir travailler chez nous : tu les mettrais tous 
sur les dents par ton exemple, car ils ont honte d'en faire 
moins qu'une fille. » Marie le promettait, mais, entraînée par 
l'ardeur de son courage, elle ne tenait parole qu'imparfaite- 
ment. 

Elle avait dix-sept ans lorsque son curé, dom Pestorino, 
imagina de grouper les jeunes filles de sa paroisse dans une 
congrégation dite de Marie-Immaculée. Elle faillit en être 
la première supérieure; mais quelques-unes de ses com- 
pagnes objectèrent son extrême jeunesse. Dom Pestorino ne 
trouvait pas que ce fût un obstacle, vu sa rare précocité, 
mais il en laissa élire une autre, à laquelle Marie fut la pre- 
mière à se soumettre avec empressement, comme à la délé- 
guée de la Providence. Les obligations qu'imposait le règle- 
ment de Marie Immaculée n'étaient pas très étroites; elles 
laissaient les membres de la congrégation à leurs occupa- 
tions domestiques; aussi les jeunes sœurs Mazarello ne chan- 
gèrent rien à leurs habitudes actives. Marie travaillait toujours 
dans les champs, et lorsqu'elle rentrait, dans les soirées 
d'automne et d'hiver, elle se mettait avec zèle aux travaux 



— 227 — 

d'aiguille, où elle excellait ; ainsi il n'y avait pas dans la 
journée une seule minute perdue. 

Quand venait la semaine sainte, elle réservait quelques 
moments de la matinée et de l'après-midi à la récitation de 
l'office de la Sainte-Vierge et à la méditation ; mais elle pro- 
longeait d'autant sa veillée nocturne, de manière à compenser 
le temps employé à ce qu'elle appelait son repos spirituel. 

Elle évitait dans sa toilette, même les dimanches et les 
jours de fête, tout ce qui était trop voyant; ainsi, ayant reçu 
un jour des bottines vernies, elle ne consentit à les chausser 
qu'après en avoir enlevé l'éclat. Sa parure était la propreté, la 
simphcité, la bonne humeur et la bonne grâce. 

Une de ses tantes eut la fièvre typhoïde et se trouva pri- 
vée de tout secours. Marie se dévoua à la soigner; elle passa 
à son chevet plusieurs jours et plusieurs nuits. Mais elle- 
même contracta bientôt cette maladie et fut aux portes du 
tombeau. 

Se croyant sur le point de mourir, elle manifestait une joie 
si grande et avait de tels élans vers le ciel, qu'on eût dit un 
ange. On venait la voir pour s'édifier du spectacle de ses ver- 
tus, quelquefois aussi par curiosité. Un de ses voisins, qui 
avait cédé à ce dernier sentiment absolument profane, en fut 
repris par elle affectueusement; il fut si touché de ses paroles 
et encore plus de ses exemples, qu'il revint à la pratique, 
depuis longtemps abandonnée, de ses devoirs religieux. 

Marie finit par recouvrer la santé, mais non les forces qui 
la faisaient remarquer avant cette grave maladie. 

Les durs travaux des champs lui devinrent trop pénibles. 
Alors, avec l'approbation de ses parents, et d'après le conseil 
de dom Pestorino, son directeur, elle embrassa la profession 
de couturière, oii elle réussit à merveille, car elle était pleine 
d'adresse et de goût. Elle allait travailler tout le jour chez 
des voisins, et ne rentrait que le soir à la chaumière pater- 
melle. Cependant elle eut l'idée de louer une ou deux 
chambres prés de l'église paroissiale. Là, dans ses moments 
de loisir, elle réunissait quelques jeunes filles du village, 



— 228 — ' 

qu'elle associait à ses lectures pieuses et à ses visites au saint 
Sacrement. On la voyait souvent, entourée de ses compagnes, 
prosternée devant le Dieu d'amour. Afin de pouvoir être libre 
pour ses dévotions matinales, elle prolongeait ordinairement 
son travail jusque bien avant dans la nuit. 

Comme fille de Marie-Immaculée, elle suivait toutes les 
prescriptions du règlement qui lui était imposé. Mais elle 
voulut faire quelque chose de plus. Elle établit un oratoire et 
un ouvroir dans lequel elle apprit à coudre aux toutes petites 
filles du village, en leur enseignant les premiers éléments de 
la religion. 

Dieu devait lui donner bientôt à exploiter un champ plus 
vaste et à préparer de plus grandes moissons. 

Dom Pestorino ayant eu, sur ces entrefaites, l'occasion 
d'entendre parler de dom Bosco et de visiter la communauté 
de Saint-François de Sales, conçut la pensée de s'y affilier et 
ainsi de consoUder, d'étendre et de rendre plus durable ce 
qu'il avait fondé au val de Mornese. Il retourna donc trouver 
dom Bosco, le supplia de l'accepter et entra dans son Insti- 
tut, dont il devint un des membres les plus actifs. Son inten- 
tion était d'établir au sein de son pays une école de petits 
garçons. Mais la Providence permit que des obstacles insur- 
montables fissent échouer ce projet et que dom Bosco, dé- 
sormais son supérieur, sollicité par l'évêque d'Acqui, préférât 
fonder une maison d'éducation pour les filles. 

Marie Mazarello fut chargée de diriger cette maison. 

Mais il fallut modifier en conséquence la règle des Filles de 
Marie-Immaculée de la vallée de Mornese; c'est ce qui fut 
fait, par un -commun accord et après de sérieuses conférences 
entre l'évêque d'Acqui, dans le diocèse duquel se trouvait la 
vallée, et dom Bosco, assisté des conseils de dom Pestorino. 

La nouvelle congrégation devint donc une société parallèle 
et, autant que cela fut possible, identique à l'Institut salésien, 
déjà éprouvé par vingt-cinq années d'existence. Ce que l'un 
était pour les jeunes gens, l'autre allait le devenir pour les 
jeunes Mes. 



229 

Dom Bosco substitua à l'appellation de Marie-Immaculée 
celle de Marie- Auxiliatri ce, qui, au fond, avait le même sens, 
mais qui répondait mieux à la tradition déjà établie dans ses 
œuvres, et qui, de plus, avait cet avantage de n'être portée 
par aucune autre congrégation. 

Marie Mazarello fut la première supérieure. 

Le 5 août 1872, fête de Notre-Dame des Neiges, Marie et 
ses compagnes reçurent l'babit religieux des mains de l'évêque 
d'Acqui; elles prononcèrent les trois vœux d'obéissance, de 
pauvreté et de chasteté. Une joie ineffable inondait leur 
cœur. Elles étaient pleines de confiance dans les lumières et 
la sainteté d'un directeur auquel Dieu avait départi ce don re- 
marquable, et déjà bien visible, de sanctifier et de féconder 
tout ce qu'il touchait. Leur confiance devait être justifiée 
bientôt, et avec une plénitude qu'elles étaient loin d'avoir 
prévue. 

Il est vrai de dire que, dans ses fonctions de supérieure, 
Marie Mazarello déploya un courage et un dévouement dignes 
de celui qui lui servait de guide. Elle et ses filles étaient 
bien pauvres. Quelquefois, aux heures des repas, elles 
n'avaient pas de quoi allumer leur feu et faire la polenta. 
Alors Marie, après en avoir demand.é l'autorisation au proprié- 
taire d'une forêt voisine, allait ramasser du bois mort ; elle 
rapportait elle-même les fagots sur ses épaules. De bons voi- 
sins lui donnaient des légumes et quelque peu de farine de 
maïs. Les parents de ses élèves en apportaient aussi ; puis, 
l'heure venue, on se mettait a table. Le repas était bien fru- 
gal; les plats, les assiettes, tout manquait, excepté l'appétit 
et la cordialité ; c'était la répétition des humbles débuts du 
Valdocco, et, loin de s'en affliger, dom Bosco en remerciait la 
bonté divine. Pas une plainte, pas un murmure, pas même 
une inquiétude parmi les nouvelles religieuses. Ah ! pensait le 
saint fondateur, si ma mère était là ! comme cette pauvreté 
intrépide lui plairait, et comme elle serait heureuse de voir 
se réaliser un de ses plus chers désirs ! 

La construction de la maison n'étant pas achevée, Marie 



— 230 — 

Mazarello sentait revivre la vigueur de sa première jeunesse ; 
elle charriait le sable et approchait les pierres pour accélérer 
la besogne des maçons. Son ardeur entraînait ses compagnes, 
et toutes imitaient la supérieure. 

Quand elle rentrait ensuite baignée de sueur, elle ne 
pensait à elle-même qu'après s'être occupée de ses com- 
pagnes; elle les faisait changer de linge et leur servait des 
boissons chaudes. Grâce à sa prévoyance, il n'y eut, durant 
ce temps d'épreuves, ni maladies ni indispositions dans la 
petite communauté. 

Cependant dom Bosco craignit pour elle l'excès d'un zèle 
inexpérimenté. Il résolut donc de faire initier les nouvelles 
religieuses à la vie monastique par d'autres plus anciennes, 
et s'adressa à la supérieure du couvent de Sainte-Anne, à 
Turin. Celle-ci choisit deux sœurs, des plus régulières et des 
plus intelligentes, auxquelles elle confia cette intéressante 
mission. Le jeune personnel de Marie-Auxiliatrice mit à profit 
ces leçons, mais nulle ne se les assimila plus complètement 
que Marie Mazarello. 

Le couvent du val de Mornese reçut son organisation défi- 
nitive le 14 juin 1874, par la nomination d'une coadjutrice, 
d'une assistante et d'une économe. Marie Mazarello fut con- 
firmée dans le titre et les fonctions de supérieure. 

Mais c'était chose trop grave qu'une fondation de cette 
nature et de cette importance pour que dom Bosco l'achevât 
par lui-même, sans l'avoir soumise au souverain pontife. Il 
professait du reste pour Pie IX, personnellement, une admi- 
ration et un dévouement sans bornes, et depuis que les che- 
mins de fer avaient rendu les voyages faciles, il n'hésitait pas 
à aller réclamer souvent ses conseils et sa bénédiclion. Cette 
afi'ection et cette estime, Pie IX les lui rendait bien. Un jour 
qu'un malade sollicitait le saint Pape de le guérir : « Si vous 
désirez un miracle, dit Pie IX en souriant, adressez-vous à 
dom Bosco, prêtre de Turin ; il accompUt des miracles de 
charité, et je ne m'étonnerais point qu'il en fît d'autres en- 
core. » 



— 231 - 

Consulté sur la création du val de Mornese, Pie IX demanda 
à réfléchir. Quelques jours après, il dit que le nouvel Ins- 
titut était né pour la plus grande gloire de Dieu et le plus 
grand avantage des âmes. « Le bon Maître vous a choisi une 
fois de plus pour son instrument, dit-il à dom Bosco; remer- 
cions-le avec humihté, ne perdons jamais de vue notre im- 
puissance et notre néant sans son aide, et rapportons tout, 
ceci et le reste, à sa miséricorde ; mais j'ai la conviction que 
les sœurs de Marie-Auxdiatrice rendront à l'éducation des 
filles les mêmes services que les Pères et les Frères salésiens 
rendent à celle des garçons. » 

Le fondateur ayant exprimé une certaine inquiétude sur la 
difficulté des rapports à établir @t à conserver entre les deux 
congrégations : « Quant à cela, atfirma Pie IX, pas d'hésita- 
tion : -il faut que les sœurs restent sous votre direction et 
votre dépendance et sous la dépendance de vos successeurs, 
si l'œuvre, comme j'en ai la conviction, est destinée à durer. 
Qu'elles soient vis-à-vis de vous ce que furent les sœurs de la 
Charité vis-à-vis de saint Vincent de Paul et ce qu'elles sont 
encore vis-à-vis du supérieur général des Lazaristes ; alors 
tout ira pour le mieux. » C'est d'après ces principes que 
furent définitivement rédigées les constitutions de Marie- 
Auxiliatrice. 

Marie Mazarello, lorsqu'elle mourut, jeune encore, en 1884, 
laissa après elle, avec la réputation d'une sainte, une société 
religieuse fortement assise et tellement appréciée déjà, que 
la rapidité de ses développements eût effrayé un fondateur 
moins habitué que dom Bosco à considérer le surnaturel 
comme la chose la plus naturelle du monde. 

La première maison des filles de Marie-Auxiliatrice ne fut 
complètement organisée qu'au milieu de 1874. Dix ans après, 
en 1884, on en comptait plus de trente en Italie, en France et 
en Amérique. Les établissements salésiens préexistants favo- 
risèrent celte extension ; toute ville où fonctionnait un Ora- 
toire pour les jeunes gens souhaitait naturellement une fon- 
dation analogue pour les jeunes filles. L'expansion pour ainsi 



— 232 — 

dire instantanée de la Congrégation n'en reste pas moins sur- 
prenante ; nous ne croyons pas qu'il y en ait eu jamais d'autre 
exemple. Marie Mazarello n'avait à Mornese que treize reli- 
gieuses ; à sa mort, huit ans après, elle en comptait deux 
cent cinquante. La deuxième création de dom Bosco semble 
devoir non seulement égaler, mais dépasser en fécondité la 
première. 

Toutes deux vivront, pour l'honneur de la religion et le 
bonheur de l'humanité, tant qu'elles resteront pénétrées de 
l'esprit de dom Bosco. 

Notons aussi, au passage, une autre joie qui fut donnée au 
saint fondateur vers la même époque. Le 22 mai 1873, son 
patron de choix, saint François de Sales, fut mis par Pie IX 
au nombre des docteurs de l'Eglise, et son compatriote et 
modèle, le chanoine Joseph-Benoît Gottolengo, fut déclaré 
vénérable. Double fête au Valdocco, car c'était dans cette 
même vallée, à quelques pas les unes des autres, qu'étaient 
écloses les merveilleuses créations de Gottolengo et de 
Bosco (*). 



(1) Le Valdocco, Vallis occisorum, à cause du martyre des saints Adventeur et 
Octave, mériterait bien aujourd'hui d'être appelé Val-Gharité. Le chanoine Gotto- 
lengo y a fondé, sans aucune ressource, un felit asile qui s'est transformé peu à peu 
en vastes hôpitaux, et une congrégation de religieuses hospitalières et enseignantes, 
les Vincentines, sous le patronage de saint Vincent de Paul. Il mourut le 30 avril 
184'^, au moment où dom Bosco jetait les fondements de ses propres œuvres. Ou 
eût dit que le feu divin qui animait le premier, au lieu de remonter au ciel, passa 
dans l'âme du second pour y respleudir encore davantage. 

Nous no voyons pas que les deux saints personnages aient eu ensemble des 
rapports particuliers; ce qui est certain, c'est qu'ils eurent dos amis communs : 
M'^' Gastaldi, le théologien Vola, la marquise do Barolo, M*' Franzooi, le grand 
pape Pie IX, et même le roi Charles-Albert. 



CHAPITRE XX. 

PIE IX APPROUVE LA REGLE SALÉSIENNE. — PREMIÈRES 
FONDATIONS DANS l'aMÉRIQUE DU SUD. 



Les règles et constitutions de la société de Saint-François 
de Sales furent approuvées solennellement par décret du sou- 
verain pontife en date du 3 avril 1874. Celles de la congréga- 
tion de Marie-Auxiliatrice le furent peu de temps après. 

D'après le texte du paragraphe premier, « le but que pour- 
suit la pieuse Société salésienne, c'est que tous ses membres, 
s'efforçant d'acquérir la perfection chrétienne, s'adonnent 
aux œuvres de charité, tant spirituelles que corporelles, en- 
vers les enfants et les adolescents, et s'apphquent à donner 
l'éducation aux jeunes clercs.... La Société devra accueiUir 
avant tout les enfants pauvres et délaissés. Elle se compose 
de prêtres, de clercs et de laïques. » 

Le vœu de chasteté y est le même que dans toutes les socié- 
tés rehgieuses ; celui d'obéissance également, à peu de chose 
près ; mais celui de pauvreté est moins absolu que chez les 
Franciscains, les Dominicains et les Jésuites. Il regarde uni- 
quement l'administration, non la possession des biens de cha- 
cun. 

« Les clercs et les prêtres, même quand ils ont émis des 
vœux, peuvent garder leur patrimoine ou des bénéfices 
simples, mais ils ne peuvent ni les administrer ni jouir des 
revenus, si ce n'est suivant la volonté du recteur, 

» L'administration des patrimoines, des bénéfices et de 



— 234 — 

tout ce qui est apporté à la Société, appartient au supérieur 
général, qui fera administrer par lui ou par d'autres ; et tant 
qu'un Salésien restera dans sa congrégation, ce même supé- 
rieur percevra les revenus annuels. 

» Tous les prêtres remettront même leurs honoraires de 
messes au supérieur. Tous les Salésiens, soit prêtres, soit 
clercs, soit laïques, feront de même pour l'argent qu'ils per- 
cevront soit à titre de don, soit à tout autre titre.... 

» Si quelqu'un sort de la Société, il ne pourra revendiquer 
de revenus ni aucun règlement de comptes de l'administra- 
tion de ses biens pour le temps qu'il y aura passé; il recou- 
vrera seulement son droit de propriété.... » 

Les constitutions disposent encore que « les membres de 
la pieuse Société salésienne auront pour arbitre et supérieur 
suprême le souverain pontife, à qui, dans tous les temps et 
tous les lieux, ils resteront humblement fidèles et soumis ; 
et qu'ils seront également soumis à l'évêque du diocèse où ils 
auront leur résidence.... » 

Le supérieur général a le gouvernement de toute la So- 
ciété; il peut élire son domicile dans celle des maisons de la 
Société qu'il voudra choisir.... ; mais « en ce qui regarde les 
immeubles, il n'a pas la faculté d'acheter ni de vendre sans l'as- 
sentiment du chapitre général.... » Il soumet au Pape, tous les 
trois ans, un compte rendu des actes et de l'état de la Société. 

Le supérieur général est élu pour douze ans. Il pourra être 
réélu, « mais alors il ne tiendra pas les clefs de l'administra- 
tion, à moins d'être confirmé par le saint- siège, m 

Le chapitre général se compose : 1° du supérieur général, 
qu'on appelle plus communément recteur majeur {rettor mag- 
giore); 2° de l'assistant, qu'on appelle aussi préfet; 3" du di- 
recteur spirituel, qu'on appelle chez les Salésiens le catéchiste 
(il catechista); 4" de l'économe; 5° de trois conseillers élus. 

Tous, moins le supérieur général, sont élus pour six ans. 

Le préfet ou assistant a charge d'avertir le recteur majeur 
s'il lui arrivait de manquer à ses devoirs ; il le remplace pro- 
visoirement s'il vient à mourir. 



— 233 — 

Un des trois assistants, délégué spécialement par le rec- 
teur majeur, prend soin de ce qui se rapporte aux études 
dans la Société tout entière; on l'appelle préfet général des 
études. 

Chaque maison a de même un recteur, un préfet ou assis- 
tant qui, généralement, remplit en même temps les fonc- 
tions d'économe, un catéchiste et un nombre de conseillers 
proportionné à l'importance de l'établissement. Toute mai-^ 
son nouvelle doit compter au moins six membres salésiens. 

Pour les fondations, il faut avant tout obtenir le consente- 
ment de l'évêque du diocèse dans lequel la maison est sur le 
point de s'ouvrir. 

« Du reste, il ne faut marcher qu'avec précaution, en pa- 
reil cas, de peur qu'en ouvrant ces mftisons, ou en acceptant 
l'administration des maisons ou collèges qu'on voudrait nous 
confier, nous ne fussions conduits à faire quelque chose 
contre les lois du pays. 

» .... Les premiers vœux n'engagent que pour trois ans. 
Ces trois ans une fois écoulés, après avoir obtenu le consen- 
tement du chapitre, le nouveau membre a la faculté de les 
réitérer pour trois autres années, ou de faire des vœux perpé- 
tuels.... La Société n'est strictement obligée qu'envers ceux 
qui ont fait des vœux. 

» La vie essentiellement active, qui est le but principal de 
la Congrégation, empêche ses membres de se réunir souvent 
pour des exercices de piété. Que tous y suppléent par de 
bons exemples respectivement donnés et par l'accomplisse- 
ment de tous les devoirs du christianisme. » 

Les membres font en sorte de dire la messe tous les 
jours, ou, s'ils ne sont pas prêtres, d'y assister- Ils donnent 
en outre, chaque matin, au moins une demi-heure à l'oraison 
mentale, récitent une partie du rosaire et doivent se réser- 
ver un certain temps pour de pieuses lectures. 

Ils se confessent tous les huit jours, jeûnent le vendredi, 
font à la fin du mois « l'exercice connu sous le nom d'exer- 
cice de la bonne mort, arrangeant chacun ses aâ"aires splri- 



— 236 - 

tuelles et temporelles comme s'il fallait sortir de cette terre 
pour entrer dans l'éternité, » et font chaque année une re- 
traite de six ou dix jours, 

« Voici deux choses que tout Salésien doit avoir particu- 
lièrement à cœur : 1" éviter de se laisser aller à des habi- 
tudes quelconques, fussent-elles indifférentes ; 2° que chacun 
tienne propre et en bon état son vêtement, son lit et sa cel- 
lule. La parure d'un religieux est la sainteté de sa vie. 

» Que chacun soit prêt, si la nécessité l'exige, à supporter 
courageusement la chaleur, le froid, la faim, la soif, les durs 
travaux et le mépris des hommes, toutes les fois que cela peut 
servir à la plus grande gloire de Dieu, à l'utilité spirituelle du 
prochain et au salut de son âme propre. » 

Telle est, esquissée à grands traits et fort incomplètement, 
la constitution delà Société salésienne. 

Il paraît que le souverain pontife n'agréa point sans diffi- 
culté le tempérament apporté au vœa de pauvreté; mais il 
existait des précédents : les membres de l'Oratoire de Saint- 
Philippe de Néri et du cardinal de Bérulle, les Maristes, les 
Lazaristes, les Frères des écoles chrétiennes, les sœurs de 
saint Vincent de Paul, ne se dépouillent pas non plus de la 
nue propriété de leurs biens. 

Dom Rua fut choisi comme préfet de la Société nouvelle, 

c'est-à-dire comme assistant du supérieur général. Nul n'était 

plus en état de soutenir dignement ce glorieux mais lourd far- 

, deau, que les robustes épaules du saint fondateur et premier 

recteur majeur ne portaient point sans fatigue (0. 

A peine dom Bosco avait-il exprimé sa reconnaissance à 
Pie IX, qu'il dut faire encore le voyage de Rome pour lui sou- 
' mettre un projet nouveau. 

Plusieurs contrées lointaines soUicitaient de lui la fonda- 



(1) Dom Rua, en effet, est bien de la même famille que dom Bosco : une vraie 
figure de saint, avec je ne sais quoi de diaphane dans les traits, d'angélique dans 
le regard et de céleste dans le sourire. 

Le cardinal Alimonda, archevêque de Turin, disait, au sortir d'une visite à dom 
Rua : « Maintenaat dom Bosco peut mourir, il a quelqu'un pour le romplacei 
ici-bas. » 



— 237 — 

tion d'orphelinats et de collèges. Fallait-il accepter, et surtout 
quel pays choisir ? Car le nombre de collaborateurs dont il 
pouvait disposer n'était pas illimité. 

Le commandeur Gazollo, consul de la République argentine 
à Savone, ayant eu occasion de visiter le collège salésien de 
Varèse, en revint tellement émerveillé qu'il n'eut plus ni trêve 
ni repos jusqu'à ce qu'il en eût fait établir un semblable dans 
son propre pays, au delà de l'Atlantique. Gagnés par lui, ses 
concitoyens joignaient leurs instances aux siennes. Un prêtre 
originaire de Modène, dom Pietro GeccareUi, curé de la ville 
importante de Saint-Nicolas, la première de la république 
après Buenos-Ayres, écrivait à dom Bosco : 

« La maison que j'habite, mon mobilier, mon crédit, je 
mets tout à vos pieds, mon révérend^ Père, et à la disposition 
de vos Pères salésiens, que je veux regarder désormais comme 
des frères bien-aimés. » 

Pie IX n'hésita point : « J'ignore, dit-il, si l'Institut sera 
un jour assez nombreux pour pouvoir accaeillir les demandes 
qui viennent de l'Inde, de l'Austrahe et de l'Afrique ; mais il 
faut commencer par un point, et ce point doit être dans l'Amé- 
rique du Sud. » 

Il avaitpour ce choix plusieurs raisons. D'abord l'Amérique 
du Sud, depuis la suppression des Jésuites, avait été un peu 
négligée ; les révolutions et les guerres civiles y avaient produit 
une épaisse ignorance et une grande altération des mœurs, 
sans cependant y éteindre la foi ; il était d'une souveraine 
importance de ne pas différer davantage d'arracher ces belles 
contrées aux sociétés secrètes et à l'indifférence religieuse qui 
les envahissaient; plus tard le mal pourrait devenir irrépa- 
rable. En outre. Pie IX avait une tendresse particulière pour 
le Chili et le Pérou, où, jeune prêtre, il avait passé plusieurs 
années en qualité d'auditeur de nonciature. Enfin, ce qui 
devait être d'un poids décisif sur le cœur de Pie IX et de 
dom Bosco, tous deux Italiens, c'était le nombre considérable 
de leurs compatriotes établis sur les rives de la Plata et tout 
le long de l'Atlantique sud-américain. 



— 23S — 

Autrefois les Anglais, les Espagnols, les Portugais, les Hol- 
landais et les Français revendiquaient seuls le privilège de 
peupler les terres lointaines plus ou moins désertes. Dans 
notre siècle, pendant que l'émigration de France et celle de 
Hollande devenaient presque nulles, trois nouvelles races se 
sont faites colonisatrices à leur tour : l'Allemagne, l'Irlande 
et l'Italie. 

L'Allemand émigré, généralement, pour échapper aux 
charges écrasantes du service militaire prussien ; l'Irlandais 
et l'Italien fuient la misère. 

L'Allemand semasse le long du Missouri, l'Irlandais se dis- 
perse un peu partout, et partout, bien contre son gré, contri- 
bue à fortifier l'élément anglais, qui arrive ainsi à dominer le 
monde entier ; l'Italien se rend dans le sud-est de l'Amérique 
méridionale. 

Les séduisantes promesses de prospérité que prodiguait 
l'unité italienne avant sa réalisation se sont traduites en de 
tels accroissements d'impôts, que le cultivateur, dans certaines 
provinces, ne récolte pas même de quoi satisfaire le fisc. Il se 
décourage d'un labeur ingrat, abandonne son champ et vient 
travailler en France, ou bien traverse l'Atlantique. 

Les statistiques ontrelevé, dans ces trente dernières années, 
un total de 1,219,172 immigrants dans la République argen- 
tine, un demi-million dans celle de l'Uruguay (ou Banda Orien- 
tal), autant au Brésil (*), un peu plus de cent mille dans le Pa- 
raguay. Un bon tiers de ces nouveaux venus est italien. 

L'immense cité de Buenos-Ayres, aussi grande que Lyon 
ou Marseille, paraît, depuis quelques années, toute peuplée 
d'Italiens. Ils s'y sont emparés du commerce de détail, et par 
les rues on ne voit pas d'autres marchands, colporteurs ou 
commissionnaires, que des Italiens. 

Ce sont eux aussi qui exécutent les constructions urbaines 
et (comme en France) la plupart des travaux de chemins de 

(1) Le chiffre officiel de l'émigration au Brésil, pour 1887, et de 55,986, dont 
48,000 Italiens; mais la proportion de ces derniers n'est devenue aussi forte que 
depuis une dizaine d'années. 



— 2.^0 — 

fer. Pendant quatre mois de l'année ils courent les campagnes 
et se livrent à la moisson et au battage des blés ; ce travail 
achevé, ils refluent vers les villes, cherchant à vivre sans en- 
tamer le pécule gagné pendant cette courte excursion, et de- 
mandant leurs moyens d'existence à toutes les petites indus- 
tries. 

Cependant un bon nombre, les plus anciennement arrivés, 
presque tous originaires du nord de l'Italie, se sont fixés sur 
le sol, sans esprit de retour. Ils ont créé une grande partie des 
florissantes cultures de la province de Santa-Fé. Les Génois, 
los bachichos, comme on les appelle, ont presque monopolisé 
la navigation fluviale^ Ah ! combien seraient riches ces répu- 
bliques sud-américaines si elles pouvaient vivre vingt ans 
sans révolutions ! Mais revenons à notre sujet. 

Dom Bosco s'occupa sans retard d'organiser sa première 
expédition de missionnaires. Elle comprenait dix prêtres ou 
frères coadjuleurs salésiens et quinze sœurs de Marie-Auxilia- 
trice. Il les mit sous la direction d'un de ses disciples les plus 
aimés, dom Cagliero, né comme lui à Châteauneuf d'Asti, et 
qui, entré à l'âge de treize ans, en 1851, à l'Oratoire de Saint- 
François de Sales, ne l'avait plus quitté. Il lui donna pour 
second dom Fagnano, préfet du collège de Varèse. 

Tous ensemble, accompagnés du commandeur Gazzolo, se 
rendirent à Rome, afin de solliciter la bénédiction apostolique 
pour leur entreprise. 

Pie IX les reçut le 1" novembre 1875. Avec cette voix pa- 
ternelle, cette bonhomie charmante qui le faisait ressembler 
à dom Bosco et qui s'alhait si bien à un grand air de dignité, 
il leur dit : « Voici ce pauvre vieillard que vous attendiez; » 
puis, s'adressant à dom Cagliero, qu'il avait déjà entretenu 
en audience particulière : « Présentez-moi tous vos jeunes 
compagnons de départ, que je leur exprime mon regret de ne 
pouvoir faire comme eux. Où comptez-vous vous rendre 
d'abord? — Dans la Répubhque argentine. — Beau pays! dit 
Pie IX; vous irez plus loin encore, vous irez au Ghih, que 
j'ai habité jadis, et dont j'ai gardé si bon soyiveair; c'est la 



— 240 - 

seule république américaine qui ne fasse pas de révolutions; 
aussi une sorte de suprématie lui est-elle réservée. Vous irez 
plus loin, peut-être évangéliserez-vous ces sauvages de Pata- 
gonie, méfiants et intraitables, les seuls que les anciens Jé- 
suites n'aient pu dompter, car ils mangeaient leurs mission- 
naires. Courage et confiance ! Vous êtes des vases pleins de 
bonne semence. Sachez la répandre avec discernement et 
avec zèle : la moisson sera abondante et consolera les der- 
nières années de mon pontificat tourmenté. » 

Il adressa à chacun des paroles d'affectueuse et spéciale 
bienveillance, et leur communiqua un si vif enthousiasme 
qu'ils brûlaient tous de donner leur vie pour la propagation 
de la foi. 

Revenus à Turin, ils célébrèrent avec solennité la fête de 
saint Martin, qui tombait la veille de leur départ définitif. L'ar- 
chevêque Gastaldi les reçut dans son oratoire privé et leur 
donna sa bénédiction du fond du cœur, en les remerciant 
d'avance de ce qu'ils allaient faire pour tant de Piémontais 
exilés sur des rives lointaines. 

Après les vêpres, dom Bosco monta en chaire et fit le dis- 
cours d'adieu. 

L'église regorgeait de monde ; une sorte de frisson élec- 
trique semblait descendre de l'orateur et se communiquait 
à tout l'auditoire. Il termina ainsi : 

« Allez donc, mes chers fils en saint François de Sales, et 
après les bénédictions du successeur de Pierre, chef des 
apôtres, après celles de notre vénérable archevêque, permet- 
tez à mes faibles mains de vous bénir encore. Catholiques, 
n'oubliez pas le Père de l'Eglise tout entière, le Pape ; Salé- 
siens, gardez partout le souvenir des membres de la famille 
dont vous vous séparez matériellement, et de votre père qui 
vous y a reçus ; nos cœurs vous suivront, laissez-nous une 
part des vôtres. » 

En prononçant ces derniers mots, la voix de l'orateur faiblit, 
étouffée par l'émotion et par les larmes ; il fut obligé de des- 
cendre de chaire. 



— 241 — 

Les Salésiens commencèrent leur mission à bord du navire 
qui les emporta. La Savoie, comme tous les navires ayant la 
même destination, était pleine d'émigrants italiens, espagnols 
ou français du pays basque. Dom Cagliero leur faisait des ins- 
tructions dans les trois langues ; les missionnaires disaient la 
messe dans une chapelle improvisée sur le pont ; le comman- 
dant, les officiers et la plupart des passagers y assistaient, 
au moins les dimanches. Parmi les sept cents passagers de 
la Savoie, pas un seul ne se permit un blasphème, ni une 
moquerie, ni un propos inconvenant. Ils firent escale le 7 dé- 
cembre à Rio de Janeiro, capitale du Brésil. 

L'archevêque, que les missionnaires s'empressèrent de vi- 
siter, leur témoigna d'abord quelque froideur et une méfiance 
marquée. Gela tenait, comme il l'expliqua plus tard, aux 
cruels désagréments que lui avaient donnés de mauvais prêtres 
venus d'Europe. Mais quand il sut qu'il avait afi"aire aux 
membres d'une congrégation nouvelle, approuvée et patron- 
née par le saint-père, son attitude changea. Il les combla 
d'attentions et de bontés, leur fit servir des rafraîchisse- 
ments, leur distribua des livres, des images, des photogra- 
phies, et les retint trois heures auprès de lui, épanchant dans 
leur sein ses tristesses épiscopales- 

Sa vaste capitale bariolée, où l'on trouvait de toutes les 
nations du monde, ne lui donnait guère de consolations reU- 
gieuses; le reste de son diocèse encore moins, Dans ce dio- 
cèse, près de deux cents paroisses et près de deux millions 
d'hommes manquaient de prêtres. Son clergé était réduit à 
rien et ne se recrutait pas : son grand séminaire ne lui don- 
nait que cinq ou six prêtres par année. Le correspondant de 
VUnità cattolica, témoin de cette conversation, dit que le bon 
prélat donnait toutes les marques de l'affliction la plus vive : 
i( Il s'arrachait presque les cheveux, il levait au ciel ses yeux. 
5U1 ne se baissaient vers nous qu'en se remplissant de larmes. 
La corruption des mœurs avait desséché les racines de son 
Eglise. » 

« Si au moins, ajoutait-il, j'avais un bon prêtre dans cha- 

DOM BOSCO. 16 



— 242 — 

cune de mes paroisses, ceux qui voudraient se confesser à 
l'heure de la mort le pourraient, tandis qu'aujourd'hui.... Ah! 
si votre supérieur m'envoyait quelques douzaines ou plutôt 
quelques centaines de Salésiens, quel bien il me ferait ! Quel 
trésor pour mes diocésains ! Ils seraient pour moi des fils bien- 
aimés ! » 

Les missionnaires se retirèrent douloureusement impres- 
sionnés des plaintes de l'excellent prélat; elles leur présa- 
geaient qu'ils ne manqueraient pas eux-mêmes de besogne. 

A Montevideo, capitale de l'Uruguay, où ils s'arrêtèrent en- 
core, un riche pharmacien piémontais, nommé François Brun, 
leur raconta que ses quatre fils faisaient ou allaient faire leurs 
études au collège de dom Bosco, à Val-Salice, près de Turin. 
« Quelle dure nécessité de les envoyer si loin ! disait-il ; n'au- 
rons-nous jamais un collège salésien ici même? « Ce souhait 
ne devait pas tarder à se réaliser. 

Ils abordèrent enfin à Buenos-.\yres, le 14 décembre. Plus 
de deux cents ItaHens, dont quelques-uns avaient été élevés 
à l'Oratoire de Saint-François de Sales de Turin, les attendaient 
à leur débarquement et les escortèrent au logement qui leur 
avait été préparé. Là, les missionnaires furent étonnés et 
presque confus de trouver l'archevêque, M^' Frédéric Aneyros, 
qui, dans son impatience de les voir, était venu à leur ren- 
contre et les embrassa comme de vieux amis. 

Sur ses instances, ils furent obligés d'accepter la charge du 
service paroissial de l'église Madré de Misericordia, appelée 
depuis lors église des Italiens (en espagnol Iglesia de los Ita- 
lianos). Dom Gaghero s'y fixa personnellement, en gardant 
avec lui, comme vicaire, dom Baccino, et comme organiste et 
comptable, dom Belmonte, qui n'était point prêtre. Les sept 
autres, sous la direction de dom Joseph Fagnano, poursui- 
virent leur route et allèrent fonder le collège de Saint-Nico- 
las de los Arroyos. 

Ce collège fut inauguré le 20 mars 1876, par l'archevêque de 
Buenos-Ayres en personne et par dom Fagnano, qui avait 
amené un convoi de sœurs de Marie-Auxiliatrice pour desser- 



— 243 — 

vir un hôpital. Deux mois après il comptait déjà cent cin- 
quante élèves. Chose plus remarquable encore, sept de ces 
élèves demandèrent, dès la première année, que leurs études 
-ussent dirigées spécialement vers le sacerdoce. 

Dom Bosco fit dès lors, presque chaque année, un nouvel 
envoi de religieux salésiens et de rehgieuses auxiliatrices. 
Buenos-Ayres devint pour eux dans le nouveau monde ce 
que Turin avait été dans l'ancien : un centre d'où ils rayon- 
nèrent de tous côtés. 

j Les populations civihsées de l'Amérique du Sud, toutes de 
race latine (Espagnols, Portugais, ItaHens), ont un sentiment 
catholique très profond, mais une incroyable ignorance des 
enseignements de la foi, et cette ignorance est jointe à des 
passions impétueuses. 

« Peu ou point de pratiques religieuses par conséquent, 
raconte un missionnaire, ou s'il y en a, ceux qui les observent 
en ignorent l'objet précis. La bonne volonté, généralement, 
ne leur manque point, ils s'abreuvent de la parole de Dieu 
comme un terrain desséché boit la pluie dans un été brûlant. 
Plusieurs jeunes gens italiens, de seize à dix-huit ans, étant 
venus tourner autour de nous pour savoir ce que c'étaient 
que des Salésiens, nous leur fîmes les demandes les plus 
simples du catéchisme; ils ne purent y répondre. Nous les 
priâmes de faire le signe de la croix ; ils nous regardèrent 
étonnés, ne sachant pas ce que cela voulait dire. Je donnai à 
l'un des plus grands un crucifix ; il me demanda quel saint 
c'était.... Nous sommes dix ici en ce moment, mais nous 
serions cent, nous serions mille, que ce ne serait pas encore 
assez. » 

Les prédications et l'enseignement des enfants de dom 
Bosco furent si promptement féconds, qu'ils purent étabhr 
bientôt à Buenos-Ayres deux noviciats, l'un pour les religieux, 
l'autre pour les religieuses. Et, ce que personne n'aurait pu 
croire avant leur arrivée, ils trouvèrent des novices, en même 
temps que, sous leur direction, le séminaire de Montevideo 
e' d'autres encore se peuplèrent d'étudiants en théologie. 



CHAPITRE XXI. 

COOPÉRATKURS ET COOPÉRATRIGES , OU TIERS ORDRE SALÉSIEN. 
— GRACES SIGNALÉES. 



Un problème qui a dû se poser plus d'une fois dans l'es- 
prit de nos lecteurs, c'est celui-ci : 

Gomment la fondation de tant de maisons, comment l'en- 
tretien de tant de professeurs et d'élèves, comment les mis- 
sions de l'Amérique, qui engloutissent à elles seules des 
sommes fabuleuses, et auxquelles sont loin de suffire les 
subsides de l'œuvre de la Propagation de la foi, comment 
tant d'entreprises de nature à effrayer l'imagination ont- 
elles pu et peuvent-elles subsister encore? 

L'Institut salésien n'avait peut-être pas, à la mort de son 
fondateur, dix mille francs de revenus capitalisés; aucune 
subvention fixe d'aucun Etat ni d'aucune société financière. 
Et cependant les ressources se sont présentées chaque jour, 
sans manquer jamais, à l'appel de tous ses besoins. 

Notre divin Sauveur, dans la dernière Gène, interrogeant ses 
disciples, leur disait : « Quand je vous ai envoyés sans sac, 
sans bourse et sans chaussure, quelque chose vous a-t-il 
manqué? » Ils répondirent : « Rien (*). » 

Les Salésiens peuvent répondre de même, et ils ont le 
même motif de confiance que les apôtres ; la parole de Notre- 

(1) ItM., xzn. 



— 246 — 

Seigneur leur est un gage certain que tout obstacle sera 
écarté : 

« Regardez les oiseaux du ciel; ils ne sèment, ni ne mois- 
sonnent, ni n'amassent dans des greniers, et votre Père 
céleste les nourrit; n'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux? 

» Voyez les lis des champs, comme ils croissent; ils ne 
travaillent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon, dans 
loutesa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. 

» Qae si l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et qui 
demain sera jetée dans le four. Dieu la revêt ainsi, combien 
plus vous, hommes de peu de foi ? 

» Ne vous inquiétez donc point, disant : Que mangerons- 
nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous? 
Votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez première- 
ment le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera 
donné par surcroît CO. » 

A qui a la foi, à qui s'appuie sur ces paroles d'une tendresse 
et d'une autorité vraiment divines, le problème, humaine- 
ment insoluble, devient d'une explication facile. C'est du 
reste un problème universel et quotidien, qui ne cesse de rece- 
voir sa solution pratiquement et sous nos yeux; c'est le 
problème du souverain pontife spolié de son patrimoine et 
faisant néanmoins face à toutes ses obligations essentielles, 
le problème de l'entretien des missions, celui de la subsis- 
tance de tous les ordres religieux, des écoles, et, en général, 
de toutes les œuvres catholiques. Qui dira combien de cen- 
taines de millions sont indispensables chaque année à toutes 
ces œuvres ? Dieu seul le sait. Mais il sait les besoins, et il en- 
voie les millions au jour le jour. Si l'on était moins habitué 
à ce miracle perpétuel, on en serait frappé comme du plus 
grand de tous les miracles. 

i Dom Bosco est un des hommes qui ont le plus obtenu de 
la charité, parce qu'il est un de ceux qui se sont le plus plei- 
nement fiés à la parole du Maître : « Ne vous inquiétez pas, 

(1) Malth., VI. 



~ 247 — 

disant : Que mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi 
nous vêtirons-nous?.... Cherchez d'abord le royaume de Dieu 
et sa justice.... » 

Toutefois la confiance n'exclut point la prévoyance. 

Dom Bosco n'eut pas plus tôt remarqué l'extension 
effrayante que prenaient peu à peu ses diverses œuvres, qu'il 
se préoccupa de régulariser, de canaliser en quelque sorte la 
charité dont elles s'aUmentent. 

Et il en établit une nouvelle qui assure, dans une certaine 
mesure, la vie à toutes les autres : nous voulons parler de 
l'œuvre des coopérateurs et coopératrices salésiens. 

Cette œuvre commença par les dames de Turin, qui ve- 
naient blanchir et raccommoder les vêtements des orphelins 
du Valdocco, et par le règlement qui fut donné à leurs actes 
de pieuse miséricorde. 

Ce règlement, retouché plusieurs fois à mesure que des 
besoins croissants donnaient une expérience plus étendue, 
fut enfin terminé et définitivement soumis au saint-siège en 
1874. Les coopérateurs et coopératrices devinrent la troisième 
des grandes fondations de dom Bosco; la première étant les 
rehgieux de Saint-François de Sales, et la seconde, les reli- 
gieuses de Marie-Auxiliatrice. 

Pie IX ne se contenta pas d'approuver l'institution; il vou- 
lut être inscrit lui-même sur la liste, et il accorda aux 
membres toutes les indulgences que peuvent gagner les ter- 
tiaires des ordres les plus favorisés, spécialement les ter- 
tiaires de Saint-François d'Assise. Un bref du 9 mai 1876 
porte ce qui suit : 

« Une pieuse association de fidèles s'étant canoniquement 
établie (selon qu'il nous en a été référé) sous le nom de So- 
ciété ou union des coopérateurs salésiens, et ses membres se 
proposant, outre l'exercice des différentes œuvres de piété et 
de charité, de prendre un soin spécial des jeunes gens 
pauvres et abandonnés, afin que ladite association prenne 
de jour en jour un nouvel accroissement, nous confiant en la 
miséricorde de Dieu tout-puissant et eu l'autorité des bien- 



- 248 — 

heureux Pierre et Paul, ses apôtres, nous accordons à tous 
les fidèles de l'un et de l'autre sexe, qui ont donné ou don- 
neront à l'avenir leur nom à cette Société, l'indulgence plé- 
nière au moment de leur mort, pourvu que, véritablement 
repentants et munis des sacrements de Pénitence et d'Eucha- 
ristie, ou s'ils sont empêchés de les recevoir, que du moins 
avec une sincère contrition ils invoquent dévotement le nom 
de Jésus de bouche s'ils le peuvent, sinon au moins de cœur, 
et qu'ils acceptent la mort en esprit de pénitence, de la main 
de Dieu et comme le châtiment du péché. 

» Nous accordons pareillement, en la miséricorde du Sei- 
gneur, une autre indulgence plénière et la rémission de tous 
leurs péchés à ces mêmes associés, indulgence qu'ils pour- 
ront gagner une fois par mois, le jour qu'ils voudront, à la 
condition que, sincèrement repentants, ils se confessent et 
reçoivent la sainte communion dans quelque église ou ora- 
toire public, et que, visitant ensuite dévotement cette même 
église ou oratoire, ils y adressent à Dieu de ferventes prières 
pour la concorde des princes chrétiens, pour l'extirpation 
des hérésies, pour la conversion des pécheurs et pour l'exal- 
tation de notre mère la sainte Eghse. Cette indulgence sera 
aussi apphcable aux âmes du Purgatoire. 

» Voulant en outre donner aux susdits associés un signe 
de notre spéciale bienveillance, nous leur accordons toutes 
les indulgences, tant plénières que partielles, que peuvent 
gagner les tertiaires de Saint-François d'Assise, et de notre 
autorité apostolique, nous concédons qu'ils puissent licite- 
ment et librement obtenir, aux fêtes de saint François de 
Sales et dans les églises des prêtres salésiens, toutes les in- 
dulgences que les tertiaires peuvent gagner aux fêtes et dans 
les églises de Saint-François d'Assise, pourvu qu'ils accom- 
pHssent exactement dans le Seigneur les œuvres de piété 
enjointes pour l'acquisition de ces indulgences. Et ce, no- 
nobstant toute autre chose contraire. Les présentes lettres ont 
dorénavant vigueur à perpétuité.... » 

Pour avoir droit à ces faveurs et participer à toutes les 



— 249 — 

bonnes œuvres qu'accomplissent les enfants de dom Bosco, 
les conditions sont de se faire inscrire (ce que l'on peut dès 
l'âge de seize ans), de réciter chaque jour un Pater et un Ave 
en l'honneur de saint François de Sales, suivant l'intention 
du souverain pontife, de s'approcher souvent des sacrements, 
de faire chaque mois, à moins d'empêchement absolu, l'exer- 
cice de la Bonne Mort, enfin de vivre en bon chrétien. 

Les coopérateurs et coopératrices doivent aussi soutenir 
les enfants abandonnés, favoriser les vocations religieuses, 
s'occuper de répandre les bonnes lectures, et, chacun selon 
ses facultés, favoriser les œuvres salésiennes, soit en faisant 
une offrande mensuelle ou tout au moins annuelle, soit en 
recueillant des dons et des aumônes. Les religieux les consi- 
dèrent comme des frères en Jésus-Christ et s'adressent à eux 
toutes les fois que leur concours est nécessaire (0. 

Lorsque Léon XIII, le digne successeur de Pie IX, prit, en 
1878, le gouvernement de l'Eglise universelle, il dit à dom 
Bosco : « Pie IX a été votre ami, je veux l'être autant que lui; 
il était inscrit au nombre de vos coopérateurs, je revendique 
l'honneur d'être le premier sur la liste. » Afin de lui bien 
marquer sa bienveillance, il nomma le cardinal Laurent Nina 
« protecteur de la pieuse Société salésienne. » 

Dom Bosco adressait tous les ans à ses collaborateurs, par 
la voie du Bulletin, une lettre ou rapport destiné à leur rendre 
compte des travaux de l'année précédente et à ranimer leur 
zèle. 

« Au nom du ciel, qui doit être votre récompense, leur écri- 
vait-il un jour, au nom de ces pauvres petits êtres qui ne 
peuvent vous tendre la main, au nom du Christ qui a promis 
une éternité de bonheur à ceux qui soulageront leur détresse, 
n'oubliez pas l'œuvre que nous avons entreprise , ne perdez 
jamais de vue vos jeunes protégés ! Si vous faites pour eux 
tout ce qui est en votre pouvoir, si vous dépassez même les 

(1) Les personnes qui désireraient des renseignements plus complets les trouve- 
ront à la direction des coopérateurs salésiens, à Turin, place Marie-Auxiliatrice, et 
dans tous les établissements salésiens. 



— 2S0 — 

limites de ce que vos moyens vous permettent de faire, il vous 
reste encore celui de nous recommander aux personnes cha- 
ritables que vous connaissez; faites-nous de nouveaux coopé- 
rateurs, parlez souvent du bien qui peut en résulter pour 
eux-mêmes et pour la société. Formez une espèce de ligue 
qui arrêtera les progrès de la démagogie, de l'immoralité et 
du scandale affreux d'une jeunesse dissolue qui marche à 
grands pas vers l'athéisme. Et quand vous avez fait tout ce 
que l'amour de la religion inspire aux grandes âmes, soyez 
assurés qu'il vous reste encore quelque bien à accomphr. » 

Dans une autre lettre, commentant ces paroles du Sauveur : 
« Faites-vous des amis avec les richesses injustes, afin qu'ils 
vous reçoivent dans les demeures éternelles, » il dit : 

« Ces amis, ce seront les nombreux enfants arrachés à la 
perdition et sauvés par votre charité ; ce seront les chrétiens 
et les païens convertis; ce seront les petits enfants des infi- 
dèles baptisés et devenus de petits anges du paradis ; ce se- 
ront les pères et les mères de tant d'enfants ramenés dans le 
chemin de la vertu et dans leurs bras dans le ciel ; ce seront 
les anges gardiens de toutes ces âmes, déjà admises ou qui 
viendront plus tard en leur compagnie par vos soins; ce se- 
ront les saints et les saintes qui se réjouiront de voir aug- 
menter, grâce à vous, le nombre de leurs frères et de leurs 
sœurs; enfin, ces amis seront la bienheureuse Vierge, Dieu 
le Père, Fils et Saint-Esprit, que vous aurez mieux fait con- 
naître, aimer et glorifier sur la terre. » 

Toutefois ce serait mal connaître l'infirmité humaine que 
d'attribuer uniquement à la pure charité, au moins dans le 
début, l'émulation qui s'établit, en fait de sacrifices et d'es- 
prit de dévouement, entre dom Bosco et ses coopérateurs. Les 
grâces insignes, généralement spirituelles, quelquefois tem- 
porelles, dont il plut au ciel de favoriser les bienfaiteurs des 
Salésiens, y furent bien aussi pour une part. Combien de chré- 
tiens, en effet, s'abstiennent de donner largement, par crainte 
de manquer eux-mêmes ! Ils oublient cet oracle de l'Esprit- 
Saint : « Celui qui a pitié du pauvre prête au Seigneur à in- 



— 251 — 

térêt ; celui qui donne au pauvre ne tombera pas dans l'indi- 
gence. » 

Il faut citer encore quelques traits 'sortant de l'ordinaire. 
Nous sommes loin de les connaître tous, et il en est que nous 
connaissons et que nous croyons devoir omettre, pour échap- 
per à la monotonie. On cite, par exemple, la guérison d'une 
demoiselle Gantonô Geva, des environs de Turin ; celle d'un 
paralytique dans l'église de Notre-Dame Auxiliatrice de Turin, 
le 4 juin 1874; celle de deux jeunes filles presque aveugles, de 
Fénestrelle ; celle de la femme d'un officier qui, dans sa joie, 
apporta à dom Bosco un bracelet d'or, le 24 mai 1878, 
celle de M""' Paul-Noël le Mire, fille de M. le Mire, de 
Lyon ; mais l'écrivain est obligé 4'éviter les récits trop uni- 
formes. 

Un jour, dom Bosco cherchait à se procurer 12,000 fr., doni 
il avait absolument besoin. La tête fatiguée de ses vaines re- 
cherches, il sort et va respirer l'air du dehors, un peu à l'aven- 
ture. 

A peine a-t-il fait quelques pas qu'une femme l'aborde : 

« Gomment ! vous ici ! Mon maître, qui est au plus mal, 
se désole de ne pas vous voir ; on vous disait absent. 

— Conduisez-moi chez votre maître. » 

Il arrive, trouve le maître au lit, en proie à une fièvre vio- 
lente, et, dès l'abord, l'invite à avoir confiance. 

On a remarqué souvent que lorsqu'il pressentait une gué- 
rison, il avait l'habitude de parler ainsi de la confiance; au 
contraire, s'il prévoyait un dénouement fatal, il exhortait à 
la résignation. Aussi l'on était très attentif au sens de ses 
naroles, afin d'en tirer une induction. 

Le malade, réconforté par sa présence, se sentit mieux aus- 
sitôt. Au bout d'une demi-heure il se levait et portait à dom 
Bosco 12,000fr.; ce n'étaient pas 11, 000 ni 13,000 que le saint 
homme cherchait; c'était exactement la somme apportée par 
le malade guéri. 

Saint-Pierre d'Arène (en italien San Pier d' Arena ou San- 
pierdareria) est une ville assez considérable du golfe de 



- 252 — 

Gênes, où la religion était peu florissante avant l'arrivée de 
dom Bosco. Un seul curé y suffisait pour administrer une pa- 
roisse de 30,000 âmes; l'église était presque déserte; en 
revanche, il y avait trois loges maçonniques. 

La femme d'un employé du chemin de fer, mère de cinq 
enfants, tomba malade et fut condamnée par les médecins. 
Le curé se présenta. « Je ne veux pas du curé, dit-elle ; si 
je me confessais, ce serait à dom Bosco, mais à aucun autre 
prêtre. » Le mari, auquel la confession importait peu, ne 
voulut pas la contrarier ; supposant d'ailleurs que dom Bosco 
ne se dérangerait pas pour une femme à confesser, à soixante 
lieues de sa résidence. 

Mais au premier avis, dom Bosco accourut. 

La malade éprouva un premier soulagement rien qu'à le 
voir entrer dans sa chambre. Il l'exhorta à se confier en Notre- 
Dame Auxiiiatrice et la confessa. « Pour la communion, dit- 
il, nous serons plus à l'aise à l'éghse. Je compte rester ici 
plusieurs jours ; je vais dire une messe et faire prier mes en- 
fants pour vous ; venez donc, un de ces matins, et je vous 
donnerai la sainte communion. » 

Ces paroles firent au mari l'effet d'une plaisanterie hors de 
saison. « Ne voyez-vous pas que cette femme est mourante ? » 
s'écria-t-il indigné^ 

Dom Bosco, sans s'émouvoir, lui répéta que Notre-Dame 
Auxiiiatrice peut tout. « Et si vous vouliez la prier avec nous, 
ajouta-t-il, peut-être obtiendrions-nous votre guérison avec 
celle de votre femme. 

— La mienne? Mais je ne suis pas malade, moi ! » 

Dom Bosco, au lieu de répliquer, se mit à genoux et récita 
un Pater, un Ave et un Salve Regina. Le mari, presque auto- 
matiquement, s'agenouilla aussi. 

« Il faudra dire ces prières bien régulièrement jusqu'à 
Noël, » recommanda le bon prêtre (on était au 6 décembre 
1872); et il se retira après avoir passé une médaille au cou de 
la malade et en avoir fait accepter une au mari. 

Peu de jours après, l'employé était à l'église, de grand ma- 



— 2b3 — 

tin, avec sa femme guérie, qui recevait la communion des 
mains de dom Bosco. 

« J'attends maintenant avec confiance la deuxième guéri- 
son, » dit doucement le saint homme. Le mari comprit, il se 
confessa et devint un chrétien intrépide et fervent. 

La ville fut profondément remuée par le bruit de cette 
double merveille. D'éclatantes conversions eurent lieu, 
l'église cessa d'être vide ; le curé fut obligé de réclamer trois 
vicaires pour l'aider. 

Dom Bosco ne s'éloigna point sans laisser une fondation 
après lui. On lui offrit une maison ; il l'accepta et bâtit à côté 
une grande et belle éghse. Aujourd'hui une douzaine de 
prêtres salésiens travaillent avec succès à régénérer, surtout 
par l'éducation delà jeunesse, Sanpierdarena. 

Un riche marquis disait un jour à dom Bosco : « Mon père, 
je voulais faire quelque chose pour vous ; mais voici qu'on 
m'annonce la perte d'une somme de 20,000 fr., sur laquelle 
je comptais. 

— Et si vous recouvriez cette somme, que feriez-vous? de- 
manda dom Bosco. 

— Je vous en donnerais la moitié; mais à quoi bon faire 
le généreux en paroles? Mon homme d'affaires est très habile 
et point du tout alarmiste; ni vous ni moi n'aurons jamais 
un sou de ces 20,000 fr. 

— Qui sait? monsieur le marquis, c'est pour mes enfants, 
je vais les mettre en prières pour votre créance. » 

Quelques jours après le marquis envoyait 5,000 fr. à l'Ora- 
toire •• 

« Voici la moitié de ce que j'ai reçu ce matin, et que je n'at- 
tendais guère; si le reste arrive, nous partagerons encore. » 

Le reste arriva, et le marquis s'exécuta loyalement. 

Un général, résidant à Turin et se trouvant au plus mal, 
demanda à voir dom Bosco. Celui-ci vint, le confessa et, à la 
grande surprise de la famille et des médecins, l'invita à venir 
faire la communion le surlendemain 24 mai, fête de Notre- 
Dame AuxiUatrice. 



— 254 — 

Le lendemain 23, l'état du général empira; la mort parais- 
sait imminente. On courut au Valdocco, à huit heures du 
soir. 

Dom Bosco avait passé au confessionnal toute cette jour- 
née, veille d'une grande fête; il n'avait même pas fini et était 
entouré de beaucoup d'enfants qui attendaient leur tour. 

« Vite, vite, mon père, venez, et puissions-nous ne pas 
arriver trop tard ! » 

Dom Bosco montra ses enfants et déclara qu'il ne pouvait 
pas les renvoyer. 

« Alors, mon père, nous allons chercher un autre prêtre 
pour donner l'extrême-onction. 

— Non, vous direz au général de m'attendre pour mou- 
rir.... s'il doit mourir; qu'il invoque Marie Auxiliatrice et 
prenne patience; j'irai dès que j'aurai fini. » 

Et il continua jusqu'à onze heures. Alors il se rendit au 
réfectoire ; mais on l'arrêta : on l'attendait à la porte avec 
une voiture. 

« Je veux bien, fit-il observer ; mais je n'ai rien pris de- 
puis midi, et demain il faut que je retourne au confessionnal 
à cinq heures du matin et que je dise la messe. Si je ne 
prends rien maintenant, il sera trop tard après minuit.... 

— Venez toujours, mon père, à la maison vous trouverez 
tout ce qu'il vous faudra. » 

On monte en voiture et, dès que dom Bosco parait chez le 
général : 

« Ah ! mon père, pourvu que vous soyez encore à temps ! 

— Gens de peu de foi ! Doutez-vous que Marie Auxiliatrice, 
si elle le désire, puisse mettre le général en état de venir 
communier demain à son église, comme je vous l'ai annoncé? 
Il est près de minuit; donnez-moi quelque chose à manger, 
je vous prie. » 

Il se mit à table, avec son calme habituel. La collation ter- 
minée, il entra dans la chambre du malade et le trouva dans 
un état d'engourdissement et d'immobilité aue l'entourage 
prenait po^Jr un présa^te de mort. 



— 2o5 — 

Il redemanda la voiture et repartit. 

Quant au général, il dormait, tout simplement. 

Le lendemain, de grand matin, il appela son fils : 

« Aide-moi à m'habiller; il est convenu avec dom Bosco 
qu'il me donnera la sainte communion dans son église de 
Marie-Auxiliatrice. 

— Mais, dit le fils, jamais vous ne pourrez.,.. 

— Aide-moi, te dis-je, c'est convenu avec dom Bosco. » 
Celui-ci revêtait les ornements sacerdotaux pour dire sa 

messe, lorsque le général parut à la sacristie. Il était telle- 
ment défait que dom Bosco, tout d'abord, ne le reconnut pas 
et lui demanda ce qu'il désirait. 

« Je désire me confesser, avant de communier à votre 
m.esse, comme c'est convenu. » 

— Convenu! mais qui étes-vous donc?.... Ah! louée soit la 
toute-puissante Mère de Dieu : le général qui était si pressé 
de mourir hier soir. ... Mais vous n'avez pas besoin de confes- 
sion nouvelle, vous en avez fait une avant-hier. 

— Pardon, mon père, j'ai manqué de foi, je veux être 
absous de ce péché. » 

Dom Bosco le réconcilia, lui donna la sainte communion, 
et le général rentra chez lui en parfait état. 

Voici maintenant l'histoire d'une vocation des plus tar- 
dives. 

Le comte Cays de Giletta, ancien député piémontais, avait 
soixante- trois ans. Veuf et ayant marié son fils unique, il 
songeait vaguement à entrer dans les ordres et sollicitait de 
dom Bosco une décision qui ne venait pas. 

Le 23 mai 1877, veille de la fête de Notre-Dame Auxilia- 
trice, il attendait dans l'antichambre de dom Bosco. Cette anti- 
chambre était pleine de visiteurs; chacun passait à son tour, 
et celui du comte arrivait, lorsque son attention fut attirée 
par une femme de la campagne qui attendait comme lui et 
qui tenait sur ses genoux une petite fille de dix ans, estropiée 
par les convulsions, incapable de se tenir ni debout ni as- 
sise, et qui glissait à chaque instant comme une masse inerte. 



— 256 — 

« Vous voulez parler à dom Bosco ? demanda le comte à la 
paysanne. 

— Oui, Monsieur, mais je vois bien que ce ne sera pas pour 
aujourd'hui, et je m'en vais : mon enfant n'en peut plus. 

— Je vous cède mon tour, > dit le comte. Et, élevant son 
âme dans une fervente prière, il ajouta en dedans de lui- 
même : « Si je vois cette enfant sortir guérie, ce sera pour 
moi un signe que Dieu m'appelle, et je n'hésiterai plus. » 

Dom Bosco entr'ouvrit sa porte; la mère entra, soutenant 
l'enfant, et la porte se referma. 

« La pauvre petite paraît bien malade, dit le saint prêtre ; 
comment l'appelez-vous? 

— Joséphine Longhi. 

— Ayez bon espoir, ma bonne ; tâchez de faire mettre 
l'enfant à genoux, je vais invoquer sur elle le secours de 
Marie-Auxiliatrice. Faites-lui faire le signe de la croix.... 
Non, pas avec la main gauche, mais avec la droite. 

— Elle ne peut pas se servir de sa main droite, observa la 
mère. 

— Laissez, laissez-la essayer ; allons, petite, soulève ton 
bras, porte la main au front, comme cela, ensuite à la poi- 
trine.... bravo, maintenant à l'épaule gauche, puis à l'épaule 
droite. C'est fort bien, mais tu n'as pas prononcé les paroles ; 
dis avec moi : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint- 
Esprit. Ainsi soit-il. » 

Et sous les yeux de sa mère, qui croyait rêver, l'enfant 
paralytique, muette depuis un mois, obéit docilement, puis 
se mit à crier : « maman, la sainte Vierge m'a guérie I » 

En l'entendant parler, la mère se mit à pleurer de joie. 

« A présent, continua dom Bosco, il s'agit de remercier la 
sainte Vierge; récitons l'^ue Maria. » 

Joséphine Longhi récita cette prière d'une voix bien dis- 
tincte et avec beaucoup de dévotion ; mais ce n'était pas encore 
tout; il restait à vérifier si elle pouvait se tenir debout et 
marcher sans être soutenue. Dom Bosco l'invite à se promener 
dans la chambre; elle en fait plusieurs fois le tour d'un pas 



— 257 — 

libre et bien assuré. En un mot la guérison était parfaite, et 
elle s'était opérée de la façon la plus prodigieuse. A ce mo- 
ment, l'heureuse petite fille, ne pouvant plus contenir l'élan 
de la reconnaissance qui débordait de son cœur, ouvre la 
porte de l'antichambre, se présente aux personnes qui, peu 
de minutes auparavant, l'avaient vue traînée avec tant de 
peine, boiteuse et muette, puis avec une assurance supérieure 
à son âge et un accent qui semb ait inspiré : 

« Messieurs, dit-elle, remerciez avec moi la très sainte 
Vierge; sa miséricorde m'a guérie. Voyez : je remue la main, 
je marche ; je n'ai plus aucun mal. » 

Ce spectacle et ces paroles produisirent une émotion indes- 
criptible. Tous entourèrent la jeune enfant; l'un pleurait, 
l'autre priait, un autre s'écriait i grand Dieu ! Marie ! Oh I 
quel miracle 1 heureuse jeune fille ! 

Dom Bosco lui-même était si impressionné qu'il tremblait 
de la tête aux pieds. Après être demeurée pendant quelques 
minutes l'objet de l'admiration et de la joie de tout le monde, 
la jeune fille sortit avec sa mère de la chambre de dom Bosco; 
toutes deux se rendirent de nouveau devant l'autel de Marie- 
Auxiliatrice, et, plus par leurs larmes que par leurs paroles, 
la remercièrent de la faveur obtenue. 

Le comte avait le signe qu'il demandait. « La sainte Vierge 
a parlé, disait-il, je dois être Salésien. » Il entra au noviciat 
et rendit, comme prêtre, de signalés services, jusqu'au 
4 octobre 1882, jour où Dieu l'appela à lui. 

Quant à la jeune Joséphine Lônghi, elle est devenue, elle 
aussi, membre de la famille salésienne, en quahté de fille de 
Marie-Auxiliatrice. 

Terminons par un trait plus extraordinaire encore, que 
rapporte M^" Marcel Spinola y Maestre, évêque de Milo. Nous 
traduisons de l'espagnol : 

Un jeune homme qui, bien qu'élevé pieusement à l'Oratoire 
de Saint-François de Sales, avait eu le malheur de perdre la 
foi, était à l'article de la mort, à Rome, et refusait obstiné- 
ment de se confesser. Dom Bosco en fut prévenu. La triste 

DOU BOSCO. 17 



— 258 — 

nouvelle vint le trouver à Florence. Sans le moindre délai il 
se mit en route pour Rome , mais il arriva tard et, lorsqu'il 
entra dans la chambre du malade, celui-ci n'était plus. 

On comprend l'anxiété de la famille tandis que, le malade 
luttant contre son mal, on se demandait si son vieux maître 
arriverait à temps, aussi bien que la désolation qui succéda à 
l'anxiété, quand tout le monde se fut convaincu qu'il ne restait 
plus rien à faire. Il n'y avait que dom Bosco qui gardât son 
calme. « Laissez-moi seul, dit-il à ceux qui l'entouraient; 
et, après avoir prié avec ferveur, il se tourna vers le défunt 
et, d'un ton impératif, cria par trois fois : « Charles, lève- 
toi ! » 

Le mort se leva, se confessa et, en présence de ses parents 
et de ses voisins stupéfaits, reçut la sainte communion. Ce 
dernier acte achevé, dom Bosco embrassa tendrement son 
ancien élève et lui dit : « Mon enfant, tu es en état de grâce, 
jtu tiens le ciel ouvert ; veux-tu y aller, ou rester avec nous? 
' — Je veux aller au ciel, » répondit le jeune homme. Et il 
laissa retomber sa tête : il était de nouveau un cadavre C^). 

(1) Dom Bosco y su obra, por el obispo de Milo, p. 47. 



CHAPITRE XXII. 



DOM BOSCO DANS LE MIDI DE LA FRANCE. — ANECDOTES. 



i Le succès, qui est pour toutes les œuvres des hommes un 
puissant aiguillon, apportait chaque année de nouveaux en- 
couragements à l'Institut de Saint-François de Sales. En même 
temps qu'il envoyait des missionnaires au delà de l'océan 
Atlantique, l'Institut avait traversé la frontière franco-ita- 
lienne. Entre le httoral du golfe de Gênes, déjà» semé d'éta- 
blissements salésiens, et celui du golfe de Marseille, la dis- 
tance était trop faible pour n'être pas bientôt franchie. 

La gracieuse ville de Nice fut la première qui donna l'hos- 
pitalité aux Salésiens, sur le territoire français. L'évêque, 
W" Sola, M. Michel, avocat, et le baron Héraut prirent 
l'initiative. On loua trois chambres, et l'on commença aussi 
pauvrement qu'au Valdocco. DomRonchail fut envoyé du col- 
lège d'Alassio, avec sept francs en poche, pour la fondation ; 
deux ans après on acheta la villa Gauthier, qui devint le 
Patronage Saint-Pierre, ainsi appelé à cause du prénom de 
l'évêque. 

Les débuts de ce premier Oratoire furent d'ailleurs encou- 
ragés par l'autorité municipale. 

Une centaine d'enfants y trouvèrent place au bout de peu de 
temps ; les ateliers d'arts et métiers fonctionnèrent comme au 
Valdocco, et l'imprimerie de Saint-Pierre de Nice, d'où sortit, 
depuis 1879, l'édition française du Bulletin, peut être appe- 
lée la sœur et l'émule de l'imprimerie salésienne de Turin. 



— 260 - - 

La seconde fondation eut lieu à Marseille. Dom Bosco dési- 
rait avoir dans cette métropole maritime un pied-à-terre 
pour ses expéditions à Buenos-Ayres. Il s'adressa à M^"" Place, 
alors évêque de Marseille, qui immédiatement insista pour 
l'installation de quelque chose de mieux qu'un simple pied- 
à-terre. Marseille occupe, en effet, une belle place dans les 
annales du développement scolaire catholique ; mais là, 
comme dans toutes nos grandes villes, les statistiques de la 
persévérance présentent des chiiîres effrayants. Que devien- 
nent, par exemple, ces légions d'enfants qui, depuis leur 
sixième jusqu'à leur treizième ou quatorzième année, fré- 
quentent les écoles catholiques entretenues à si grands frais 
par ia charité? Au lendemain de leur première communion, 
ils sont engloutis dans le gouffre immense d'ateliers infestés 
de sociétés secrètes. Tous ne sont pas immédiatement, il est 
vrai, soustraits aux salutaires influences qui, la veille encore, 
suffisaient à leur rappeler qu'ils sont des hommes et qu'ils 
ont une âme. Les œuvres de persévérance fondées par l'abbé 
Jean-Joseph Allemand, celle des Jeunes Apprentis, par un 
officier supérieur de marine, le commandant Lyon, celle des 
Orphehns du choléra, par le chanoine Vitagiiano, tout cela 
exerce une certaine action ; mais cette action n'étant qu'inter- 
mittente, les résultats ne sont jamais que partiels. La masse, 
ou peut le dire, oublie tout, jusqu'au chemin qui conduit à 
l'église de la première communion (i). Ainsi, à Turin (et il l'a 
répété bien souvent), dom Bosco, malgré les résultats conso- 
lants obtenus dans les réunions hebdomadaires de la prairie, . 
ne fut satisfait et n'eut la conscience d'avoir accomph un tra- ' 
vail sérieux que le jour où des ateliers furent enfin fondés 
chez lui ; car alors il n'y eut plus un seul instant dans lequel 
le jeune ouvrier ne fût directement sous son regard paternel, 

Un groupe de fervents cathohques, sous l'inspiration de 
M. Clément Guiol, curé de Saint-Joseph, et celle de son frère l^)^ 



(1) Dom Bosco et l'Oratoire Saint-Léon, à Mameille, par l'abbé L. Mendre, p. 36. 

(2) Décédé recteur des Facultés catboliques de Lyon. 



— 261 - 

offrit à dom Bosco une maison dans la rue Beaujour. Des Salé- 
siens en prirent possession le 2 juillet 1878. La nouvelle rési- 
dence reçut le nom d'Oratoire Saint-Léon, en l'honneur du 
pape Léon XIIL 

Trois jours après la fondation de l'Oratoire Saint-Léon à 
Marseille, dom Perrot et d'autres disciples de dom Bosco, 
appelés par M^*" Terris, évêque de Fréjus et Toulon, pre- 
naient la direction de l'Orphelinat agricole de la Navarre, près 
la Grau d'Hyères. 

Dom Bosco visita en personne Marseille au mois de jan- 
vier, Nice et le domaine delà Navarre au mois de février 1879. 
Dans cette dernière visite, dom Perrot et lui se rappelèrent 
un songe qui datait de trois années déjà et que nous ne de- 
vons pas omettre. 

Dom Bosco, depuis assez longtemps, faisait coucher un de 
ses ecclésiastiques dans une chambre contiguë à la sienne. 
Une nuit ce voisin l'entendit parler tout haut : « Mon père, 
vous avez mal dormi ? lui demanda-t-il le lendemain. 

— Oui, répondit dom Bosco, j'ai fait un songe : j'étais dans 
une campagne, au milieu d'enfants dont les uns jouaient, les 
autres labouraient la terre, mais aucun ne parlait italien. Ils 
avaient pour surveillants des prêtres de Saint-François de 
Sales ; cette maison était donc nôtre ; mais où peut-elle bien 
se trouver ? » 

Dom Bosco reçut le jour même une première indication sur 
la signification de ce rêve : la poste lui apporta les premières 
propositions de M^' Terris, concernant la Navarre. 

Mais lors de sa visite, quand les enfants, sous la conduite 
de dom Perrot, vinrent au-devant de lui jusqu'aux limites 
de la propriété, il fut frappé de l'aspect du terrain et des 
bâtiments et dit, après les avoir examinés avec une grande 
attention : 

« Je reconnais cet endroit, c'est celui que j'ai vu en songe. » 

Dom Perrot l'avait déjà entendu parler de ce songe, et 
même en avait noté les circonstances au moment où il avait 
eu lieu : 



— 262 - 

« Vous reconnaissez cette maison, ce paysage, mon père ? 

— Sans aucune hésitation, dit dom Bosco ; je reconnais 
même la voix de l'enfant qui vient de chanter, car il chantait 
aussi dans mon rêve. » 

Et pour conclusion, il s'écria : « Louée soit Notre-Dame 
Auxiliatrice ! » 

A Nice, il réunit les coopérateurs et coopératrices de 
Saint-François de Sales, et leur exposa ses plus récentes et 
ses prochaines entreprises : 

« Ce Patronage de Saint-Pierre, où nous sommes réunis, 
dit-il, a un extrême besoin d'être agrandi pour recevoir plus 
d'enfants; mais surtout, il faut bâtir une église; cette cha- 
pelle n'est que provisoire ; on s'est servi de deux salles pour 
la faire ; ce n'est pas du tout convenable. 

» Ne vous effrayez pas, mes chers coopérateurs, à l'idée de 
bâtir à la fois éghse et maison. Je vous avouerai qu'à Turin 
j'en suis encore à faire la même chose. Dans une des der 
nières visites que j'eus le bonheur de faire au grand pape 
Pie IX, je lui parlais du temple et des écoles que les protes- 
tants ont élevés à Turin, et des efforts qu'ils multiplient pour 
y attirer les enfants du peuple. 

» Pie IX me répondit avec vivacité : « Il faut mettre le 
remède à côté du mal : faites construire une église et un asile 
aussi près que possible de ce temple et de ces écoles des pro- 
testants. » 

» J'étais déjà surchargé d'entreprises et de dettes, et cepen- 
dant je n'eus pas un moment d'hésitation. Je me mis à l'œuvre, 
et à présent les travaux sont tellement avancés, que dans 
un an ou deux tout au plus, avec l'aide de Dieu, tout sera 
achevé. 

» L'éghse sera dédiée à saint Jean l'Evangéliste, qui était 
le patron du grand Pie IX, et elle sera un monument élevé à 
sa mémoire, puisque c'est lui qui en a proposé la construction, 
^ui a été le premier à donner une somme à cet effet, et qui a 
toujours été notre protecteur. 

» Permettez-moi d'ajouter encore quelques paroles qui 



I 



— 263 — 

certainement vous feront plaisir. La dernière fois que j'eus le 
bonheur de me présenter à Sa Sainteté Léon XIII, il me dit : 
« Chaque fois que vous parlerez aux coopérateurs salésiens, 
vous leur direz que je les bénis de tout mon cœur, que le but 
de la Société consiste à empêcher la ruine de la jeunesse, et 
qu'ils ne forment tous qu'un cœur et qu'une âme pour vous 
aider à atteindre la fin que se propose la congrégation de 
Saint-François de Sales. » 

» Que si vous désirez des nouvelles plus générales du résul- 
tat de nos communs efforts, je vous dirai qu'à l'heure où je 
vous parle, nous avons plus de quatre-vingts maisons et que 
plusieurs autres vont s'ouvrir. Le nombre des enfants que 
nous soignons atteint bien près de quarante mille, dirigés par 
environ six cents pères ou frères salésiens, et soutenus par 
quinze mille coopérateurs ou coopératrices de Saint-François 
de Sales. » 

Dom Bosco revint en France l'année suivante. Il passa le 
mois de février à Marseille. L'Oratoire Saint-Léon, lorsqu'il 
s'y trouvait, était l'objet d'un véritable pèlerinage. « Pour 
donner une idée de ce concours de visiteurs, racontait le jour- 
nal le Citoyen du 21 février 1880, nous dirons que jeudi, à 
deux heures, au moment où nous nous présentions à la porte 
de la chambre de dom Bosco, une dame, au milieu d'une 
afQuence considérable, nous avoua qu'elle était là depuis 
huit heures du matin à attendre son tour. » 

Voici un autre fait qui témoigne encore de cette action sur 
les âmes. Un aumônier d'hôpital nous raconte que, visitant 
une salle de malades, la sœur lui en montra un de loin, dont 
l'état était très grave, mais les dispositions très mauvaises : 
« N'y allez pas, mon père ; il vous recevrait mal. « L'aumô- 
nier ne tint pas compte de cet avertissement; il s'approcha. 
Le malade détourna la tête avec une expression haineuse. Un 
enfant, son fils, sans doute, était à côté du lit. Le prêtre lui 
mit amicalement la main sur la tête et lui offrit une médaille. 
« C'est une médaille de dom Bosco, mon enfant. Mets-la à ton 
cou. » Puis il s'éloigna. Quelques moments après, la sœur 



— 264 — 

le rappelle : « Mon père, venez vite; le malade vous 
demande. » Et, en effet, au nom de dom Bosco, le pauvre 
homme s'était senti remué. Un souvenir lointain s'était 
réveillé en son esprit ; il avait connu le saint autrefois; cette 
douce et vénérable figure revenait devant ses yeux, ranimant 
de bonnes pensées depuis longtemps éteintes, et dissipant 
les préventions accumulées par une vie de désordres. Il se 
confessa et communia. Avant de mourir, il recommanda son 
fils au prêtre, puis s'éteignit, calme, repentant et plein d'es- 
poir dans la miséricorde de Dieu. 

Ajoutons que l'enfant, placé dans un des orphelinats de 
dom Bosco, se montre plein de piété et de bons sentiments, 
plein surtout de reconnaissance pour le protecteur à qui son 
père mourant l'a confié, et dont les soins et l'affection persé- 
vérante veillent toujours sur lui. 

N'oublions pas non plus ce mot charmant : 

Dom Bosco, de passage à Nice en 1880, réunit sescoopéra- 
teurs et coopératrices dans la modeste chambre qui servait 
alors de chapelle au Patronage Saint-Pierre. 

Malgré l'exiguïté du local, l'assemblée fut nombreuse et 
brillante ; le bon Père, à la fin, passa lui-même le plateau 
pour ses enfants. 

Un monsieur venait de déposer une pièce d'or. « Dieu vous 
le rende! » dit dom Bosco d'une voix claire. « Oh! s'il en est 
ainsi, qu'il me rende un peu plus. » Et le donateur mit dans 
le plateau une seconde pièce d'or. La quête produisit 750 fr. 

Dans sa circulaire de janvier 1881, voici comment dom 
Bosco s'exprimait sur le progrès de ses œuvres en France : 

« Plusieurs de nos maisons ont pris, en 1880, un tel déve- 
loppement que le nombre de nos élèves y a doublé. 

)) Je mentionnerai particulièrement la colonie agricole de 
la Navarre, près de Fréjus. Le local a été agrandi.... A Saint- 
Cyr, près de Toulon, après de grandes difficultés, nous avons 
pu fonder une autre colonie agricole pour les jeunes filles 
abandonnées. Les sœurs de Marie-Auxiliatrice en sont les di- 
rectrices; elles forment leurs élèves à la science élémentaire. 



~ 26d — 

aux travaux domestiques, à la culture des jardins et même 
des champs, selon leur âge et leurs forces. 

» L'orphelinat de Nice a reçu aussi une notable augmenta- 
tion. 

« La nécessité nous a imposé l'obligation de donner à 
l'Oratoire de Saint-Léon, à Marseille, des proportions excep- 
tionnelles. Grâce aux nouvelles constructions, nous avons pu 
tripler le nombre des élèves. 

» Une nouvelle colonie agricole vient d'être fondée sur les 
terres de Mogliano, entre Venise et Trévise.... » 

Dom Bosco continua, jusqu'en 1886, à visiter ses établisse- 
ments du midi de la France et les principaux bienfaiteurs de 
son œuvre à Menton, Monaco, Nice, Cannes, Toulon, Mar- 
seille. Ce climat, l'hiver, convenait à sa santé, qui commençait 
à réclamer quelques ménagements. 

Dès lors, en effet, il traînait un peu la jambe, il avait des 
varices, et souffrait tellement des yeux qu'il avait été dis- 
pensé par le souverain pontife de réciter son bréviaire. 

Mais d'autres raisons l'appelaient : c'étaient les besoins 
pressants, les besoins immenses et insatiables de fondations 
qui n'avaient pour revenus que les dons de la charité pu- 
blique- 

Le passage de dom Bosco était pour chacune d'elles le mo- 
ment de la moisson. 

Voici quelle était alors la vie que menait le véritable ser- 
viteur de Dieu et des enfants abandonnés : 

Il se levait à sept heures, terminait sa messe à huit heures, 
déjeunait rapidement et se rendait dans sa chambre, réguliè- 
rement assiégée par de nombreux visiteurs. Il recevait jus- 
qu'à midi, venait dîner, et reprenait ses audiences d'une 
heure à huit heures du soir, à moins qu'il ne se rendît en' 
ville. Il soupait avec la communauté, toujours gai, toujours 
gracieux, et ne négligeant pas l'occasion de placer un bon 
mot. 

Dans une conférence on lui parlait de ses miracles : « Non, 
dit-il, dom Bosco ne fait pas de miracles; mais j'avoue que 



— 266 — 

Dieu s'est plu à récompenser visiblement, quelquefois, la 
générosité des bienfaiteurs des œuvres de dom Bosco; d'ail- 
leurs il ne les laisse jamais, jamais sans récompense. » 
>l En deux traits de pinceau, joignez la simplicité de saint 
j Vincent de Paul à la cordiale affabilité de saint François de 
Sales, et vous aurez, nous dit un de ses compagnons d'alors, 
le portrait de dom Bosco. 

Un jour, à Nice, dans le parloir d'une communauté de reli- 
gieuses, maison de retraite pour dames, non loin de la gare, 
on lui présenta ub enfant de sept ans, qui n'avait jamais pu 
marcher sans béquilles. C'était le fils du chef ou d'un sous- 
chef de la gare. Au sortir de la chapelle où dom Bosco avait dit 
la messe, la mère pria le saint prêtre de lui donner sa béné- 
diction. « La bénédiction de Notre-Dame Auxiliatrice, bien vo- 
lontiers, » répondit dom Bosco. Et immédiatement après avoir 
donné cette bénédiction, accompagnée d'une caresse sur la 
joue enfantine, il recula jusqu'à l'extrémité du parloir et com- 
manda à l'enfant de venir le rejoindre : « Viens, mon petit 
ami, mais sans tes béquilles ; laisse-les tomber, là, n'aie pas 
peur ! Et vous, laissez-le faire, ne lui donnez pas la main. » 
L'enfant hésitait; la mère, tremblante d'émotion, l'encoura- 
geait ; il partit d'un pied timide et arriva jusqu'à dom Bosco, 
marchant tout seul et sans appui, ce qu'il n'avait jamais pu 
faire jusqu'alors. Dom Bosco lui commande alors de retour- 
ner prendre ses béquilles, l'enfant y va en courant; de là, il 
s'élance dans l'avenue de la gare et la traverse d'un pas as- 
suré pour se rendre à son domicile, faisant le moulinet avec 
ses béquilles, au grand étonnement des passants, et sa mère 
de le suivre toute pâle et chancelante en criant : « C'est mon 
.enfant, c'est un miracle de dom Bosco ! » 

Dom Ronchail fut témoin de ce fait, ainsi que plusieurs re- 
ligieuses et plusieurs dames qui attendaient pour parler à 
dom Bosco. 

Une autre fois, toujours à Nice et dans la môme année, 
dom Bosco était allé dire sa messe chez les Ursulines, au haut 
de la ville. En descendant il passait devant les sœurs du Très- 



— 267 - 

Saint-Sacrement. Dom Bosco s'arrêta pour voir la supérieure, 
qui était malade et alitée depuis quatre ou cinq ans. Dom 
Ronchail, directeur de l'orphelinat, voulait l'en empêcher, 
alléguant qu'il était l'heure du dîner. « Non, dit-il, quand il 
s'agit de malades, le dîner n'a point d'heure. » Il s'approche 
du lit de la malade et lui demande : « Ma sœur, avez-vous la 
foi? » Etonnement de la rehgieuse : « Mais, j'espère que oui, 
mon père. — Eh bien ! ma sœur, à qui a la foi, tout est pos- 
sible. Une politesse en vaut une autre; je vous fais une vi 
site, il faudra me la rendre. — Ah ! plût à Dieu, mon père ! 
Mais quand? — Ce soir même; plus tôt un acte de politesse 
est accompli^ plus il a de mérite. » Et sur ces paroles, il salue 
et s'en va. 

Dans l'après-dîner, il se rendit à l'évêché, en compagnie de 
celui qui nous a raconté ce fait(0. En sortant, lorsqu'ils furent 
sur le quai, à un point d'où l'on peut apercevoir le Patro- 
nage Saint-Pierre : « Mon ami, demanda dom Bosco à son 
compagnon, vous avez de meilleurs yeux que moi, n'aperce- 
vez-vous rien devant notre maison? — Rien, mon père. — 
Pas de voiture arrêtée? — Non, rien. — C'est étonnant, 
ajouta dom Bosco comme se parlant à lui-même; elle ne sera 
pas encore venue. » 

Vingt-cinq pas plus loin, il s'arrêta : « Regardez encore : 
elle doit y être. — Qui? — La voiture, et ne voyez-vous pas 
une religieuse en descendre? » 

Effectivement, le compagnon aperçut deux religieuses sor- 
tant d'une voiture ; l'une d'elles était la supérieure du Très- 
Saint-Sacrement. 

Le compagnon n'apprit que plus tard, à souper, la visite 
faite à midi à la supérieure. On en parla à table; on s'accorda 
à trouver surnaturelle la guérison survenue. Dom Bosco se 
contenta de dire : « Mes amis, vous voyez comme le bon 
Dieu est bon !» 

(1) M. l'abbé J. Rulland, professeur aujourd'hui à la Providence agricole de 
Seillon, près Bourg, alors au Patronage Saint-Pierre, à Nice. Une très grande partie 
de ce chapitre a été rédigée d'après ses souvenirs. 



~ 268 - 

Après souper on s'occupait de la correspondance. Dom 
Bosco recevait quantité de lettres, jusqu'à cent et davantage 
par jour. Il tenait à répondre à toutes; il avait, pour cela, 
deux secrétaires, un Italien et un Français. Il ne lisait pas 
lui-même ordinairement, mais il se faisait rendre compte, 
indiquait les réponses à donner et, le lendemain, se faisait 
lire la rédaction et signait. On voyait là les secrets d'une 
foule de familles ; chacun parlait à cœur ouvert, comme à un 
confesseur; il y avait de tout : vocations à déterminer, entre- 
prises temporelles projetées ou manquées, guérisons à obte- 
nir, tant était grande la confiance d'une multitude de gens, 
des conditions les plus diverses, sur toutes sortes d'affaires 
imaginables. 

Dom Bosco se couchait vers onze heures. 

M. Harmel, frère du directeur de l'usine du Val-des-Bois, se 
trouvait à Nice en mars 1880. Il régala tous les enfants du 
Patronage Saint-Pierre d'un bon dîner, auquel furent invités 
les professeurs salésiens et, naturellement, dom Bosco. 

Avant de se mettre à table, M. Michel, autre catholique 
éminent et bien connu par son zèle pour toutes les bonnes 
œuvres, s'entretenait avec dom Bosco, qui lui exprimait son 
affliction de n'avoir pu encore bâtir pour le Patronage une 
chapelle convenable. Il avait bien un plan que venait de lui 
remettre son architecte, M. Levrot; mais le devis s'élevait à 
trente mille francs. 

« Trente mille francs! je doute que vous les trouviez en ce 
moment à Nice. Nous avons eu cet hiver tant de sermons 
de charité, tant de quêtes, tant de loteries.... 

— Cependant, insista dom Bosco, il me les faudrait aujour- 
d'hui même; j'ai honte de voir Notre-Seigneur si mal logé. » 

M. Michel ne répliqua rien; midi sonnait, on se mit à 
table. 

Au dessert, le notaire de la maison, M. Sajetto, se lève : 

« Mon Père, dit-il, je vous annonce que vous pouvez faire 
toucher trente mille francs chez moi ; une personne charitable 
me les a remis pour vous ce matin. 



— 269 — 

— Louée soit Notre-Dame Auxiliatrice ! » s'écria dom 
Bosco en levant les yeux au ciel et en joignant les mains. 

Quant à M, Michel, il resta tout saisi en voyant ainsi arriver 
la somme précise réclamée par dom Bosco une demi-heure 
auparavant. 

Une autre fois, dom Bosco était encore à dîner avec M. Har- 
mel, mais au Patronage Saint-Pierre; c'était le 19 mars, fête 
du directeur dom Ronchail, qui s'appelle Joseph. On parlait 
d'un achat de matériel devenu nécessaire pour l'imprimerie. 
Dom Bosco déclara avoir besoin de dix mille francs. « N'est- 
ce que cela? dit le notaire, tirant de sa poche une feuille de 
papier et un crayon; nous sommes dix ici, sans compter les 
révérends Pères; j'ouvre une souscription et je m'inscris en 
tête pour mille francs, » Ce disant, il passe la feuille à M. Har- 
mel, qui s'inscrit pour une somme égale. Les huit autres con- 
vives en font autant. Les dix mille francs étaient trouvés. 

Dom Bosco avait une confiance ilhmitée dans la divine 
Providence. Causant avec lui et dom Ronchail, M. Harmellui 
demanda quelles conditions il exigeait pour fonder un éta- 
bhssement. 

« Deux, pas davantage. 

— Et lesquelles, mon père ? 

— D'abord que la fondation soit nécessaire ou grandement 
utile; ensuite, trouver un directeur capable. 

— Fort bien; mais le côté matériel ? 

— Dieu y pourvoit toujours, mon cher monsieur; demandez 
à dom Ronchail quel capital je lui ai donné en l'envoyant à 
Nice. » 

Dom Ronchail sourit; mais le grand industriel paraissait 
encore hésitant. 

« Vous ne comprenez pas, cher monsieur? Eh bien, répon- 
dez-moi : Les enfants abandonnés des hommes sont-ils, oui 
ou non, les enfants du bon Dieu et de la Providence ? 

— J'admets ceci, mon père. 

— Si vous l'admettez, voulez-vous donc que le bon Dieu 
soit un mauvais pèrC; et la Providence une mauvaise mère? » 



— 270 — 

M. Harmel, saisi d'admiration, ne trouva rien à répli- 
quer (0. i 

L'aventure suivante a eu lieu prés de Turin. Dom Bosco, 
rentrant d'une de ses courses, traversait un petit bois. C'était 
à la tombée de la nuit, et l'endroit était solitaire. Un bomme 
armé se précipite sur lui et lui demande la bourse ou la vie. 

« La bourse, je n'en ai pas, répondit le pauvre prêtre; la 
vie, c'est Dieu qui me l'a donnée, et lui seul a droit de la re- 
prendre. 

— Allons, abbé, pas tant de phrases ; la bourse, ou bien je 
frappe. » 

A ce moment, dom Bosco reconnut dans son agresseur un 
ancien détenu qu'il avait autrefois catéchisé dans la prison de 
Turin. 

« Tiens, c'est toi, un tel ! fit-il en l'appelant par son nom ; il 
faut avouer que tu tiens bien mal tes promesses, et que tu fais 
un vilain métier. J'avais tant de confiance en toi, et te voilà ! » 

Le voleur avait également reconnu à qui il avait afi"aire, et 
il baissait la tête, tout penaud : 

(1) 11 semble, du reste, que dom Bosco avait transmis à ses enfants et sa con- 
fiance et le pouvoir de contraindre en quelque sorte le Ciel à la justifier. 

Dom Ronchail avait parfois de terribles migraines, lorsqu'il voyait arriver l'échéance 
d'une traite et que sa caisse sonnait creux. Un matin, entre autres, M. l'abbé Rul- 
land entra chez lui pour prendre de ses nouvelles : il avait été alité la veille. 

« Prenez une de mes cartes sur mon secrétaire, dit-il, et donnez-moi ce qu'il 
faut pour écrire. » 

Il écrivit quelques lignes, mit une adresse et dit : « Envoyez quelqu'un porter 
ce pli, et faites prier nos enfants : j'ai une traite de deux mille francs à payer 
avant midi, et pas un soûl Que Dieu nous épargne la honte de voir ma signature 
protestée 1 » 

Une heure après, M. RuUand lui rapportait la réponse : 

« Voici pour guérir votre migraine; j'ose espérer que le père des orphelins m'en 
» tiendra bon compte. » 

Deux billets de mille francs accompagnaient la carte de celle que les enfants 
aimaient à appeler : « la bonne maman. » 

Une autre fois, le même dom Ronchail attendait une traite de douze cents francs 
dans la quinzaine. Pendant le dîner, le cocher d'une voiture de place lui apporta 
un pli cacheté, contenant un billet de cent francs, enveloppé d'un petit carré de 
papier qui ne portait que cette mention : « Priez pour moi ! » Et pendant douze 
jours consécutifs, le même fait se renouvela, à la même heure; c'était chaque fois 
un messager différent, mais toujours la même somme et les trois mêmes mots du 
billet, sans signature. On n'a jamais connu ce singulier anonyme. 



— 271 — 

« Bien sûr, mon père, si j'avais su que c'était vous , vous 
pouvez croire que je vous aurais laissé bien tranquille, 

— Gela ne sufEt pas, mon enfant, il faut absolument chan- 
ger de vie. Tu lasses la bonté divine, et si tu ne fais bien vite 
pénitence, prends garde que tu n'aies pas le temps de te re- 
pentir à l'article de la mort. 

— Certainement, mon père, je changerai de vie, je vous le 
promets. 

— Il faudra te confesser. 

— Je le ferai. 

— Et quand cela? 

— Oh ! bientôt. 

— Alors, tout de suite, c'est plus sûr; mets-toi là, mon 
enfant. » ^ 

EL s'asseyant sur une grosse pierre, dom Bosco désigne 
une place à ses pieds. 

Après quelques hésitations, l'autre se met à genoux. Dom 
Bosco lui passe un bras autour du cou, comme autrefois, et le 
pressant sur son cœur, il entend l'aveu de ses fautes. 

Puis il l'embrasse, lui donne une médaille de Notre-Dame 
Auxiliatrice et le peu d'argent qu'il avait sur lui. Après quoi 
ilpnrt en compagnie de son voleur, qui le conduit jusqu'aux 
portes de la ville et qui devint, par la suite, un très bon sujet. 

Nous avons signalé déjà le don de seconde vue dont jouis- 
sait dom Bosco. Un jour, il raconta à ses confrères qu'il avait 
eu un songe au sujet d'un enfant qu'il ne connaissait pas, 
mais qui devait être à l'Oratoire. Il en fit le portrait; on 
chercha dans la cour et on amena un enfant qui répondait au 
signalement donné. Dom Bosco se recueillit pour prier inté- 
rieurement, caressa l'enfant, et après l'avoir renvoyé à ses 
jeux : « Cet enfant, dit-il, n'a pas fait l'exercice de la bonne 
mort. Préparez-le; il n'y a pas de temps à perdre. » 

Le catéchiste prit la recommandation au sérieux. L'enfant 
fut confessé et communia. Le soir même, après une chute 
malheureuse, il dut se mettre au lit, perdit rapidement con- 
naissance et mourut. 



__ 272 — 

En 1878, dom Bosco, partant en voyage, annonça confi- 
dentiellement qu'à son retour il trouverait cinq enfants de 
moins. Il donna leurs noms, qui furent inscrits séance 
tenante sur un papier cacheté ensuite soigneusement, et, 
recommanda de les bien préparer. ( 

Pendant son absence, quatre de ces enfants succombèrentj 
en effet à diverses maladies. Le cinquième restait, frais et! 
dispos, lorsqu'on annonça le retour du Père par le dernier 
train de la journée. Grâce à Dieu, se dirent ceux des Salé- 
siens qui étaient au courant de la prédiction, pour cette fois^ 
dom Bosco s'est trompé. Il avait annoncé cinq décès ; il n'y 
en a eu que quatre. 

Mais le soir même l'enfant tombait malade. On n'eut que 
le temps de lui administrer les derniers sacrements. Il expira 
au moment où dom Bosco arrivait à la gare. 

Les Pères qui avaient inscrit la prédiction rouvrirent le 
billet cacheté; ils y trouvèrent les noms des cinq enfants 
enregistrés dans l'ordre même où ils avaient succombé ('). 

(1) Dom Bosco, par le docteur Despi^îet, page 331, édition de 1888, 



CHAPITRE XXIII. 

MISSIONS DE PATAGONIE. — L EGLISE DE SAINT- JEAN 
l'ÉVANGÉLISTE a TURIN. 



Il existe, à la pointe méridionale du continent découvert par 
Christophe Colomb, une vaste contrée encore mal explorée 
par les Européens, froide et d'un climat très rude, mais où 
les saisons sont au rebours des nôtres ; le soleil y brille du 
côté du nord, et les vents glacés sont ceux du midi ; l'hiver 
sévit de mars à septembre, et l'été, fort court, ne réchauffe 
les rares habitants que pendant les quatre mois de novembre, 
décembre, janvier et février. C'est la Patagonie. 

Elle est divisée, comme toute l'Amérique, en deux parties 
inégales par la Cordilière des Andes, prolongement des Mon- 
tagnes rocheuses, qui courent du nord au sud, de l'une à 
l'autre extrémité de l'immense continent. La partie occiden- 
tale, entre les montagnes et l'Océan, est de beaucoup la plus 
étroite. La partie orientale, qui s'étend jusqu'à l'Atlantique, 
présente les aspects les plus variés, quoique non les plus 
riants : du côté des Cordillères, pics gigantesques, couverts de 
neiges éternelles, forêts épaisses et sombres, sentiers escar- 
pés à peine praticables ; du côté de l'Atlantique, vastes prairies 
appelées pampas, mais beaucoup moins fertiles que les pam- 
pas de la République argentine, que féconde un soleil plus 
chaud; lacs saumâtres, champs couverts de sel et faisant 
l'effet de la neige, même en été ; point de collines, aucun acci- 

DOM lOKO. iS 



— 274 — 

dent de terrain ; de grands fleuves torrentueux qui ne soufi'rent 
que difScilement la navigation ; bref, rien qui réjouisse le re- 
gard de l'homme. L'impression de tristesse est plus vive 
encore lorsque, plus au sud, traversant le détroit de Magellan, 
on arrive à la Terre de Feu, grande île ainsi appelée non à 
cause de sa chaleur, puisque les glaces la rendent presque 
inhabitable, mais à cause de ses volcans. 

La Patagonie ne possède point de villes dignes de ce nom, 
mais on y rencontre çà et là des campements de nomades (en 
espagnol talderias), composés de quelques habitations qui 
tiennent le milieu entre la tente de l'Arabe et la hutte du 
nègre africain. Ce sont des peaux de chiens sauvages [huana- 
cos) qui, tendues sur des piquets, servent de toits et de murs 
à ces mobiles demeures. Là, au miheu d'une fumée épaisse 
et fétide, les familles vivent dans une sorte de promiscuité. 
Le Patagon, à défaut de tabac, fume des excréments de bœuf 
ou de cheval, animaux qui se sont multipliés prodigieusement 
dans les pampas depuis que les Espagnols y en laissèrent 
quelques-uns en liberté. Il est grand chasseur, de haute 
taille, quoique pas toujours un géant comme l'ont décrit les 
premiers explorateurs ; il mange beaucoup plus que nous et, 
dans les intervalles de ses chasses et de ses guerres, mène 
une vie oisive, monotone et bestiale. 

Le mélange du sang espagnol avec celui des indigènes a 
formé un type particulier, les Gauchos, population composite 
qui emprunta aux Indiens leurs armes, le lazo et les bolas, à 
l'Espagnol le cheval. Il semblait que cette race pourrait ser- 
vir d'intermédiaire entre le sauvage et le civilisé ; il n'en a 
rien été : le Patagon se montre aussi réfractaire à tout rappro- 
chement avec les Argentins et les Chiliens que ses aïeux le 
furent avec le gouvernement de Madrid; il a toujours la 
même horreur pour les usages et la religion des Européens. 

Dom Bosco voyait ses vaillants missionnaires, incessam- 
ment renforcés par des envois successifs, s'étendre de proche 
en proche, de Buenos- Ayres, leur quartier général, sur l'Uru- 
guay, où ils s'établissaient à Montevideo, à Villa -Colombo, à 



— 275 — 

Paysandu, à Las Piedras, et sur le Brésil, à Rio de Janeiro et 
à Nichteroy. Mais si nécessaires et si fructueuses pour les 
âmes que fussent ces colonies en des pays riches et civilisés, 
elles lui semblaient moins en rapport avec le zèle apostolique 
que les âpres solitudes. Aussi saisit-il avec empressement, en 
1878, la proposition que lui fit M^' Aneyro, archevêque de 
Buenos-Ayres, de passer le Rio-Negro et d'aller évangéliser 
les Patagons. 

Par son ordre, dom Fagnano, déjà installé à Carmen de Pa- 
tagones, sur la limite de la République argentine et de la Pata- 
gonie indépendante, envoya dom Gostamagna et quelques 
autres Salésiens, avec des sœurs de Marie-Auxiliatrice, faire 
un premier essai dans les pampas. M*' Espinoza, vicaire gé- 
néral de l'archevêque, les accompagnait. L'expédition fut heu- 
reuse, excepté pour deux sœurs, qui, s'étant séparées de la 
colonne, tombèrent au milieu d'une tribu de sauvages en 
guerre avec la République argentine. Bien que ces sauvages 
eussent la réputation d'être anthropophages, ils ne leur firent 
aucun mal, mais ils voulurent les garder auprès d'eux. Elles 
éprouvèrent de telles frayeurs dans leur captivité que, déli- 
vrées au bout de six mois, elles ne tardèrent pas à mourir des 
suites de leurs privations et de leurs souffrances. 

La Patagonie fut, pour les dernières années de dom Bosco, 
le champ de travail de prédilection. Il écrivait à ses coopéra- 
teurs, dans sa circulaire du 1" janvier 1880 : 

« Le champ le plus glorieux que la divine Providence offre 
maintenant à votre charité est celui de l'immense Patagonie. 
Jusqu'ici les ouvriers de l'Evangile n'avaient pu pénétrer 
dans ces régions reculées ; mais le temps de la miséricorde 
paraît venu. M9r Aneyro, archevêque de Buenos-Ayres, 
d'accord avec le gouvernement du pays, nous engage chaleu 
reusement à accepter cette mission si coûteuse; et moi j'ai 
consenti, plein de confiance en votre générosité. La première 
tentative, bien que rude et périlleuse, nous a parfaitement 
léussi : cinq cents indigènes ont été réunis au bercail du 
pasteur suprême en recevant le baptême. 



— 276 - 

» Des rives du Rio-Negro, en tournant vers le sud de ces 
immenses déserts, se trouvent six colonies, espèces de vil- 
lages ou hameaux placés à une distance de plusieurs 
journées. Au mois de mars prochain, un peu plus tôt, un peu 
tard, les Salésiens et nos rehgieuses iront ouvrir des écoles 
dans ces pays -là. Patagones sera le centre nouveau duquel 
nos ouvriers évangéliques s'élanceront dans les régions in- 
connues. » 

Ces projets ne s'exécutèrent pas sans entraves; le manque 
de ressources pécuniaires en fut une considérable; dom Bosco 
s'exprimait ainsi dans sa circulaire du commencement de 
1881 : 

« Voici deux ans que nous n'avons pu faire d'expédition 
nouvelle dans l'Amérique du Sud, pour venir en aide à nos 
confrères et aux sœurs de Marie-Auxihatrice : les moyens 
pécuniaires nous ont fait défaut. Toutefois, après avoir pris 
conseil de la nécessité et de la gravité des besoins, nous avons 
compté sur votre coopération, ô bien-aimés confrères, et nous 
avons décidé de faire un envoi de douze pères ou frères et de 
huit sœurs. Ils partiront, les uns le 22 janvier, les autres le 
3 février.... 

» L'agriculture a pris un développement tout particulier 
dans nos fondations patagones ; nous avons élevé des églises, 
ouvert des écoles, construit des habitations pour les curés et 
les instituteurs, et des hospices pour les Indiens errant sur 
les deux rives du Rio-Negro. 

» Ces sauvages se montrent très dociles à la voix de la 
charité et de la vérité; ils manifestent le plus vif désir d'ap- 
prendre les arts, les métiers et surtout l'agriculture, inconnue 
encore de ces peuplades errantes.... » 

Le général Roca, président de la Répubhquc argentine, 
donnait à dom Bosco un appui déclaré; cette lettre en est la 
preuve : 



— 277 — 

« Buenos- Ayres, 20 décembre 1880. 

» Au Révérend Père dom Bosco, de l'Oratoire de Saint-François 
de Sales, à Turin. 

» Très Révérend Père, 

» J'ai reçu votre lettre du 10 novembre, dont j'accueille 
avec empressement les sentiments honorables. Vous pouvez 
être assuré que les missions dans les pampas et la Patagonie 
tiendront toujours, pour notre République, la place que méri- 
tent les entreprises civilisatrices, et que vos religieux seront 
toujours traités avec la considération dont, jusqu'à présent, 
ils se sont rendus dignes de la part des autorités civiles et 
politiques du pays. 

» Désirant vivement le secours de vos prières pour pouvoir 
supporter la lourde charge du gouvernement, je vous salue 
avec une particulière considération et estime. 

» Votre fils, RocA, 
» Président de la République. » 

Les autorités religieuses, de leur côté, ne négligeaient rien 
pour seconder les Salésiens. L'évêque de Saint-Sébastien de 
Rio Janeiro, dom Pedro Maria de la Gerda, adressa à ses dio- 
césains, en 1883, une lettre pastorale dans laquelle il faisait 
un éloge enthousiaste de dom Bosco et de ses œuvres. 

Enfin, en novembre 1883, la cour de Rome, prenant en 
considération les propositions de dom Bosco, créa deux pro- 
vinces religieuses dans la Patagonie. Le nord et le centre du 
pays formèrent un provicariat apostolique, et le midi, réuni à 
la Terre de Feu et aux îles voisines, devint une préfecture 
apostolique. 

En même temps. Sa Sainteté choisissait, comme provicaire 
apostolique, dom Jean Gagliero, docteur en théologie, auquel 
il conférait la dignité épiscopale, et comme préfet apostohque 
domFagnano; tous deux enfants de l'Oratoire salésien. 

M9r Jean Gagliero est même un des premiers d'entre ces 
enfants. Né à Ghâteauneuf d'Asti, comme dom Bosco, il était 



— 278 — 

déjà grand lorsque celui-ci jeta les fondements de sa Société; 
il s'empressa de se donner à lui et, depuis lors^ il n'a cessé 
d'être un de ses meilleurs auxiliaires, en même temps que sa 
consolation et sa gloire. 

Il revint en Europe, afin de recevoir la consécration épisco- 
pale et de remercier le souverain pontife. Dans l'audience de 
congé que lui accorda Léon XIII, il dit, en rendant compte de 
l'état des travaux de dom Bosco et de sa Société dans l'Amé- 
rique du Sud : « Nous sommes actuellement deux cents Salé- 
siens, tant religieux que religieuses, dans ces vastes régions; 
nous occupons dix-sept maisons et vingt stations. 

— Ce sont de bien beaux commencements, soupira 
Léon XIII ; mais qu'est-ce que cela pour des besoins si éten- 
dus ? Mais nous avons confiance dans votre zèle et dans celui 
de votre père dom Bosco : vous ne vous en tiendrez pas là ; 
les missions salésiennes dans l'Amérique méridionale sont 
une des plus chères espérances de l'Eglise universelle. » 

Nous avons parlé déjà de la construction de l'église de Saint- 
Jean l'Evangéliste, commencée à Turin en mémoire de Pie IX, 
sur le cours Victor-Emmanuel II, tout près du temple vau- 
dois. Le défaut de ressources, joint à l'extension des plans 
primitifs, en retarda l'achèvement jusqu'en 1882; alors on 
eut non seulement un temple magnifique, mais à côté de lui 
une maison nouvelle comprenant orphelinat, écoles, ateliers, 
en un mot un Oratoire complet comme les entendait dom 
Bosco. 

Une belle statue de Pie IX, en marbre blanc de Carrare, due 
au ciseau de François Confalonieri, de Milan, y fut érigée. 
Elle dut servir, comme dit l'inscription placée sur le piédes- 
tal, de « monument d'amour et de reconnaissance des Salé- 
siens et de leurs coopéraLeurs envers un pontife qui se montra 
toujours pour eux un père. » 

Dom Bosco fut si heureux de cet achèvement de l'église de 
Saint-Jean l'Evangéhste, qu'il en annonça, par une circulaire 
spéciale à ses collaborateurs, la date de la consécration, fixée 
au 23 octobre : 



— 279 — 

« Au jugement des artistes les plus distingués, cette église 
est, disait-il, un des monuments religieux les plus parfaits et 
les plus élégants qui enrichissent la ville du très saint Sacre- 
ment et de la très sainte Vierge Marie. 

» Nous devons maintenant remercier Noire-Seigneur de 
nous avoir, en tant de manières, aidés à surmonter les diverses 
et innombrables difficultés que nous avons rencontrées pour 
élever cet édifice à sa gloire.... Je voudrais que tous nos coopé- 
rateurs non seulement de Turin, mais de toute l'Italie et des 
autres nations, pussent assister aux solennités de la consé- 
cration.... 

» Demandons au doux Sauveur de daigner prendre cette 
nouvelle église sous sa protection toute-puissante, et de re- 
garder d'un œil de bienveillance et d'amour ceux qui y vien- 
dront répandre leur cœur au pied des autels.... 

» De mon côté, je ne cesserai jamais d'unir mes pauvres 
prières à celles des Salésiens et des enfants et jeunes gens 
confiés à leurs soins, pour que Dieu récompense nos bienfai- 
teurs et répande sur vous, sur vos parents, sur vos amis, les 
meilleures bénédictions en cette vie, et vous accorde en 
l'autre une couronne de gloire, suivant les divines promesses 
de la sainte Ecriture : 

« Ma miséricorde ne se retirera pas de celui qui élèvera un 
temple à l'honneur de mon nom, et j'établirai son trône dans 
le royaume éternel .* Misericordiam meam non auferam ab eo ; 
et stabiliam thronum regni ejus usque in sempiternum. » 

» Veuillez, Monsieur, me continuer le puissant appui de 
votre généreuse charité pour les œuvres nombreuses que la 
bonté de Dieu m'a remises entre les mains. Par là, nous 
pourrons ensemble faire un peu de bien à notre prochain et 
surtout à la pauvre jeunesse abandonnée ; en attendant, 
avec les sentiments de la plus profonde gratitude, j'ai l'hon- 
neur de me dire 

» Votre très humble serviteur. 

M Jeau Bosco, prêtre salésien. 
■ » Turin, le 15 octobre 1882. » 



— 280 — 

Un post-scriptum indiquait que, pour les frais de construc- 
tion et d'ornementation, il restait une somme de quarante- 
cinq mille francs à solder. Ce passif fut comblé partie par les 
fidèles qui se rendirent à la fête de l'inauguration, partie par 
un pèlerinage de six cents Français qui, revenant de Rome, 
s'arrêtèrent à Turin pour voir et entendre dom Bosco et rece- 
voir sa bénédiction. 



CHAPITRE XXIV. 

DOM BOSCO A PARIS, A AVIGNON, LYON, LILLE, DIJON 



En 1882, dom Bosco étendit un peu le cercle de ses excur- 
sions en France. Il se rendit à Toulouse, à Brignoles, à Va- ' 
lence, et enregistra partout de nouveaux coopérateurs. 

A Brignoles, il opéra une conversion tout en faisant sa 
quête. Après avoir promené sa bourse lui-même à travers les 
rangs de la foule qui remplissait l'église, il sortit sur la place 
où, selon l'usage, un grand nombre d'hommes étaient restés. 
Il s'approcha d'un ouvrier ; mais celui-ci l'arrêta par un geste 
de refus. Alors dom Bosco, avec un sourire affectueux : 
« Merci, mon ami. » L'homme, étonné et touché, mit la main 
à sa poche, en retira un sou, et le déposa dans la bourse. — 
« Ah! merci, encore une fois; et il faut à mon tour que je 
vous donne quelque chose. Avez-vous une femme ? — Oui, 
monsieur l'abbé. — Eh bien, donnez-lui cette médaille. Avez- 
vous une fille ? En voilà encore une pour elle. Dites-leur de se 
la mettre au cou : cela leur portera bonheur à elles et à vous. » 
Dom Bosco s'éloignait ; l'homme le retint. « Monsieur l'abbé, 
c'est que j'ai aussi une vieille mère ; elle sera jalouse. — Ah! 
oui; eh bien, voilà encore une médaille.... Mais (et il souriait 
malicieusement) je vous ai donné trois médailles, il est bien 
juste "tjue vous me donniez, vous aussi, quelque chose. » 
L'ouvrier cherchait dans sa poche. « Oh ! ce n'est pas de l'ar- 
gent que je vous demande; vous m'en avez déjà donné. Mais 
voyons, mon ami, avez-vous fait vos pâques ? — Non, mon- 



— 282 — 

sieur l'abbé, depuis longtemps. — Eh bien, faites-les cette 
année; promettez-le-moi. » L'homme promit, avec un accent, 
nous dit le témoin oculaire, qui répondait de sa fidélité à 
tenir cette promesse. 

L'année des grands voyages en France fut 1883. Dom Bosco 
sentait sa santé faibhr ; il voulut profiter de ses dernières forces. 

De Nice et de Marseille, il arriva à Avignon le 3 avril, et 
passa deux jours et deux nuits chez M. Michel, négociant. La 
nouvelle fit comme une traînée de poudre dans la ville. La 
maison Michel fut pour ainsi dire assiégée par la foule ; ma- 
gasin, où toute vente était suspendue, cours, salon, chambres, 
furent envahis; mais dans cet envahissement régnaient une 
tranquillité, une sorte de recueillement, qui attestaient une vé- 
nération dont le saint prêtre, lui seul, ne s'apercevait pas. 
M. Michel le suivait partout et avait assez à faire de le garan- 
tir, vu sa faiblesse; aussi dom Bosco appelait-il son hôte 
« mon ange gardien, « et le jeune Guillaume Michel, « mon 
enfant de chœur, » parce qu'il lui servait la messe. Malgré 
cette surveillance, on alla jusqu'à couper, pour les garder 
comme des reliques, des morceaux de la soutane de dom 
Bosco. Celui-ci s'en aperçut, et se retournant avec la bonho- 
mie qui le caractérisait : « On coupe ma soutane, dit-il, au moins 
si c'était pour m'en donner une neuve ! » 

A Lyon, où il passa une semaine chez son ami, Mgr Guiol, 
recteur des Facultés catholiques, il monta d'abord à Notre- 
Dame de Fourvière. Il y donna la bénédiction, le samedi 7, à 
l'exercice du soir, puis au dehors, sur la place, à une multi- 
tude de fidèles qui n'avaient pu pénétrer dans la chapelle. 
Mqi" Guiol, M. l'abbé Desgeorges, supérieur des missionnaires 
de Saint-Irénée, dom Pothier, bénédictin, et le supérieur gé- 
néral de la congrégation de Saint-Sulpice, assistaient à cette 
cérémonie. 

Lyon est une terre classique de bonnes œuvres. Plusieurs 
fondations du même genre que celles de dom Bosco l'y ont 
précédé ; on connaît, pour ne ciler que les principales, l'œuvre 
des catéchismes du Prado, étabUe par l'abbé Ghevrier, de 



— 283- 

sainte mémoire; la cité ouvrière de l'abbé Rambaud; l'orpheli- 
nat d'Oullins, par l'abbé Rey; dans la même région, à Gouzon- 
sur-Saône, l'asile Saint-Léonard, par l'abbé Villon, ot à Bourg, 
la Providence agricole de Saint-Isidore, par l'abbé Griffon. 

Dom Bosco visita le Patronage de Notre-Dame de laGuillo- 
tière (13, rue de Grémieux). Là se trouvait un atelier chrétien 
d'apprentissage, établi sur le modèle des ateliers du Valdocco 
par M. l'abbé Boisard, qui était allé chercher à Turin le mo- 
dèle dont il avait besoin. 

Après le compte rendu de M. Boisard, dom Bosco se leva : 

« Le*s enfants, dit-il en commençant, sont les délices dé 
Dieu. » Et il établit la nécessité de maintenir l'enfance dans 
cet état de vertu qui lui vaut les complaisances divines. Du 
point de vue religieux passant au point de vue social : « Si la 
jeunesse est mauvaise, dit-il encore, mauvaise sera la société. 
Il faut donc, pour sauver la société, sauvegarder la jeunesse. 
Le salut de la société, savez-vous, Messieurs, où il est? Il 
est dans votre poche. Ces enfants que le Patronage, que 
l'œuvre des Ateliers accueillent, ils ont besoin de votre aide, 
ils attendent votre aumône. Si vous les repoussez, si vous 
laissez ces enfants en proie aux théories communardes, ils 
viendront vous demander un jour ces biens que vous leur re- 
fusez aujourd'hui; ils vous les demanderont non plus cha- 
peau bas, mais le couteau sur la gorge, et peut-être, avec vos 
biens, vous demanderont-ils votre vie. » 

Dom Bosco termina en disant : « La charité des Lyonnais 
s'étend jusqu'aux œuvres de Turin ; elle ne saurait donc man- 
quer aux œuvres lyonnaises. Que je parte d'ici, Messieurs, 
avec cette conviction que l'entreprise de M. l'abbé Boisard, 
si bien commencée, continuera et progressera, et que la pro- 
tection des gens de bien ne lui fera pas plus défaut que la 
bénédiction de Dieu ^ » 

De Lyon il s'achemina sur Paris. 

Paris est une Babylone, ville de luxe et de frivoHtés, de 

(1) L'Echo de Fourvière, du 21 avril 1883. 



— "284 ^ 

folie et de perdition : nul au monde ne l'ignore. Mais Paris 
est aussi une Jérusalem, ville de prière et de travail, de dé- 
, vouement et de charité ; sous ce deuxième aspect, Paris n'est 
guère connu que de ceux qui l'ont habité et qui ont cherché 
à le pénétrer à fond. 

' La capitale de la révolution et de la mode, le centre de 
toutes les sociétés secrètes, c'est Paris, incontestablement; 
mais le centre de la résistance à l'action dissolvante de ces 
mêmes sociétés, la ville qui poursuit, malgré tous les obstacles, 
la construction de la basilique du Sacré-Cœur, et qui y ap- 
porte, pierre par pierre et sou par sou, son million de contri- 
butions volontaires chaque année, la ville des conférences de 
Saint- Vincent de Paul et des sœurs de la Charité, c'est Paris 
également. Ville unique, où la contradiction côtoie partout la 
contradiction, oii le bien et le mal s'enchevêtrent sans se 
heurter, presque sans se voir, tant le milieu dans lequel ils 
se meuvent l'un et l'autre est immense. On peut séjourner des 
années à Paris sans y voir autre chose que des magasins et 
des cafés, des journaux et des théâtres ; mais il est des gens, 
et il en est beaucoup, qui y vivent si pleinement absorbés 
par les bibliothèques, les églises, la famille et les bonnes 
œuvres, que le bruit des boulevards leur arrive à peine. Ainsi, 
dans un même lieu, un peuple de poissons et un peuple d'oi- 
seaux se meuvent l'un au-dessus de l'autre et se touchent 
presque, sans que l'habitant des eaux rencontre l'habitant de 
l'air, ou que l'habitant de l'air se préoccupe de ce qui se passe 
sous les eaux. 

Le Paris chrétien s'émut à la nouvelle de l'arrivée du saint 
Vincent de Paul italien; on ne se contentait pas de le suivre; 
partout où l'on supposait, où l'on devinait qu'il devait aller, 
des flots de fidèles accouraient, attendaient de longues heures 
et se précipitaient sous les bénédictions de l'homme de Dieu 
avec un enthousiasme dont rien ne saurait rendre le doux et 
imposant spectacle. L'ébranlement se communiqua au Paris 
frivole, à celui qui se lève chaque matin, comme l'ancienne 
Athènes, en se demandant : « Quoi de nouveau ? » 



— 28b - 

Quoi de nouveau? Un thaumaturge, un saint, n'est-ce pas 
quelque chose d'étrangement nouveau à Paris, en plein dix- 
neuvième siècle ? 

Et le peuple gouailleur et sceptique, entraîné par la curio- 
sité d'abord, par la surprise ensuite, et par il ne savait quelle 
émotion irrésistible, s'inclina à son tour devant l'homme de 
Dieu. On affectait de sourire avant son apparition, on était 
respectueux en sa présence, on ne le quittait qu'avec un sen- 
timent de vénération profonde, moitié stupeur, moi Lié ten- 
dresse, qui était un réveil de la foi endormie et une protesta- 
tion énergique contre les forfanteries d'athéisme. Si un terme 
aussi profane était ici de mise, nous dirions que dom Bosco 
fut pendant deux semaines le ce lion du jour. » 

D'où venait-il ? où était-il ? que faisait-il ? Quinze jours aupa- 
ravant son nom était à peine connu; maintenant la foule n'en 
prononçait plus d'autre. 

Dom Bosco s'abandonna en quelque sorte, écoutant tout le 
monde, s'intéressant à tout le monde, appelant sur tout le 
monde les grâces de Notre-Dame Auxiliatrice. Il parlait à 
chacun comme s'il n'y eût eu personne autre sur terre. On 
admirait son calme, qui faisait contraste avec l'empressement 
et l'agitation de la foule qui le cherchait ; on s'étonnait de 
voir un homme aussi simple, à l'air joyeux et doux plutôt 
qu'austère, au regard profond plutôt que vif, et dépenser que 
cet homme faisait des miracles. Quelques-uns demandaient si 
ces miracles étaient bien prouvés, s'il n'en fallait rien rabattre. 
Il y avait au moins un miracle qui sautait aux yeux, un mi- 
racle quotidien et persistant, c'était celui de l'étonnante 
extension et de la persistance de l'œuvre salésienne. 

« Je ne l'ai pas vu dans ses orphelinats, au milieu des 
prêtres qu'il a formés, écrivait un observateur, mais je l'ai 
vu au travers des foules que son nom transporte, qui se 
jettent à ses pieds, lui baisent les mains, se courbent sous sa 
bénédiction ; mais ce qui fait la beauté de ce triomphe, c'est 
la modestie de celui qui en est l'objet. On voit qu'il n'en prend 
rien pour lui , il rapporte tout à Dieu et à la sainte Vierge. Lui, 



— 286 — 

c'est un fils de paysan ; il est resté fils de paysan, ne visant à 
aucun prestige. Le curé d'Ars avait sainte Pliilomène; lui, il 
a Notre-Dame Auxiliatrice, et c'est à elle qu'il attribue toutes 
les merveilles qui se sont accomplies par lui. 

» Il va faisant le bien et se donnant à tous, sans choix et 
sans prédilection. On le prend, on le mène. L'autre jour, à 
Saint-Thomas de Villeneuve, deux petits garçons se faufilant, 
et passant pour ainsi dire entre les jambes des assistants, par- 
vinrent jusqu'à lui et, le contemplant en souriant, lui prirent 
chacun une main. Le bon prêtre leur adressa un sourire, 
quelques paroles, et, sans essayer de se débarrasser de leur 
étreinte, les laissa maîtres de ses mains, que les enfants 
étaient tout fiers de tenir. Dom Bosco écoutait cependant 
ceux qui se présentaient et leur répondait, et il restait comme 
prisonnier de ces deux petits garçons, qui ne voulurent pas 
le quitter ; il fallut que les parents vinssent rendre la Uberté 
de ses mouvements au bon prêtre, qui ne songeait pas à 
résister, même à des enfants (^). » 

Les premiers jours il avait été convenu qu'il recevrait, à 
une certaine heure de la journée, dans une maison de la 
rue la Ville-l'Evêque. Chacun prenait son rang ; on avait 
des numéros; mais bien avant l'heure indiquée, les salons 
étaient envahis, et les escaliers et la cour étaient combles. 
Ceux qui n'avaient pu avoir des numéros espéraient voir au 
moins au passage l'homme de Dieu et recevoir sa bénédiction. 
On attendait des heures et des heures. On récitait le chapelet 
et on faisait des prières ; dom Bosco, qui se laissait conduire, 
n'était jamais bien exact. Il faut l'avouer, par son extrême con- 
descendance il en arrivait à sacrifier l'intérêt général à l'in- 
térêt du premier venu, et cet emploi flottant de sa journée 
faisait perdre beaucoup de temps, sinon à lui, du moins à 
d'autres. Mais l'absolu dans la perfection n'est pas de ce 
monde, et personne n'osait lui reprocher une imperfection 
si belle. Au contraire, dans la longueur de l'attente, la foule 

(1) LéoQ ÂuBiNEAU, Dom Bosco à Paris, p. 11. 



— 287 — 

elle-même était un spectacle touchant. Elle était vraiment 
dans l'atmosphère du bon Dieu : elle était patiente, elle 
savait céder, et elle laissait passer au milieu d'elle et devant 
elle les malades qu'on amenait en grand nombre. 

« Un jour, un vieillard est survenu, désirant parler à dom 
Bosco et voulant le conduire auprès d'un enfant mourant. Il 
y avait là des gens qui avaient passé des heures et des 
heures, et depuis plusieurs jours^ pour attendre leur tour, et 
qui pensaient toucher enfin au but de leurs désirs. Tous s'ef- 
facèrent devant la douleur du vieillard ; tous applaudirent en 
le voyant emmener dom Bosco, et sacrifièrent joyeusement 
leurs propres désirs, se refusant à satisfaire eux-mêmes la 
soif ardente qui les dévorait. On dit que l'enfant a été guéri; 
j'ai heu de l'espérer, je ne puis cependant l'aQîrmer ('). » 

Les prédications de dom Bosco à Paris furent nombreuses; 
elles commencèrent par l'église de Notre-Dame des Victoires. 
Notre-Dame Auxihatrice devait bien sa première visite ù. 
Notre-Dame Refuge des pécheurs. C'était un samedi. Dom 
Bosco dit la messe hebdomadaire de l'Archiconfrérie; ensuite, 
en français correct, mais avec un accent italien très marqué, 
il exposa le but de ses œuvres et fit appel à la charité. Même 
sujet de sermon le lendemain, aux vêpres, à la Madeleine, 
où sa quête obtint une dizaine de mille francs; à Saint-Sul- 
pice, le mercredi 2 mai, où elle en produisit six, et à Sainte- 
Glotilde, le lendemain jeudi, où elle fut également fructueuse. 
Partout les vastes nefs regorgeaient. L'orateur s'exprimait 
d'abondance, avec calme, simplicité et douceur; il n'avait 
pas besoin de discours préparé, son thème ne variait point, 
il ne pouvait parler que de ce dont il avait le cœur plein : ses 
enfants. 

Il assista à la réunion de l'œuvre des Orphehnats agricoles, 
chez les Lazaristes, rue de Sèvres, ou plutôt il présida cette 
réunion. Elle avait un caractère privé et un encombrement 
moindre, mais une sorte d'éclat dont la modestie du bon 

(1) Léon ÂUBiNEAU, Dom Bosco à Paris, p. 17. 



prêtre fut quelque peu troublée ; il se voyait là entouré des 
plus grands noms de France, qui composent les comités de 
patronage des orphelinats agricoles, et assis à côté de Mar Du- 
fougerais, président de la Sainte-Enfance. Mais il se remit bien 
vite, et rattacha, avec toute la finesse itahenne, l'œuvre qui 
l'occupait uniquement à celle qui avait réuni ses auditeurs : 

« Votre œuvre ressemble tellement à la mienne, dit-il, que, 
au premier coup d'œil, je ne vois entre elles aucune diffé- 
rence; mais quand je regarde ce qui m'entoure ici, je ne sais 
plus comment les concilier. La mienne est celle de la pauvreté, 
de l'ignorance et de la misère ; la vôtre me semble appuyée 
sur la distinction, la science, la richesse. 

» Il est vrai que pour mener à bonne fin des œuvres si 
belles et si grandes, il faut deux choses : d'une part la richesse, 
qui a de quoi donner et qui donne ; d'autre part la pauvreté, 
qui reçoit avec reconnaissance. 

» La richesse, elle éclate à profusion, et de tous côtés, dans 
cette grande ville de Paris; je la trouve aussi dans votre 
œuvre. Messieurs, mais là, elle se déverse dans la pauvreté. 
Pour nous, cette dernière fut et restera notre unique apanage; 
vous le savez, Monseigneur : vous avez honoré quelquefois 
de votre présence la ville de Turin, et c'est une faveur dont 
nous conserverons toujours le plus cher souvenir. » 

Après cet exorde insinuant, il parla de ses orphelins comme 
toujours, et exhorta tous ses auditeurs à donner le bon 
exemple et à s'occuper, avec une ardeur croissante, de pré- 
server la jeunesse, espoir de la belle et noble France. 

Dom Bosco passa ensuite quelques jours dans les départe- 
ments du nord. Il y trouva partout une réception enthou- 
siaste, mais nulle part plus qu'à Lille, cette opulente fonda- 
trice d'œuvres, qui unit à l'élan français le sens pratique et 
la ténacité des Flamands, et qui a pris si hardiment, depuis 
quinze ans, la tête du mouvement catholique. 

Les souscriptions UUoises permirent à dom Bosco de se 
charger d'un orphelinat fondé en 1870 par la baronne Sé- 
guier. Cet orphelinat devint l'Oratoire de Saint-Gabriel (rue 



— 289 — 

Notre-Dame), qui, en 1887, comptait déjà cent soixante ap- 
prentis, et dont M. le chanoine Lasne a expliqué la raison 
d'être : 

« Depuis près de cent ans, par suite d'un bouleversement 
formidable, les ouvriers, qui étaient autrefois alliés en- 
semble et soutenus par les sages règlements de la corpora- 
tion, se trouvèrent isolés et livrés en proie à la cupidité des 
patrons. Les sectaires du socialisme ont profité de ce malaise 
pour inoculer dans la classe ouvrière le venin de la haine 
"contre l'autori-té; ils se sont attachés surtout à séparer le 
pauvre de l'Eglise cathoHque, qui, comme une tendre mère, 
avait présidé à son éducation et obtenu son émancipation. 
L'ouvrier, devenu libre, s'est retourné contre sa bienfaitrice. 
Ces sentiments d'aversion qu'on lui a inspirés sont sans cesse 
excités par des journaux hostiles, qui ne reculent ni devant 
le mensonge ni devant la calomnie, quand il s'agit de discré- 
diter la religion et ses ministres. Et pourquoi? Parce que le 
socialisme sait par expérience que ses doctrines perverses 
n'ont pas d'adversaire plus redoutable que l'enseignement 
chrétien, et qu'elles ne pourront jamais prévaloir dans les 
âmes éclairées par la lumière de l'Evangile. 

» Qu'est-il résulté de cet état de choses pour les jeunes 
apprentis? Un immense danger pour leur foi et pour leurs 
mœurs? En effet, l'esprit d'impiété et d'immorahté règne 
dans la plupart des ateliers. En vain les meilleurs patrons 
essaient-ils de réagir contre cet état de choses déplorable ; 
ils obtiennent peut-être un certain ordre extérieur, mais les 
esprits, gangrenés par les mauvaises doctrines, n'en sont que 
plus haineux et plus portés à la révolte. 

» Dom Bosco apporta le remède.... Avant son arrivée et 
l'installation de ses collaborateurs, on avait fait un essai avec 
le concours dévoué des sœurs de Charité. Mais cet essai, qui 
n'avait d'influence sur les orphehns que jusqu'à l'époque de 
la première communion, ne pouvait pas aboutir; car, au dé- 
but de leur apprentissage, ces jeunes orphelins étaient obh- 
gés de se répartir dans les différents atehers où les portait 

DOM BOSCO. . 19 



— 290 — 

leur aptitude spéciale, et ils y perdaient bientôt tout ce qu'ils 
avaient acquis durant leurs premières années. 

» Tout a changé de face depuis l'établissement d'ateliers 
salésiens. Ici l'apprentissage n'a plus aubun danger, et la 
main se forme au travail, tandis que le cœur se forme à la 
vertu eu.... » 

Puis il reparut à Paris, s'y arrêta pour accomplir diverses 
promesses qu'il n'avait pu remplir à son premier passage, et 
visita encore quelques églises : Saint-Augustin, Saint-Pierre 
du Gros-Caillou, Sainte-Marguerite, dans les quartiers popu- 
leux de Popincourt et de la Roquette; c'est dans ces quartiers 
qu'il aspirait à fonder un Oratoire. 

A Saint-Augustin, il fit sur les devoirs des catholiques en- 
vers la jeunesse une instruction dont voici le commencement : 

« Notre divin Sauveur est descendu sur la terre pour sau- 
ver tout le genre humain, et il a donné des preuves de sa 
charité et de sa bonté envers tous les hommes. Mais la jeu- 
nesse a été, pour ainsi dire, l'objet préféré de sa tendresse. Il 
laissait approcher les petits enfants, il menaçait, comme ja- 
mais il ne menaça pour aucun crime, ceux qui scandalisent 
la jeunesse; enfin il a voulu que les Livres saints, par leur 
simplicité et leur clarté, fassent à la portée des enfants et du 
peuple, qui est un grand enfant.... » 

A Saint-Pierre du Gros-Caillou, dom Bosco se trouva en 
présence du cardinal Lavigerie, qui voulut se charger lui- 
même de le recommander aux fidèles : 

« Depuis que j'ai appris la présence à Paris du saint Vin- 
cent de Paul italien, je n'ai eu qu'un désir, dit le cardinal, 
celui de me rencontrer avec lui dans quelqu'une de nos 
églises et de recommander ses œuvres à la générosité fran- 
çaise. Ces œuvres, je les ai vues commencer à Turin, 
s'étendre ensuite sur la France, et devenir comme un trait 
d'union de bienfaisance et de paix entre les deux nations. 



(1) Discours prononcé à rorphelinat de Saint-Gabriel. (La Vraie France, de 
Lille, 5 seplemlire 1887.) 



— 2lii — 

» Appelé à remplir moi-même en Tunisie, où les Italiens 
sont en majorité dans la population chrélienne, un mi- 
nistère semblable, je suis heureux, mes très chers frères, 
de vous rappeler la grande pensée de l'apôtre saint Paul, à 
savoir que nous ne formons tous qu'un même corps, dont 
tous les membres doivent s'entr'aider. C'est ce que vous faites, 
mon très Révérend Père, lorsque vous, prêtre italien, vous re- 
cueillez et élevez les orphehns de la France, c'est ce que je 
cherche à faire en Tunisie, où moi, prêtre français, j'aime 
comme mes fils les enfants de votre Italie, 

» Vous consommerez cette œuvre de rapprochement et de 
paix, mes très chers frères, en venant en aide à ce prêtre 
humble et dévoué. Il faut qu'en rentrant dans sa patrie, il 
puisse dire que la France est toujours fidèle à sa grande mis- 
sion de protectrice de tous ceux qui souffrent, sans distinc- 
tion de frontières. » 

L'êminent restaurateur du siège épiscopal de Garthage, 
apôtre lui aussi et, avec dom Bosco et les papes Pie IX et 
Léon XIII, une des plus grandes figures de ce siècle, fit en- 
suite un magnifique éloge de la charité, puis, après avoir sol- 
licité pour dom Bosco, il se mit à solliciter dom Bosco lui- 
même : 

« J'habite un pays où le saint Vincent de Paul de la 
France fut autrefois entraîné par la force et plongé, durant 
deux années, dans l'esclavage. Aujourd'hui, il faut à la Tuni- 
sie un saint Vincent de Paul nouveau, qui y soit conduit non 
par la violence, mais par l'amour. Ce saint Vincent de Paul, 
c'est vous-même, mon très cher Père; avec votre famille re- 
ligieuse, moitié italienne, moitié française, vous accomplirez 
mieux que tout autre l'œuvre de concihation et de .paix qui 
nous est le plus nécessaire. 

» Votre place y est tout à fait marquée. Jusqu'ici, ce sont 
les familles italiennes qui forment presque seules la partie 
européenne de ce grand pays désert, placé désormais sous la 
protection généreuse de la France. Ces familles, dont je suis 
le pasteur, trop souvent, comme toutes celles qui s'expa- 



- 292 - 

trient, elles sont décimées prématurément et privées de leurs 
chefs. Il nous faudrait pouvoir recueillir tous ces orphelins, 
et même tous les enfants qui manquent d'un appui nécessaire. 
Père des orphelins italiens, je fais un appel à votre cœur. Il a 
déjà répondu à celui de l'Europe et de l'Amérique; voici 
l'Afrique qui lui présente ses enfants délaissés. Votre cœur est 
assez grand pour les contenir. Envoyez-leur vos fils. Vos fils 
leur parleront à la fois la langue harmonieuse de leur pays 
natal et la langue de la France. Nous les aimerons ensemble ; 
ensemble nous leur apprendrons à bénir Dieu et la France. 

» Et vous, mes très chers frères, vous porterez aujourd'hui 
vos aumônes à ces mains qui vous sont tendues. Souvenez- 
vous que vous allez servir deux causes également sacrées : la 
cause de la charité et la cause de la patrie. » 

Dom Bosco ne pouvait résister à cet appel. Il protesta 
contre les éloges qui lui étaient décernés, mais il promit son 
concours : « Oui, dit-il, la généreuse, la grande nation, la 
nation qu'on a pu appeler le chevalier de l'Eglise et de l'hu- 
manité, ne saurait s'adresser en vain à mon cœur. Lorsqu'elle 
me réclame de mes enfants pour venir en aide à mes compa- 
triotes italiens, j'ai deux raisons au heu d'une pour lui en 
donner. » Et il promit d'employer en Tunisie une partie de 
ces aumônes qu'il avait reçues si abondamment en France (i). 

Empruntons encore à Léon Âubineau le récit d'une visite 
de dom Bosco à Paris. 

Des relations anciennes, des grâces particuhères, une gué- 
rison entre autres, avaient depuis longtemps mis dom Bosco 
en relations avec le libraire Josse, rue de Sèvres. Ce dernier 
réunit chez lui les dames quêteuses de Saint-Sulpice, qui 
avaient versé dans les mains du saint prêtre une collecte de 
plus de six mille francs. Dom Bosco, qui ne savait rien refu- 
ser, promit de venir les remercier. La réunion devait être 
intime ; on la fixa à deux heures. 



(1) Nous avons tout lieu de croire que cet engagement pris par dom Bosco sera 
réalisé, s'il ne l'est déjà au moment où nous écrivons. 



— 293 - 

Toute chose se sait à Paris ; dès midi, les appartements du 
libraire étaient envahis, la cour était occupée, encombrement 
partout. On prenait patien-ce comme on pouvait. L'homme 
de Dieu n'arriva que vers six heures et demie. La voiture qui 
le devait emmener et était venue le chercher l'attendait dès 
cinq heures du soir. La rue était tellement encombrée qu'il 
eût été difficile d'y descendre et de traverser le trottoir; on 
fit entrer la voiture dans la cour, déjà pleine, elle aussi, mais 
où l'on se tassa davantage. La foule suivit la voiture. C'était 
l'heure où les ouvriers quittent leur travail; ils s'arrêtèrent, 
dévots ou curieux, et tous ceux qui purent s'ouvrir un pas- 
sage se mêlèrent à la foule. 

On fit remarquer à dom Bosco qu'il était attendu patiem- 
ment dans cette cour depuis déjà cinq heures, que cependant 
les magasins et les appartements étaient pleins de gens qui 
l'attendaient également; qu'il avait à peine une heure à don- 
ner à tout ce monde, qu'il lui était impossible de parler à 
chacun. Alors, du marchepied de la voiture, il adressa 
quelques paroles édifiantes aux cinq à six cents personnes qui 
occupaient la grande cour. On l'écouta dans un admirable 
silence, avec une piété sensible. Tous les hommes étaient 
découverts, et lorsqu'il annonça qu'il allait donner la béné- 
diction, tous s'agenouillèrent et se signèrent respectueuse- 
ment. Aucun de ceux qui ont assisté à cette bénédiction 
donnée par dom Bosco à la foule entassée dans la cour du 
n" 31 de la rue de Sèvres n'en oubliera le spectacle. C'était 
la communion des saints. Tout ce peuple dans la livrée du 
travail ou sous la richesse des vêtements, hommes, enfants, 
grandes dames, ouvriers et ouvrières, tout ce peuple était 
chrétien, faisait acte de foi à Dieu, de respect et de vénéra- 
tion à la sainteté. 

Une heure et demie plus tard, dom Bosco sortit du logis 
de M. Josse, où il avait, sinon longuement parlé à chacun, du 
moins patiemment écouté à peu près tout le monde et répondu 
en bloc. Mais quand dom Bosco voulut accéder à la voiture 
qui l'attendait, il trouva dans la cour autant de peuple qu'il y 



— î'Ji - 

en avait à son arrivée. On l'avait attendu, on se précipitait 
vers lui, tout le monde voulait lui baiser la main ou lui faire 
toucher quelque objet de dévotion, chapelet ou médaille. 
Nous avons eu alors le même spectacle qu'à Saint-Sulpice et 
dans les autres églises. Il fallut user du même procédé pour 
parvenir à faire les quelques pas nécessaires. Un homme pré- 
cédait l'apôtre de la charité, écartant et fendant la foule, 
tandis que deux autres, de chaque côté, le protégeaient 
contre les empressements et les emportements du zèle et de 
la piété, qui saisissaient les mains, les baisaient et se les dis- 
putaient à l'envi ; un autre enfin suivait, en résistant au flot 
qui voulait se reformer et se précipiter sur l'homme de Dieu. 
Monté en voiture, il donna une dernière bénédiction, et 
lorsque la voiture se mit en marche, la foule, jusque-là re- 
cueillie, éclata en vivats. Les mains élevaient et agitaient en 
l'air les mouchoirs, les casquettes et les chapeaux. L'Ad 
multos annos du peuple chrétien était dans tous les cœurs. 

Cette manifestation que nous avons vue et à laquelle nous 
avons assisté dans une maison de la rue de Sèvres se renou- 
vela chaque jour dans les divers quartiers de la ville, et elle 
accompagna dom Bosco le 26 mai, jusque sur le quai de la 
gare de Lyon. Le saint prêtre partait pour rentrer à Turin. Il 
n'avait pas annoncé l'heure de son départ, il ne s'était pas 
arrêté dans l'intérieur de la gare, il en avait rapidement tra- 
versé les salles et avait pris place dans le compartiment qui 
lui était destiné, avant même que son secrétaire eût retiré 
du guichet les billets de voyage. Néanmoins il se fit autour 
du compartiment où il était entré un petit concours qui attira 
bien vite l'attention de tous. Y en avait-il beaucoup à ignorer 
lo nom qu'on donnait à ceux qui s'informaient? Ils s'éton- 
naient de l'empressement manifesté autour de ce prêtre aux 
allures si simples et que rien ne relevait aux yeux du public. 
Sa physionomie souriante, où s'épanouissait une modeste 
bonhomie, mêlée à une exquise finesse, n'expliquait pas le 
mystère, et il fallut bien répondre aux curieux qui mettaient 
trop d'insistance que ce brave homme était un faiseur de mi- 



— 295 — 

racles. Gela pouvait étonner quelques-uns ; mais, selon la re- 
marque d'un savant prélat, dans l'état des esprits en France, 
aujourd'hui, le miracle n'a rien qui répugne à la foule, ni qui 
puisse la choquer. Lorsque le train se mit en route, les fronts 
se découvrirent, et dom Bosco fut salué respectueusement 
par presque toute l'assistance ('). 

Mais ce qu'il laissa de meilleur, ce qui reste et restera de 
son passage à Paris, c'est l'Oratoire Saint-Pierre, sur la colline 
de Ménilmontant. Cet établissement existait déjà. Fondé par 
l'abbé Pisani, confié ensuite aux Frères de Saint-Vincent de 
Paul, il s'était vu compromis subitement par des difficultés 
d'ordre intérieur. Dom Bosco ne recula devant aucun sacri- 
fice pour le maintenir. Lorsque, en juin 1887, Mgr Gay, évêque 
d'Anthédon, vint y ériger solennellement une statue de Marie 
Auxiliatrice, due au ciseau de David d'Angers, et à laquelle 
on avait fait faire le voyage de Turin, afin qu'elle revînt bénite 
par dom Bosco, l'inspecteur des maisons salésiennes de 
France, dom Albéra, trouva que FOratoire de Ménilmontant 
était déjà un des plus prospères et peut-être celui qui a le plus 
d'avenir. 

Au retour, dom Bosco s'arrêta à Dijon et passa trois jours 
chez M. le marquis de Saint-Seine. Là comme partout, il fut 
entouré et assiégé; c'était par cent, cent cinquante per- 
sonnes qu'on l'attendait dans chaque maison où il se rendait. 
Un témoin oculaire nous écrit : 

« On ne lui a rien vu faire d'extraordinaire à Dijon. Les 
carmélites l'avaient beaucoup désiré, dans l'espoir qu'il guéri- 
rait leur supérieure malade; la supérieure ne fut pas guérie. 
On se rappelle seulement qu'après sa première messe, célé- 
brée au Carmel, il dit, en montrant trois cents francs qu'il 
venait de recevoir : « C'est d'une dame qui avait promis cette 
somme si elle obtenait une certaine grâce, et elle l'a obte- 
nue. » Quand il revenait des courses qu'il faisait un peu par- 
tout, en descendant de voiture il remettait pêle-mêle, à M"** la 

(1) Léoa AuDiNEAU, Dom Bnxr.o à Pari$, 



— 29() — 

marquise de Saint-Seine, argent, or, billets, en lui disant 
« Veuillez me garder cela. » Sa simplicité, sa bonté, ne sau- 
raient s'exprimer ; on peut dire qu'une vertu sortait de lui, 
une vertu qui lui attirait les cœurs ; on voyait des hommes, 
prévenus à l'avance contre lui, se trouver retournés rien 
qu'en le regardant, et ne vouloir plus le quitter, émus jus- 
qu'aux larmes, et convenant de leur transformation. 

» A son arrivée, on lui demanda comment il fallait l'appe- 
ler: monsieur l'abbé? mon Père? « Appelez-moi dom Bosco, 
et, si vous tenez à ajouter quelque chose, dites : Pauvre dom 
Bosco ! » Mais comme il aimait ses confrères et estimait, en 
particulier, dom Rua! Ce dernier étant venu le rejoindre, il 
dit, !a veille de son arrivée : « Dom Rua sera ici demain; vous 
le considérerez, vous l'étudierez, c'est celui-là qui est un 
saint ! » 

Dom Bosco fut aussi appelé, durant l'été de 1883, au ht de 
douleur du comte de Ghambord, à Frohsdorf en Autriche. 
L'auguste malade, que les journaux donnaient déjà comme 
mort, éprouva de cette visite un soulagement tel qu'on le crut 
guéri. Ce ne fut malheureusement qu'une amélioration passa- 
gère; les causes mystérieuses qui avaient produit la maladie, 
et que l'histoire révélera peut-être un jour, reçurent bientôt 
une aggravation nouvelle et qui, cette fois, amena le dénoue- 
ment fatal désiré des sociétés secrètes. Mais le bruit de la 
guérison troubla l'Europe révolutionnaire qui, en Italie, cher- 
cha à se venger sur dom Bosco. On publia les plus viles 
calomnies contre son institut de Turin; nous n'avons pas 
besoin d'ajouter que les infâmes désordres dont on parla 
n'existaient que dans l'imagination des journalistes sectaires. 



CHAPITRE XXV. 

l'église du sacré-coeur a ROME. — DOM BOSCO EN ESPAGNE, 
— LE TREMBLEMENT DE TERRE EN LIGURIE. 



L'année 1884 fut marquée pour dom Bosco par une grave 
maladie qui excita les plus vives alarmes. Il fit insérer au 
Bulletin salésien de décembre la note ci-après : 

« Dom Bosco remercie du plus profond de son cœur ses bien- 
aimés coopérateurs pour les prières publiques et privées que, 
dans leur charité, ils ont bien voulu adresser et faire adres- 
ser à Dieu pour sa guérison. 

» Ces prières ont été exaucées. Grâce à elles, il a pu re- 
prendre une partie de ses anciennes occupations. Comme té- 
moignage de sa reconnaissance il a, le 21 novembre dernier, 
fête de la Présentation de la très sainte vierge Marie, célébré 
la sainte messe pour tous ceux qui ont bien voulu le secourir 
de leurs prières. 

)) Avec tous ses enfants, il ne cesse de prier le Seigneur de 
bénir tous ses coopérateurs, de les combler de toutes sortes 
de prospérités, et, dans nos temps si difficiles et si éprouvés, 
de tenir loin d'eux et de leurs familles toute espèce de dis- 
grâces. » 

L'œuvre spéciale qui l'occupa le plus à cette époque fut 
l'érection d'une nouvelle basilique. 

Il semble que les églises ne manquent point à Rome, et ce 
serait vrai si les centres d'agglomérations humaines ne se dé- 
plaçaient pas. 



— 298 - 

Une population de quinze mille âmes, sur le mont Esquilin, 
se trouvait sans édifice convenable pour le service parois- 
sial. Pie IX, un peu avant de mourir, remarqua ce vide et 
songea à le combler II en parla au grand bâtisseur d'églises, 
qui avait achevé déjà celle de Marie-Auxiliatrice et plusieurs 
autres, et qui travaillait, à ce moment, à celle de Saint-Jean 
l'Evangéliste, à Turin. « Il faut, lui dit-il, que vous en fassiez 
une de plus, ici à Rome; elle sera le couronnement de votre 
carrière et, afin d'attirer plus sûrement le concours de la di- 
vine Providence, nous la mettrons sous le vocable du Sacré- 
Cœur. » 

Dom Bosco trembla d'abord à la pensée d'accepter une nou- 
velle charge aussi lourde. La fondation et l'entreLien de ses 
asiles ou orphelmats, qui s'élevaient alors à près de quatre- 
vingts, et les missions de l'Amérique du Sud engloutissaient 
déjà des sommes fabuleuses, de nature à épouvanter qui- 
conque n'aurait compté que sur l'industrie humaine pour les 
trouver. 

De plus, le nouveau monument, pour être digne de la ville 
éternelle, coûterait des millions, et le souverain pontife, 
n'ayant pour subsister lui-même que la charité de ses en- 
fants, n'était pas en mesure d'offrir une contribution efficace. 

Pie IX acheta le terrain, mais vint à mourir sur ces entre- 
faites. Son successeur ne vit pas de meilleure preuve de 
bienveillance à donner à dom Bosco , ni de plus haut 
témoignage de confiance, que de lui confirmer et de lui 
renouveler le mandat de cette construction nouvelle. 

Dom Bosco n'avait rien à refuser à Léon XIII. Après avoir 
élevé ses regards vers le ciel, il se mit à parcourir l'Italie, 
la France et bientôt l'Espagne. 

A ceux qui s'étonnaient d'un projet si audacieux, si témé- 
raire même , il faisait toujours la même réponse : « Con- 
fiance ! Confiance ! La très sainte Vierge a pris sous sa 
protection toutes nos œuvres. » Et non seulement il accepta 
le projet primitif, mais il l'agrandit et acheta des terrains 
pour fonder un Oratoire salésien. 



— 299 - 

Et les fidèles répondirent à son appel. Léon XIII, malgré la 
pénurie du saint-siège, fut le premier à donner l'exemple. 
Le cardinal Alimonda, archevêque de Turin, s'adressa à 
l'Italie tout entière, qui lutta de générosité pour envoyer au 
saint-père les ressources nécessaires. 

Les travaux durèrent six ans et coûtèrent près de trois 
millions ; mais bientôt la ville éternelle put voir surgir du 
mont Esquilin l'édifice naissant qui, peu à peu, se garnit de 
tours. Le style est celui du xvi^ siècle, auquel Bramante a 
attaché son nom; le plan a été donné par M. le comte Fran- 
çois Vespignani, architecte romain, que son confrère et com- 
patriote, M. Valentin Grazzioli, a brillamment secondé. L'en- 
semble est des plus imposants. 

Les portes viennent de Turin et sont le travail des enfants 
de l'Oratoire (D. 

(1) La coupole, d'une hardiesse pleine de grâce et de majesté, retrace un sujet 
merveilleusement traité par Menti : la glorification du Sacré-Cœur. Le Sauveur 
montre son cœur environné de flammes à Marguerite Alacoque et à Catherine 
de Racconigi ; les deux vierges, le visage resplendissant, le contemplent en extase. 

Les peintures sont de Caraselli et de Monti ; les mosaïques sont de Perozzi. Le 
maître-autel est en marhre de Californie. 

Des deux autels latéraux, les premiers mis en place, l'un, don du prince Torlonia, 
provient d'un sanctuaire démoli dans la rue Porta Pia; l'autre a appartenu à 
l'église des Cento preli à Ponte Sisto, édifice qui, lui aussi, a dû disparaître. 

Une inscription latine, approuvée de Sa Sainteté Léon XIII, dont elle rappelle le 
style par sa souveraine élégance, resplendit au fronton du monument. Elle ap- 
prendra aux générations à venir que ce temple grandiose, commencé par Pie IX, a 
été construit par les Salésiens avec les aumônes des amis du Cœur de Jésus ; un 
mot spécial dit que le fronton est dû à la munificence de Léon XIII, aidé dans celte 
œuvre par les deniers de la piété catholique; 

Voici du reste le texte de cette inscription : 

TEilPLVM SACR03A.NCT1 C0RDI3 IB8V 

A PIO IX PO.NT. MAX. 

SOLO EMPTO INCHOATVM 

SODALES SALESIANI 

CVLTORVM EIVSDEM SS. C0RDI3 

STVDIO ET CONLATIONE 

ERIGENDVM 

MVNIFICENTIA LEONIS XIII 

ET NOVIS PIORVM SVBSIDIIS 

FHONTE ADSTRVCTA CVLTVQVE ADDITO 

PERFICIENDVM CVRARVNT 

ANNO CH. M DCCC LXXXVH 

A l'intérieur, à droite en entrant, sur un magnifique piédestal, se dresse la statue 

monumentale de Pie IX, due au ciseau de Confalonieri, de Milan. 



— 300 — 

Toutefois le monument n'était pas complètement achevé, 
la façade attendait encore ses statues, et plusieurs chapelles 
de l'intérieur leurs autels, lorsqu'on songea à l'inaugurer. 
On aurait pu attendre ; mais dom Bosco était impatient de 
ipourvoir au service religieux de ce quartier, qui s'accroît 
sans cesse, et surtout il avait grandement à cœur de faire 
coïncider l'inauguration avec le jubilé sacerdotal de Léon XIII, 
et d'offrir à l'auguste vieillard du Vatican ce premier cadeau 
de fête, prémices de tant d'autres dons que l'univers entier 
allait apporter. 

L'inauguration de l'orgue eut lieu les 12 et 13 mai 1887. 
Le 14, le cardinal- vicaire consacra solennellement l'église du 
Sacré-Cœur, en présence de dom Bosco et d'un grand nombre 
d'invités, car il n'avait pas été possible d'admettre tout le 
monde. La messe fut célébrée par dom Dalmazzo, curé de la 
nouvelle paroisse. 

A cette occasion, Léon XIII donna une longue audience 
privée à dom Bosco et à dom Rua, et leur témoigna toute 
sa reconnaissance au nom de la ville de Rome et de l'Eglise 
universelle. 

Afin de ne pas interrompre ce qui concerne l'église du 
Sacré-Cœur, nous avons différé un événement antérieur d'une 
année : le voyage de dom Bosco en Espagne. 

C'est le 8 avril 1886 qu'il arriva à Barcelone; il y resta 
jusqu'au 8 mai : « Ah ! disait -il, voilà la première et la der- 
nière fois que je visite l'Espagne ; je l'aime cependant 
beaucoup ; elle est la mère patrie des pays de nos mis- 
sions! » 

Dès le mois de décembre 1880 il avait appelé au chapitre 
général dom Jean Branda, attaché alors à la maison de Turin, 



Le grand pape, tenant de la main gauche un parchemin, la main droite levée 
pour bénir, semble prendre son élan vers le ciel : cette attitude heureuse et l'angé- 
lique sourire qui illumine le visage donnent à l'œuvre quelque chose de saisissant ; 
elle rappelle l'effigie si vivante et si rayonnante du curé d'Ars, par M. Emilien Ca- 
buchet, et celle du B. de la Salle, par le même statuaire, qui est en France, à notre 
époque, le grand interprète de la sainteté par le bronze et le marbre. Ne nous 
donuera-t-il pas quelque jour une statue de dom Bosco? 



- 301 — 

pour le charger d'une mission en Espagne. « Il s'agit, lui 
dit-il, de fonder un collège à Utrera, près deSéville; vous 
allez vous y rendre ; mais ce ne sera pas pour des années : 
vous recevrez en son temps une lettre d'une dame très riche, 
de Barcelone, qui vous demandera d'établir une maison salé- 
sienne dans cette ville, et cette maison sera appelée à de 
grandes destinées. » 

Dom Branda partit de Turin en janvier 1881, avec un per- 
sonnel de cinq autres Salésiens et accompagné de dom Gagliero, 
aujourd'hui vicaire apostolique xle la Patagonie. Il ne resta 
qu'un an à Utrera et fut envoyé ensuite à Malaga, pour orga- 
niser et diriger un orphelinat, celui de Saint-Barthélémy, dont 
le directeur venait d'être frappé d'une maladie incurable, et 
qui, pour ce motif, était en pleine désorganisation. Dom 
Branda le reconstitua et même l'accrut; mais les Salésiens ne 
purent le conserver, faute de personnel. 

Au mois de septembre 1882, une lettre arrivait de Barce- 
lone à Malaga, signée d'une dame très connue et par sa for- 
tune et par ses largesses, M™* veuve Serra. Cette dame offrait 
vingt mille douros, en d'autres termes cent mille francs, pour 
que la société de Saint-François de Sales fit quelque chose en 
faveur de la jeunesse abandonnée et pauvre de Barcelone. 

Dom Branda fut frappé de cette lettre. Avant même d'avoir 
tout lu, il se rappela la prédiction de dom Bosco ; mais sa 
surprise redoubla lorsqu'il arriva à la signature. 

Dans sa réponse à M™^ Serra, il raconta ce que dom Bosco 
avait annoncé, et ajouta : « Peut-être, Madame, seriez-vous 
cette personne. » La généreuse donatrice renouvela sa propo- 
sition directement à Turin, et son offre fut acceptée d'autant 
plus volontiers que l'Oratoire de Malaga allait être abandonné. 

On acheta donc, à la fin de 1883, la maison de Sarria. 
Dom Branda, d'accord avec dom Bosco, fit faire les travaux 
.ndispensables pour adapter le bâtiment à sa nouvelle desti» 
nation, et Mg^l'évêque de Barcelone daigna poser la première 
pierre d'une modeste chapelle provisoire, qui existe encore. 
L'étabhssement fut ouvert le 1" mars 1884. Ce jour-là, il rece- 



— 302 — 

vait cinq enfants. A la fin de l'année, il en avait trente. Actuel- 
lement (1), la maison renferme cent cinquante personnes, y 
compris le personnel dirigeant; de plus, environ deux cent 
cinquante jeunes gens viennent suivre des cours primaires 
pour adultes, pendant le jour ou le soir, et les Pères salésiens 
dirigent dans Barcelone un cercle qui compte environ deux 
cents membres. 

L'apôtre de la charité ne pouvait qu'être bien reçu sur la 
catholique terre d'Espagne. Toutes les autorités civiles et 
ecclésiastiques de Barcelone vinrent lui rendre visite; Vayu- 
tamiento mit à sa disposition la garde à cheval, pour main- 
tenir l'ordre dans la foule qui ne cessait d'entourer l'établisse- 
ment. 

Dom Bosco était déjà d'une faiblesse extrême; seule l'énergie 
de sa volonté le soutenait. Il ne marchait qu'appuyé sur un 
bâton, et, quand il n'en avait pas, il ne pouvait avancer qu'en 
formant une sorte de balancier avec ses bras ramenés dernière 
le dos ; mais il paraissait reprendre des forces pour sa messe, 
qu'il disait avec une angélique piété, et cependant vite, en 
homme très occupé. Les visiteurs étaient toujours les uns sur 
les autres; à moins d'affaires graves, on ne faisait que défiler 
devant la bénédiction du saint, et, même pour affaires, celui- 
ci ne pouvait guère soutenir plus de vingt minutes d'entre- 
tien. 

Un jour, faisant quelques pas au jardin avec dom Rua, qui 
l'avait accompagné en Espagne, et dom Branda, il leur dési- 
gna du doigt un grand champ voisin : « Achetez ce terrain, 
dit-il à dom Branda, ce sera pour votre jardin, car votre jar- 
din actuel doit être occupé parles constructions. — Mais, ob- 
serva dom Branda, je n'ai point d'argent. — Vous doutez de 
la Providence ? Je vous dis, moi, que ce terrain doit être 
acheté, et qu'il le sera. » 

Puis, dirigeant son doigt vers un jardin contigu : «Achetez 
encore ceci; vous placerez là une maison de Marie-Auxilia- 

(1) 25 avril 1888. 



— 303 — 

trice; on s'y occupera des jeunes filles pauvres et l'on y for- 
mera des religieuses pour les missions. 

— C'est impossible, répliqua dom Branda; le propriétaire 
est un homme très riche, qui aime beaucoup cette propriété, 
et il ne la céderait pas pour quarante mille douros (deux cent 
mille francs). 

— N'eussiez-vous pas un centime, achetez, car c'est la 
volonté formelle de la sainte Vierge qu'il y ait ici une maison 
pour nos sœurs et pour nos missions. Vous verrez, du reste, 
comme les difficultés vont disparaître. » 

Surpris d'une affirmation aussi nette, dom Rua le supplia 
de vouloir bien parler plus clairement. 

Alors il leur raconta que dans la nuit du 10 au 11 mars de 
celte même année, c'est-à-dire une des premières nuits qui 
suivirent son arrivée, la sainte Vierge lui était apparue. « Elle 
était en costume de bergère, comme je la vis une fois quand 
j'étais encore enfant, et qu'elle m'annonça bien des choses 
que j'ai faites depuis pour les pauvres orphelins de Turin.... ; 
bref, elle m'a ordonné l'achat de ce jardin et l'établissement 
ici d'une maison de religieuses. » 

L'événement ne tarda pas à vérifier ces paroles. Le proprié- 
taire du terrain vendit, quoique non sans peine. Quant au pro- 
priétaire du jardin ou maison de campagne, il répondit qu'il ne 
céderait point sa villa pour son pesant d'or. Quelques jours 
après, il mourut, son héritier aimait aussi beaucoup cette pro- 
priété ; mais, informé de la destination qu'on lui voulaitdonner, 
il s'empressa de la cédera des conditions très avantageuses 
pour les Salésiens, dont il est resté un des collaborateurs les 
plus généreux. Ainsi dom Branda se rendit acquéreur des 
deux côtés, et, dès le mois de novembre 1886, les religieuses 
de Notre-Dame Auxiliatrice furent installées. Elles ont déjà 
un petit collège et un noviciat. 

La maison des jeunes gens a des ateliers de menuiserie, 
d'ébénisterie, de sculpture, de cordonnerie, de reliure, de 
typographie et de stéréotypie, ainsi qu'une académie de 
musique vocale et instrumentale. 



— 304 — 

Dom Bosco, en s'éloignant, laissa en Espagne, plus que dans 
aucun autre pays, la réputation d'un thaumaturge, car nulle 
part ailleurs, en aussi peu de temps, on ne vit autant de 
grâces merveilleuses obtenues par lui. Nous en raconterons 
trois, en reproduisant textuellement, dans sa sécheresse élo- 
quente de procès-verbal, l'extrait du Journal de la maison, 
que dom Branda lui-même a bien voulu nous communiquer _: 

« Sarria-Barcelone, 28 avril 1886. 

» Rosa Tarragona y Dore, fille de feu Joseph et de Séra- 
phine, âgée de trente ans, du village de Pons, diocèse d'Ur- 
gel, malade à une jambe depuis trois ans, à la suite d'une 
chute, les efforts des médecins et chirurgiens n'ayant rien 
pu pour la guérir, est venue visiter dom Bosco. C'était une 
espèce de pèlerinage ; plus de cinquante personnes du même 
diocèse se trouvaient avec elle. Rosa marchait appuyée sur 
deux femmes, ses compagnes, et, même avec cet appui, se 
tenait à grand'peine. Elle reçut la bénédiction de dom Bosco 
à six heures du soir, dans le parloir de la maison. Sortie et 
à peine descendue de l'escàUer, sur la porte qui donne dans 
la cour de l'établissement, elle se trouva tout d'un coup gué- 
rie. Elle revint immédiatement, suivie de ses compagnes, 
remercier dom Bosco et la très sainte Vierge de la grâce re- 
çue. » 

« Sarria-Barcelone, 30 avril 1886. 

» Domingo Médina y Pujol, fils de Joseph et de Gélestine, 
de Barcelone (rue Feu de la Greu, n° 22, quatrième étage), 
âgé de treize ans, atteint de la gangrène à un doigt de la main 
droite ; nulle cure n'avait réussi ; l'amputation du doigt, et 
probablement delà main, était décidée; a assisté à la messe 
de dom Bosco, reçu sa bénédiction; le jour suivant, son doigt 
se trouvait parfaitement sain et guéri. » 

« Sarria-Barcelone, 5 mai 1886. 

» Stefania Marty y Debernose, de Gracia, près Barcelone 
(rue Torrente de la 011a, n" 290), depuis dix-huit ans avait 
une maladie de nerfs qui ne lui permettait de rien faire, pas 
même son ménage; voulut visiter dom Bosco; trouva opposi- 



— 30a — 

tion de la part de son mari, pas très pieux ; choisit un moment 
oîi il était sorti, prit une voiture et arriva comme dom Bosco 
commençait sa messe; y assista avec dévotion, reçut sa béné- 
diction et fut instantanément guérie. Venue en voiture, re- 
partit à pied, sans même remercier dom Bosco, mais toute 
bouleversée et craignant ce que dirait son mari. 

» Le 1" juin suivant, elle et lui sont venus ensemble re- 
mercier. L'homme était transformé dans ses idées ; une grâce 
spirituelle était descendue sur lui, tandis que la femme obte- 
nait grâce matérielle. » 

Une terrible catastrophe, que rien ne pouvait faire prévoir 
ni éviter, éprouva en 1887 les maisons salésiennes- d'Itahe. 
Dom Bosco fut obligé d'adresser à ses coopérateurs une cir- 
culaire où il disait : 

« Le 23 février, un tremblement de terre est venu ruiner en 
un instant des pays presque entiers. Les dommages sont im- 
menses et les victimes nombreuses, surtout en Ligurie. 

» Pour ce qui nous concerne, je dois avant toutes choses, et 
l'âme pleine de reconnaissance envers Dieu, vous déclarer 
que nous n'avons à déplorer aucun accident de personnes. 
Salésiens, religieuses et enfants de toutes nos maisons, tous 
sauvés; point de morts, ni blessures, ni contusions.... 

» Mais sur quelques parties du littoral, à Varazzo, Alassio, 
Bordighera, il a fallu passer plusieurs nuits sous la tente, dans 
les cours et les jardins : comment, en effet, se risquer, même 
le jour, dans des maisons qui pouvaient s'écrouler à chaque 
instant?.... 

» Les dégâts sont considérables ; la façade de l'église du 
collège d'Alassio menace ruine; la maison de Vallecrosia, 
près Bordighera, a été tellement ébranlée qu'on a dû l'évacuer, 
puis fermer les écoles publiques et le pensionnat de filles, et 
en même temps rendre à leurs familles une partie des enfants, 
tandis qu'on envoyait à Nice de Montferrat celles qui demeu- 
raient orphelines ou dont les maisons s'étaient écroulées.... 

» Gomment faire pour réparer tant de désastres ?.... Je ne 
puis abandonner des œuvres oui nous ont coûté beaucoup 

DOU BOSCO. 20 



- 306 - 

d'argent et des fatigues immenses. Il faut pourvoir aux frais 
de voyages, de réparations, comme aussi à l'entretien des 
enfants qui n'onL plus d'asiles.... Si j'étais encore valide, 
j'irais moi-même vous tendre la main ; néanmoins j'ai la 
ferme espérance d'obtenir de votre charité les secours néces- 
saires. » 

De cette charité il fut le premier à donner l'exemple sans 
compter. Il adopta vingt jeunes filles ou jeunes garçons de- 
venus orphelins. 

Il fît également cette remarque, que plusieurs de ses coopé- 
rateurs, habitant la région la plus éprouvée, avaient été pré- 
servés comme par miracle. « Je vois là, disait-il, la preuve 
d'une protection céleste que je n'ai jamais trouvée en défaut ; 
Dieu a tant de manières de rendre ainsi, quelquefois sans 
que Ton s'en doute, le centuple promis dans l'Evangile à qui 
fait l'aumône pour l'amour de lui ! » 

Et il terminait par son refrain habituel : « Rendons grâce à 
Notre-Dame Auxiliatrice, et demandons-lui de nous couvrir 
toujours de son manteau maternel ! » 

Malgré sa faiblesse,, il ne résista pas au désir d'aller lui- 
même solliciter des secours, sans cependant dépasser Gênes, 
que les chemins de feront mise, en quelque sorte, dans la ban- 
lieue de Turin. Il s'y montra, le 21 avril 1887, dans la vaste 
basilique de Saint-Sire. Quand il parut, entouré de ses princi- 
paux collaborateurs génois et de quelques-uns de ses religieux, 
l'assemblée entière se leva avec respect; un sympathique mur- 
mure parcourut la profondeur des nefs, et tous les yeux cher- 
chèrent le saint vieillard qui, lentement et péniblement, 
gagnait sa place pour entendre le sermon de charité. L'arche- 
vêque vint s'asseoir auprès de lui. 

Le prédicateur, M^' Omodée-Zorini, avait son sujet tout 
indiqué : d'une part, les désastres du tremblement de terre; 
de l'autre, l'éloge de la charité personnifiée devant lui dans 
le fondateur de l'Oratoire, et aussi celui du zèle apostolique, 
personnifié dans l'archevêque de Gênes, si souvent sur la 
brèche pour la vérité et la justice. M^*" Omodée fut éloquent ; 



— 307 — 

en présence de ce double spectacle si édifiant, la piété des 
auditeurs fut généreuse, et les maisons salésiennes du littoral 
purent réparer leurs ruines. 

Quand dom Bosco voulut sortir, la foule, jusque-là retenue 
par l'ordre des cérémonies, forma autour de lui un cercle 
étroit, qui se déplaçait avec lui et ne consentait pas à se 
rompre. Tout le monde voulait le voir, le toucher, lui parler 
une fois encore. Il mit une heure pour arriver à la sacristie. 

« On s'explique cet enthousiasme de vénération, dit le 
journal auquel nous empruntons ces détails : tout près de 
nous, à Sampierdarena, une des maisons salésiennes exerce 
une telle influence chrétienne que, par le spectacle seul qu'elle 
nous offre, nous chéririons et admirerions l'œuvre de dom 
Bosco, lors même que nous ne connaîtrions pas le fonda- 
teur (*). » 

Cependant, plus dom Bosco approchait de sa fin, plus le 
surnaturel devenait en quelque sorte son élément naturel. 

Le 1" janvier 1886, quelques semaines avant de se 
mettre en route pour l'Espagne, recevant à l'Oratoire de 
Turin les quatre-vingts élèves environ qui formaient les 
classes de quatrième et de cinquième, il leur dit : « Je vou- 
drais bien avoir des étrennes à vous donner, car vous êtes la 
joie de ma maison. » 

Avisant à ces mois un petit sac de papier qui renfermait 
des noisettes : « Tenez, ajouta-t-il, en puisant dans le sac et 
en donnant une poignée du contenu à son plus proche voi- 
sin ; c'est bien peu de chose ! 

— Et il n'y en aura pas pour tous, pensa Técolier en rece- 
vant le cadeau. » 

Mais, à la surprise universelle, la distribution continua, et 
chacun reçut autant de noisettes qu'en pouvaient contenir ses 
deux mains réunies. 

Tout le monde étant enfin pourvu, on fit observer à l'ai- 
mable distributeur que trois ou quatre des élèves se trou- 
vaient absents. 

(1) Le Cilludino, de Gôaes, 22 avril 1887. 



— 308 - 

« Il ne serait pas juste qu'on les oubliât, » reprit dom Bosco. 
Il replongea la main dans le sac et en tira encore la part des 
absents. 

Lorsqu'on lui reparla de ce fait, il avoua que pareille chose 
lui était déjà arrivée pour des châtaignes, dans le temps où 
il faisait parfois lui-même la cuisine de ses enfants. Puis,' 
après un instant, son visage étant devenu très sérieux, il 
ajouta : 

« Une autre fois, il n'y avait que trois hosties dans le 
ciboire ; cependant j'ai pu donner la communion à toutes les 
personnes qui se sont présentées à la sainte table.... et il y 
en avait beaucoup (i). » 

(1) Despiwet, page 375, édition de 1888. 



:^'trïrï^^_- 



CHAPITRE XXVI. 

DERNIÈRES VISITES A DOM BOSCO. — DERNIERE CIRCULAIRE 
ET DERNIÈRES FONDATIONS. 



L'excursion à Gênes fut, croyons-nous, la dernière de do m 
Bosco hors de Turin. 

Dans Turin une des dernières, sinon la dernière, fut sa vi- 
site au restaurant Sogno, où l'attendaient neuf cents ouvriers 
des cercles catholiques du nord de la France, se rendant en 
pèlerinage à Rome, et qui avaient sollicité le honheur de le 
voir. 

Dom Bosco y descendit appuyé sur les bras de M. Léon 
Harmel et de dom Rua. Il s'arrêtait presque à chaque pas 
pour dire, des yeux plus que de la voix, combien il était 
heureux de retrouver d'anciens amis; l'attendrissement, au- 
tant que la faiblesse, lui coupait la parole. Prévenu que la 
salle n'avait pu les contenir tous, il s'assit à l'extérieur, de- 
vant la porte de l'étabUssement. 

Après quelques minutes de repos, et quand tous les pèle- 
rins furent réunis autour de lui, dom Bosco les bénit de 
toute son âme, eux et leurs familles absentes, puis, se sen- 
tant trop fatigué et trop ému, il chargea dom Rua de prendre 
la parole à sa place. 

Dom Rua remercia et félicita la France, la vraie, que dom 
Bosco, lui aussi, travaillait à refaire. « A cette France, dit-il, 
lui et ses œuvres doivent beaucoup. Il voudrait pouvoir lais- 
ser monter à ses lèvres le cri qui est au fond de son cœur • 



- 310 - 

Vive la France ! Gela ne lui est point permis; mais ce que 
personne ne pourra lui défendre, c'est de le jeter vers Dieu 
avec un élan de reconnaissance et de particulière affection. » 

Après cette allocution, chacun des pèlerins vint devant 
dom Bosco et lui baisa la main; on se mettait à genoux pour 
recevoir de lui une médaille de Marie-Auxiliatrice. Pendant 
cet émouvant défilé qui dura trois quarts d'heure, le vénéré 
vieillard ne cessait de faire les meilleurs souhaits : « Que la 
sainte Vierge vous protège et vous guide jusqu'au paradis! » 
et, s'il parlait à des prêtres : « Que Dieu vous accorde de lui 
donner beaucoup d'âmes ! » Un pèlerin de Chartres lui ap- 
prit qu'il connaissait dom Bellamy et qu'il l'aimait beaucoup. 
Dom Bosco retint par la main celui qui avait prononcé ce 
nom : « Mais alors, lui dit-il, si dom Bellamy est votre ami, 
vous êtes le mien, parce que moi aussi je l'aime beaucoup : 
il est mon ami et.... ti^ès mon bel ami. » Son bon sourire 
souhgna aimablement ce jeu de mots qui exprimait un senti- 
ment vrai. 

Pour écarter jusqu'à la possibilité d'une manifestation quel- 
conque, la municipahté avait déployé un luxe de pohce que 
le sérieux et la bonne tenue de la population turinaise ren- 
daient assez inutile : il y avait donc très peu de monde au 
Valentino. Un incident très remarqué, ce fut que des hommes 
de la pohce firent comme les autres, et vinrent s'agenouiller 
aussi pour recevoir une médaille. 

Dom Bosco, en regagnant l'Oratoire, rappelait avec un vif 
accent de reconnaissance les plus petits détails de cette scène 
pieuse; il recommanda de les donner à tous les coopérateurs, 
dans les bulletins publiés en différentes langues. « Pouvons- 
nous ne pas dire aussi, ajoute le Bulletin, que dom Bosco 
a reçu dans cette soirée des preuves nombreuses d'une géné- 
rosité devenue proverbiale? 11 faut qu'on sache bien et par- 
tout quelle longue et lumineuse traînée de foi laissent der- 
rière eux les pèlerinages de France. » 

Un correspondant d'un journal belge a raconté la visite qu'il 
fit, au mois de décembre 1887, à dom Bosco : 



— 311 



« Pour arriver jusqu'à lui j'eus à gravir d'innombrables es- 
caliers, et là, sous les combles, j'entrai dans une très modeste 
chambre. J'y remarquai toutefois deux magnifiques tableaux 
à la plume, qui attestent que si l'Institut a pour but de former 
des artisans, on y rencontre aussi des artistes. Je me trouvais 
en présence des principaux collaborateurs du fondateur, l'un, 
le révérend dom Rua, son vicaire général, et l'autre, le révé- 
rend dom Durando, son assistant. Le premier, jeune encore, 
dans lequel on reconnaît de prime abord l'homme d'action, le 
second, dont la figure ascétique rappelle singulièrement les 
traits émaciés de saint Vincent de Paul. 

» Comme l'antichambre était pleine de visiteurs où se con- 
fondaient toutes les classes de la société, dom Durando eut 
l'obligeance de me faire passer dans sa cellule. En y péné- 
trant, je fus tout à fait saisi de voir un pareil dénuement. 
Bien des pauvres sont mieux logés et mieux meublés que cet 
éminent religieux, et je me dis à part moi que l'état-major 
salésien se contentait pour logis d'un corps de garde. L'expres- 
sion est peu révérencieuse sans doute, mais c'est l'impression 
qui me vint à l'instant même. Et voilà comment vivent les 
chefs de ces communautés rehgieuses, dont les richesses fa- 
buleuses et l'avidité légendaire fournissent un thème inépui- 
sable aux déclamateurs des parlements ou des cabarets. Plus 
laborieux que des manouvriers, plus pauvres que les pauvres 
eux-mêmes, ils peuvent répéter cette parole de l'Apôtre : « De 
l'or et de l'argent, je n'en ai pas, mais ce que j'ai, je te le 
donne : Lève-toi et marche ! » 

» Enfin j'allais avoir le bonheur de pouvoir aborder dom 
Bosco. Le cœur me battait un peu plus qu'en approchant des 
puissants du monde, en pensant que j'allais me trouver en 
présence d'un de ces hommes que Dieu se plaît à susciter à 
certains moments pour montrer ce que sont et ce que peuvent 
les saints. 

» La sainteté — que de gens éclairés ce mot fait sourire ! 
Et cependant, même au point de vue humain, les saints 
ont joué un rôle immense dans la vie des peuples. Qui oserait 



— 312 - 

dire, par exemple, que l'influence sociale d'un saint Vincent 
de Paul n'a pas été autrement profonde, autrement durable et 
surtout autrement heureuse que celle d'un Richelieu ou d'un 
Mazarin? Qui oserait dire que l'initiative providentielle de 
dom Bosco dans cette épineuse question ouvrière, si elle 
vient à se généraliser, n'apportera pas des solutions inespé- 
rées? 

» Tout en faisant ces réflexions, mon tour d'entrer arriva. 
Je jetai un rapide coup d'œil dans la chambre aussi pauvre- 
ment, aussi misérablement meublée, devrais-je dire, que pos- 
sible, et j'aperçus avec émotion un vénérable vieillard, assis 
sur un canapé usé, courbé par l'âge et les labeurs d'un long 
apostolat. 

» Ses forces défaillantes ne lui permettaient plus même de 
se tenir debout, mais il releva la tête, qu'il tenait inclinée, 
et je pus voir ses yeux un peu voilés, mais pleins encore d'une 
intelligente bonté. Dom Bosco parle parfaitement le français; 
sa voix était lente et marquait un certain efl'ort, mais il s'expri- 
mait avec une remarquable netteté. Je trouvai chez lui un 
accueil d'une simplicité chrétienne, à la fois digne et cor- 
diale. Ce qui me toucha bien profondément, ce fut de rencon- 
trer chez un vieillard presque moribond et sans cesse assailli 
de visiteurs, un intérêt aussi sympathique, aussi vrai, pour 
ceux qui l'approchent. 

» En quels termes émus il me parla del'évêque de Liège et 
de son zèle ardent pour les œuvres ouvrières ! Chez dom Bosco 
l'épée a usé le fourreau, mais quelle force d'âme encore dans 
ce corps débile ! Avec quels accents d'intime regret il déplo- 
rait que sa faiblesse ne lui permît plus de se dévouer active- 
ment à la direction de ses innombrables œuvres ! Et cepen- 
dant qui plus que lui a le droit d'entonner avec confiance le 
cantique du saint vieillard Siméon : Nunc dimittis servum 
tuum in pace ? La discrétion m'obligeait malheureusement à 
abréger beaucoup plus que je ne l'aurais désiré cette émou- 
vante entrevue avec un homme que Dieu a visiblement marqué 
de son sceau et qui, dans peu de jours peut-être, ira recevoir 



— 313 — 

ces magnifiques récompenses promises à ceux qui ont com- 
battu le bon combat ! 

Permettez-moi de recommander instamment à ceux de vos 
lecteurs qui se rendent en Italie la visite de l'Institut de la via 
Cottolengo. Ils en sortiront émus, ravis et songeurs, et se ré- 
péteront avec une intime conviction : Là est la vérité; là est 
la vie, là est la solution de ces formidables questions sociales 
que le sphinx du xix* siècle pose aux hommes d'Etat et aux 
penseurs, — car il est écrit : « Cherchez d'abord le royaume de 
Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. » 

» J. B. (1) » 

Déjà depuis longtemps l'existence du saint patriarche sem- 
blait ne plus tenir qu'à un fil. En 1884, le docteur Gombal, de 
MontpeUier, appelé pour l'ausculter, l'avait examiné minu- 
tieusement, durant une heure entière, et avait terminé son 
examen par cette déclaration : « On est libre de raconter des 
choses merveilleuses de dom Bosco. Pour moi, le plus grand 
miracle est qu'il puisse vivre, usé comme ill'est. Il ressemble 
à un vêtement qui ne tient plus, à force d'avoir été porté, et 
qu'on devrait renfermer soigneusement dans un meuble, si 
on veut le conserver encore un peu de temps. » 

Malgré cet excès de faiblesse, dom Bosco n'acceptait au- 
cune trêve avec les immenses solhcitudes que lui imposaient 
ses œuvres. Former des projets et en poser les jalons avec 
une sûreté de coup d'œil étonnante, assister avec une persé- 
vérance surhumaine à toutes les déhbérations du Chapitre; 
lire, apostiller toutes les lettres qui lui arrivaient si nom- 
breuses chaque jour, y répondre parfois de sa main; retenir 
la direction immédiate de la pieuse Société salésienne; se 
montrer enfin l'âme de toutes choses : tel'est le prodige que 
le Père présenta à ses enfants jusqu'au terme de sa vie. 

Sa mémoire était restée souple et fidèle comme aux plus 
beaux jours de sa jeunesse ; il suffisait de prononcer devant 
lui le nom d'une personne avec laquelle il avait été en rap- 

(1) Gazette de Liège, supplément du 5 janvier 1887. 



- 314 — 

ports ou d'une de ses maisons : il retrouvait immédiatement 
les moindres détails concernant la personne, et la situation 
exacte des affaires de la maison. 

Nous croyons devoir reproduire ici en entier sa dernière 
circulaire à ses coopérateurs et coopératrices. Elle est longue, 
mais elle fixe, à peu de chose près, l'état de la Société salé- 
sienne au décès du fondateur; de plus, elle respire jusqu'au 
bout ce que l'avenir appellera l'esprit de dom Bosco, zèle, cha- 
lité, douceur : saint François de Sales doublé de saint Vin- 
cent de Paul, comme nous l'avons dit déjà; nous avons la 
confiance qu'on la trouvera courte : 



LETTRE DE DOM BOSCO AUX COOPÉRATEURS SALÉSIENS. 

« Généreux et bien chers Coopérateurs, 
» Ma santé chancelante ne me permet pas de vous écrire 
aussi longuement que mon cœur le souhaiterait; mais je ne 
puis me résoudre à ne point vous adresser, cette année en- 
core, la lettre prescrite par notre règlement, pour m'entrete- 
nir quelque peu avec vous : n'êtes-vous pas les bienfaiteurs 
de mes enfants, et n'est-ce pas vous qui soutenez avec une 
infatigable charité les œuvres confiées par Dieu à la pieuse 
Société de saint François de Sales? Et que dois-je vous dire? 
Je vous inviterai tout d'abord à réciter avec moi au moins un 
Pater, Ave et Bequiem aeternam pour plus de 1,000 coopéra- 
teurs et coopératrices, retournés à Dieu dans le cours de 
l'année qui s'achève. Je vous demanderai de remercier avec 
moi le Seigneur de ce que, parmi tant de victimes delà mort, 
il a eu la bonté de nous épargner et de nous faire voir un 
nouvel an. Réjouissons-nous aussi ensemble, pleins d'une 
sainte allégresse, des bonnes œuvres sans nombre qu'avec 
le secours d'en haut nous avons pu accomplir pour le salut 
des âmes et pour le plus grand bien de la société. Apprenez 
enfin que ce qui nous reste à faire semble se multiplier à 
mesure que grandissent nos efforts : c'est vous dire que la 
raison et la rehgion exigent de nous une bonne volonté plus 



— 31o — 

entière, des sacrifices plus généreux, et une somme plus con- 
sidérable que jamais de charité efficace. 

COUP UŒIL RAPIDE SUR L'ENSEMBLE DES PRINCIPALES ŒUVRES 
ACCOMPLIES PENDANT L'ANNÉE 1887. 

» Le Bulletin salésien vous a fait connaître, dans l'ordre 
de leur accomplissement, les principales œuvres auxquelles 
nous avons consacré l'année qui vient de finir ; je crois néan- 
moins utile de les grouper sous vos yeux comme en un 
tableau qui vous donne une vue d'ensemble. 

» La première et la principale est la consécration de l'église 
du Sacré-Cœur de Jésus à Rome. La splendeur des rites 
sacrés, la présence de nombreux prélats et membres du Sacré 
Collège, le choix de musique classique, rien n'a manqué à 
cette inauguration solennelle ; mais ce qui m'a causé la plus 
grande joie, c'est la pleine satisfaction de notre saint-père 
Léon XIII, qui m'avait confié, dès le commencement de son 
glorieux pontificat, le soin d'édifier ce monument. 

» A Vallecrosia, près de Bordighera, on a réparé les dégâts 
causés à la maison de Marie-Auxiliatrice par le tremblement 
de terre du 23 février dernier. 

)) Il a fallu reprendre presque depuis les fondements la 
construction entière, qui était devenue à peu près inhabi- 
table; les dortoirs, les classes et le clocher de l'éghse ont 
exigé de sérieuses et longues réparations : l'édifice pourra 
être livré au culte le 1 8 décembre. A Mathi (près Turin) on a 
exécuté à l'usine à papier des travaux importants qui feront 
monter à 4,000 kilos par jour la fabrication, actuellement de 
1,500 seulement; cet accroissement de production, en per- 
mettant d'abaisser le prix de vente, viendra en aide à la 
presse cathohque. 

» A Catane (Sicile), nous avons fait l'acquisition d'une pro- 
priété dite Villo. Piccioni. Elle comprend environ 8,000 mètres 
de terrain, et une humble maisonnette, destinée à céder la 
place à une vaste construction pour un Oratoire et une école 



— 316 — 

professionnelle. La charité généreuse de la noble cité ne nous 
fera pas défaut : c'est l'instrument dont se servira la Provi- 
dence pour ouvrir un asile de plus aux enfants du peuple, à 
qui on enseignera, avec le moyen de gagner honorablement 
leur pain, le secret de devenir l'appui de leurs familles et 
d'honnêtes citoyens. La ville sera la première à ressentir les 
heureux résultats de cette institution. A Marseille, nous avons 
dû aussi acheter un lot considérable de terrain pour agrandir 
l'Oratoire Saint-Léon, devenu insuffisant; nous aurons par 
conséquent bientôt la consolation de pouvoir admettre un plus 
grand nombre d'enfants. Les mêmes mesures ont été prises 
pour donner une nouvelle extension aux maisons de Paris et 
de Lille, pour la France ; d'Utrera (Séville) et de Sarria-Barce- 
lone, en Espagne ; enfin de Faenza et Florence, en Italie. 

» A Trente (Tyrol) la haute bienveillance de Son Altesse le 
prince-évêque, le précieux appui du premier magistrat de la 
cité, et le concours de nombreuses personnes ecclésiastiques 
et laïques, toutes dévouées aux œuvres charitables, nous ont 
permis de faire une fondation, en acceptant la direction d'un 
orphelinat. L'entrée des Salésiens en Autriche ouvre la voie à 
de nouveaux étabhssements que la Providence et le zèle des 
catholiques ne tarderont pas, je l'espère, à semer en grand 
nombre dans le vaste empire. A Londres, la piété généreuse 
d'une noble dame nous a mis à la tête d'une école où se 
pressent environ deux cents élèves, garçons et filles ; en outre 
M*'' l'évêque de Southwark a confié aux Salésiens l'adminis- 
tration d'une paroisse d'environ 30,000 âmes, presque tout 
entière protestante; j'aime à espérer que le temps amènera 
de nombreuses conversions W. 

» Je dois à mes coopérateurs de leur faire connaître que les 
ouvriers de salut soutenus par eux ne négligent rien pour 
procurer la plus grande gloire de Dieu. 

» Dans différents pays, les autorités civiles leur ont rendu 
les témoignages les plus honorables. 

(1) Les catholiques compris dans le chiffre dcané plus haut sont très peu oom- 
breuz eacore : 2,000 à peine. 



— 3i7 — 

» A Catane (Sicile) et à Saint-Nicolas de los Arroyos, dans 
la République Argentine, c'est le choléra qui leur a fourni la 
précieuse consolation de porter aux victimes du fléau des 
secours spirituels et temporels; et le tremblement de terre 
qui a ravagé la Ligurie et en particulier la petite ville de Diano- 
Marina, les a trouvés au poste du dévouement. Dans ces deux 
circonstances ils ont pris un soin tout spécial des orphelins. 
Pour ce qui concerne l'Amérique, je serais certainement bien 
long si j'entreprenais de vous indiquer, même brièvement, 
tout ce que la protection divine et la charité catholique nous 
ont permis d'y opérer durant l'année qui vient de finir. En 
dehors des missions, dontje vais vous dire un mot aussi, les 
Salésiens ont ouvert à Conception du Chili une école profes- 
sionnelle, et disposé des résidences : à Punta-Arenas (Chili), 
à Chol-Malal et à Guardia-Pringles, en Patagonie (République 
Argentine). 

» Dans tous ces postes et ailleurs encore, on a construit des 
chapelles assez grandes pour servir à l'instruction des infi- 
dèles et pour assurer en même temps le service du culte. 

» Beaucoup de maisons, surtout les Oratoires et les écoles 
professionnelles, ont reçu des agrandissements considé- 
rables, grâce auxquels des centaines d'enfants ont pu trouver 
un abri; pour ne parler que des principales, je nommerai Pata- 
gones et Viedma sur les rives du Rio Negro, Paysandii dans 
l'Uruguay, et Saint-Paul de Nictheroy au Brésil. Les missions 
n'ont pas été négligées. M^"" Cagliero, vicaire apostolique de 
la Patagonie septentrionale et centrale, M^"" Fagnano, préfet 
apostolique de la Patagonie méridionale, se sont avancés, 
l'un jusqu'aux gorges des Cordillères, l'autre dans la Terre 
de Feu, au prix de fatigues inouïes et au miheu des plus 
graves périls, mais avec de grands et consolants résultats. 

» Les missionnaires ont eu en effet le bonheur de jeter le 
germe de la divine parole dans le sein d'une terre déshéri- 
tée; ils ont pu découvrir des tribus inconnues, étudier leurs 
mœurs et préparer, grâce à l'établissement de centres d'évan- 
gélisation, des conquêtes merveilleuses à la civiUsation, par 



— 318 — 

la foi que personne encore n'a portée à ces pauvres âmes. Je 
ne puis passer à un autre sujet sans offrir à mes bien-aimés 
coopérateurs mes plus vives actions de grâces pour leur 
inépuisable charité. Tout récemment encore, contraint par 
une nécessité particulièrement pressante, j'ai dû faire appel 
à leur générosité en faveur des missions salésiennes : il 
m'est doux de reconnaître que ma voix a été entendue ; les 
secours qui m'arrivent me réjouissent dans le Seigneur, parce 
qu'ils m'apportent le moyen de continuer la prompte diffu- 
sion de l'Evangile dans les plus lointaines contrées du monde. 

» Il y a quelques jours à peine, une expédition de huit 
Salésiens faisait route pour Quito, capitale de la République 
de l'Equateur. Leur premier soin sera d'ouvrir des classes et 
d'installer des atehers pour les enfants; mais ils ne tarderont 
pas à porter la lumière de la foi à des milliers de pauvres In- 
diens qui vivent au pied des Andes et ne connaissent pas 
encore les bienfaits de la civilisation chrétienne. 

n Enfin, je suis heureux de vous annoncer que la pieuse 
société dont vous faites partie à un titre si réel ne sera pas 
la dernière à concourir au spectacle qu'offre le monde catho- 
lique; cette joie sainte et filiale qui remplit tous les cœurs à 
l'approche du jubilé sacerdotal de Léon XIII, nous l'éprou- 
vons vivement, nous aussi, et nous avons cherché à la té- 
moigner dans la mesure de nos humbles forces. 

w Toutes nos maisons d'Europe et d'Amérique, et nos chers 
néophytes eux-mêmes, du fond de la Patagonie, ont réuni 
nombre d'objets précieux; l'évêque salésien les déposera lui- 
même au pied du trône auguste du Père commun des 
fidèles, avec notre hommage de profonde vénération pour ses 
vertus, d'inébranlable attachement à sa personne sacrée, et 
de vive allégresse en présence des gloires de ses noces d'or. 

NOUVELLES MAISONS Sç ŒUVRES DES FILLES DE MARIE-AUXILIATRICE. 

» Nos sœurs, appelées Filles de Marie-Auxihatrice, ont eu 
la consolation, elles aussi, d'étendre leurs œuvres en faveur 



— 319 - 

des enfants de l'autre sexe. Elles ont pris la direction de 
salles d'asile, ouvert des écoles, des ouvroirs et des patro- 
nages en huit endroits. En Italie, Gattinara, Torre di Baio, 
Parigliano, Pecetto Torinese et Mathi. 

» A Moncrivello et à Novare, la charité de deux zélées coo- 
pératrices a procuré aux sœurs deux vastes bâtiments qui 
seront bientôt aménagés pour re^cevoir de nombreuses élèves. 

» En Amérique, dans l'Uruguay, une noble famille de Mon- 
tevideo a fait une fondation complète àPaysandù; plusieurs 
centaines de petites filles fréquentent déjà le Patronage du 
dimanche et l'externat. 

» Les maisons des sœurs à Buenos-Ayres et à Patagones 
ont été agrandies; dans cette dernière, on a même recueilH 
quelques enfants de la Terre de Feu ; on les a instruites, puis 
baptisées, pour offrir à Dieu les prémices de ces malheureuses 
peuplades, perdues à l'extrémité du monde. 

» ABronte (Sicile), nos sœurs se sont prodiguées au chevet 
des cholériques; quelques-unes, pour l'amour de Jésus- 
Christ, n'ont pas hésité à s'installer dans le Lazaret, afin de 
soigner plus facilement les victimes du fléau. 

» Je n'ai fait qu'indiquer les principales œuvres accomphes 
par ceux à qui vous fournissez le moyen de travailler à la 
gloire de Dieu par le salut des âmes : le Bulletin vous en 
ayant donné tous les détails, je me suis dispensé d'y revenir; 
et puis j'ai hâte de vous parler d'une autre œuvre qui doit 
nous être particuhèrement à cœur, l'année prochaine. Ce 
coup d'œil, un peu rapide peut-être, jeté sur nos labeurs, 
vous permettra cependant de voir quelle abondance de fruits 
a produits votre charité. Secours temporels., éducation et ins- 
truction donnés à une foule d'enfants des deux sexes, recueil- 
hs à quelque titre que ce soit dans les oratoires, écoles pro- 
fessionnelles, patronages du dimanche, ouvroirs, classes 
quotidiennes et hebdomadaires, éghses et chapelles; nom- 
breuses conversions d'infidèles, à qui le missionnaire est allé 
porter, jusqu'aux terres inexplorées, la civUisation chré- 
tienne; la foi conservée chez tant de chrétiens d'Europe et 



— 320 — 

d'Amérique surtout, où chaque année le torrent de l'émi- 
gration amène par centaines de mille de pauvres gens qui, 
pour trouver le bien-être ici-bas, risquent toujours et perdent 
souvent leur héritage du ciel; ajoutez à ce résultat magni- 
fique le bien incalculable opéré par la publication incessante, 
et en quantités innombrables, de bons livres de tout genre, 
tous de nature à exciter l'esprit religieux et à nourrir la piété, 
vous aurez alors une idée générale, mais bien incomplète, 
du fruit de vos aumônes. Après Dieu, auteur de tout bien, 
c'est à vous que la Société salésienne doit la joie suprême 
d'avoir procuré le salut des âmes. Nous ne l'oublions pas, 
soyez-en sûrs, et nous demandons continuellement au Sei- 
gneur qu'il daigne faire retomber sur vous, en bénédictions 
abondantes, vos sacrifices de tous les jours en faveur de nos 
enfants, dont vous êtes la providence visible. 

ŒUVRES PROPOSÉES POUR L'ANNÉE i888. 

» Les entreprises que je devrais recommander à votre cha- 
rité, pour le cours de l'année qui commence, sont nombreuses 
et importantes; mais il en est une qui me tient à cœur d'une 
manière toute particulière. 

» Les fidèles peuvent maintenant jouir de l'église du Sacré- 
Cœur de Jésus à Rome; ils peuvent y entendre la parole 
divine, y recevoir les sacrements, y trouver enfin tous les se- 
cours de nature à entretenir et augmenter en eux la vie 
chrétienne. C'est beaucoup, sans doute, mais ce n'est pas 
tout. 

» Notre saint-père Léon XIII désire que l'Oratoire, com- 
mencé comme complément de l'église salésienne, soit achevé 
selon les proportions déjà réglées. L'étabhssement pourra 
recevoir au moins cinq cents élèves, qui représenteront les 
petits enfants de la Palestine accourant se grouper autour 
de la personne adorable de Jésus pour être comme eux bénis, 
instruits, dirigés dans le chemin de la vertu et formés pour 
le ciel. 



— 321 ^ 

» Cette œuvre est hautement réclamée par les circons- 
tances. Rome compte par centaines des enfants originaires 
de la ville ou venus d'un peu partout, que la pauvreté, l'état 
d'abandon ou les embûches des mauvais exposent aux plus 
grands dangers du corps et de l'âme. Beaucoup d'entre eux, 
parce qu'ils ne trouvent d'asile fixe nulle part, se livrent à 
l'oisiveté, grandissent dans le vice, et, après avoir fait leurs 
premières armes dans le mal, ont enfin maille à partir avec 
la justice et vont finir dans les prisons. D'autres, et ils sont 
nombreux aussi, accourus de divers points pour chercher du 
travail, se consolent de leur insuccès dans une honteuse 
inaction; entraînés par de mauvaises compagnies, ils perdent 
même cette religion qui a dans la ville éternelle son centre, 
d'oii elle répand sur le monde entier la vivifiante ardeur de 
ses rayons bienfaisants. Quel malheur qu'un pauvre enfant 
doive trouver le naufrage de sa foi et de ses mœurs précisé- 
ment dans cette Rome qui, par le Vicaire de Jésus-Christ, a 
illuminé et illumine encore, sanctifia et continue de sancti- 
fier les peuples ! Si des ruines de ce genre causent au Pape 
une douleur cruelle quand elles se produisent sur n'importe 
quel point de l'Eglise, elles l'affligent profondément quand 
elles se renouvellent constamment, comme sous ses yeux, 
sans qu'il puisse ni les prévenir ni y porter remède, quand 
surtout les victimes sont des enfants nécessairement légers 
et inexpérimentés, qui sont cependant l'espoir de l'Eglise et 
de la société. 

» Or il est en notre pouvoir de mettre un baume souverain 
sur cette blessure faite au cœur de Rome; nous pouvons, par 
le même acte, sauver de nombreux enfants, réconforter le 
courage du pontife romain, et consoler le Cœur de Jésus : 
vous avez deviné que l'érection de l'Oratoire projeté est le 
moyen de procurer ce multiple résultat. Il n'est plus permis 
d'en douter, après la parole du Pape ; et le zélé pontife a 
daigné me dire à ce sujet son sentiment formel dans l'au- 
dience particuhère que j'ai eu le bonheur d'obtenir en mai 
dernier. 

DOM BOSCO. 21 



— 322 — 

» Sa Sainteté venait d'apprendre avec plaisir l'inauguration 
de l'église du Sacré-Cœur. Après m'avoir chargé de remercier 
les Salésiens et les coopérateurs qui avaient contribué à la 
sainte et difficile entreprise, le saint-père ajouta : « Mettez- 
» vous maintenant à l'œuvre pour achever le plus tôt pos- 
» sible l'Oratoire déjà commencé, afin que nous ayons la 
» consolation d'y réunir et d'y sauver tant de pauvres en- 
» fants, en leur apprenant à devenir de bons chrétiens et 
» d'honnêtes citoyens. A cette fin, je vous bénis, vous et 
» tous ceux qui vous viendront en aide. » 

» Ces paroles du Vicaire de Jésus-Christ sont gravées au 
plus profond de mon cœur, et j'avais hâte de les livrer à vos 
méditations. 

» Il serait vraiment digne de votre zèle, en 1887-1888, 
d'honorer les splendides fêtes jubilaires de Léon XIII, en me- 
nant à bonne fin les œuvres principales qu'il vous a confiées^ 
à peine monté sur le siège de Pierre. La première est termi- 
née, et nous l'avons présentée au Souverain Pontife par la 
consécration solennelle de l'église du Sacré-Cœur, le 14 mai 
1887; c'était comme une mauguration du jubilé sacerdotal. 
Et maintenant, le nouveau monument sacré excite, avec tant 
d'autres merveilles de Rome, l'admiration des pèlerins qui y 
accourent de tous les points de l'univers. Quelle douce con- 
solation vous procurerait votre charité si, à la fin de l'année 
qui commence, nous pouvions couronner dignement ces fêtes 
des noces d'or et dire au saint-père : « L'asile que vous ap- 
peliez de vos vœux les plus ardents est prêt à sauver des 
enfants; plusieurs centaines de ces chers petits y ont trouvé 
jun abri protecteur; près devons et comme à l'ombre de votre 
chaire suprême, ils grandiront en vrais fils de l'Eglise et en 
bons citoyens, avec les plus sérieuses garanties de moralité, 
et préparés à toutes les luttes do la vie. » 

CONCLUSION. - QUATRE SOUVENIRS. 

» Je veux, en terminant, vous laisser quatre pensées en 



— 323 — 

guise de souvenir. Je remarque en premier lieu qu'une mai- 
son où l'aumône est en honneur ressemble à la mer. Le so- 
leil a beau, par l'évaporation, prélever sur elle un tribut con- 
sidérable : son immensité n'est pas amoindrie pour cela ; c'est 
que ces nuages, chargés d'eau, se résolvent en pluie, en 
neige, en glace, et après avoir, sous ces diverses formes, ar- 
rosé et fécondé la terre, se hâtent de rentrer, sous forme 
de fleuves, dans le sein de l'océan. 

» C'est exactement l'image de ce qui arrive à une personne, 
à une famille qui consacre ses biens, ou seulement son su- 
perflu, à procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain. 

» L'aumône de chacun peut n'être qu'une goutte : mais 
unie à tant d'autres, elle forme comme un nuage qui se résout 
en une pluie de bienfaits sur une infinité d'infortunes, sur 
les fidèles et les infidèles, sur des enfants en danger de se per- 
vertir, sur des familles, des populations, sur la société hu- 
maine tout entière. Et ces bienfaits ne sont jamais perdus. 
Ceux qui les reçoivent les reconnaissent par des prières, et 
ces prières ont une force particulière pour obtenir des grâces ; 
de plus, l'éducation religieuse et morale que permettent de 
leur donner les aumônes accumulées les forme à la vertu ; 
grandissant dans un bon milieu, ils prêchent plus tard sans 
efîbrt, dans leur vie publique et privée, la concorde et la paix ; 
le travail, l'industrie et le commerce profitent de cette trans- 
formation; les vols, les rixes, les rébelhons diminuent, et, 
pour ainsi dire, sans qu'il s'en doute, tout citoyen ressent les 
heureux eflets de cet état de choses et voit rentrer dans sa 
maison, en sécurité prospère, le centupjie de ce qu'il avait 
consacré aux œuvres de religion et de charité, 

» Le premier souvenir peut donc revêtir la forme suivante : 
Si nous tenons à prendre un soin véritable de nos intérêts spi- 
rituels et temporels, tâchons avant tout de soigîier les intérêts 
de Dieu, et procwons, par l'aumône, le bien temporel du pro- 
chain. 

» Le second souvenir me fournit l'occasion de vous rappeler 
qu'ordinairement, pour obtenir de Dieu une grâce par l'in- 



- 324 - 

tercession de la très sainte Vierge ou de quelques saints, on a 
coutume de poser à peu près une sorte d'ultimatum. « Si cette 
grâce m est accordée, je ferai telle aumône, telle offrande. » 
Ce mode de procéder, très permis, peut être employé; toute- 
fois, je ne-le crois pas de nature à obtenir promptement et 
avec certitude les faveurs divines, celles surtout qui nous 
tiennent plus à cœur. La note générale d'une demande ainsi 
faite est une défiance vis-à-vis de Dieu, de la très sainte Vierge 
et des saints invoqués. Il serait bien préférable et bien plus 
efficace de donner avant ce que nous voudrions offrir seule- 
ment après avoir obtenu la grâce sollicitée. 

)) Donner avant, c'est accomplir une bonne œuvre qui, fé- 
condée par la foi et la confiance en Dieu, a sur son cœur une 
puissance particulière. Donner aDan^ c'est obliger en quelque 
sorte Dieu, la très sainte Vierge et les saints à ne pas être en 
reste de générosité avec nous, qui nous sommes comme aban- 
donnés à leur bonté souveraine et à leur précieuse interces- 
sion. Donner avant, c'est procurer l'accomplissement des pa- 
roles de Jésus-Christ, qui recommande en ces termesl'aumône : 
Donnez, et on vous donnera : date, et dahitur vobis. Gomme on 
le voit, Jésus-Christ ne dit pas : Promettez de donner, et on 
vous donnera, mais bien : Donnez, vous autres, d'abord, et en- 
suite on vous donnera. 

» L'expérience démontre que ce moyen est extraordinaire- 
ment efficace pour obtenir les grâces les plus signalées; j'ai 
pu m'en convaincre des milliers de fois. 

» Voici donc le second souvenir : Si vous voulez obtenir 
plus facilement une grâce, faites d'abord vous-même la grâce, 
c'est-à-dire l'aumône aux autres, ava7it que Dieu ou la très 
sainte Vierge vous ait exaucé. Date, et dabitur vobis. 

» En troisième lieu, retenez bien que la loi de l'aumône en 
faveur de la religion et du prochain n'est pas seulement un 
conseil dont nous puissions nous dispenser sans porter tort 
à notre âme, mais que c'est un précepte véritable et rigou- 
reux, compris dans les commandements de la loi divine : les 
uns nous obligent à honorer Dieu et à l'aimer, les autres 



— 325 — 

nous font un devoir de l'amour du prochain. Le simple 
conseil, c'est l'abandon total de ce que l'on possède, 
comme le pratiquent les divers religieux, qui s'engagent à la 
pauvreté volontaire; mais il y a un précepte qui oblige à 
donner le superflu de son avoir, selon ce passage de l'Evan- 
gile : Quod superest date elèemosynam. EL c'est pour l'inob- 
servation de ce précepte que Jésus, au jour du jugement, dira 
aux réprouvés : Retirez-vous de moi, maudits, dans le feu 
éternel ! Et pourquoi ? Parce que vous n'avez pas fait l'aumône 
à qui en avait besoin. C'est pour n'avoir pas donné le superflu 
de ses biens au pauvre Lazare que, selon la parole de Jésus- 
Christ, le mauvais riche fut enseveli dans l'enfer : Mortuus 
est dives etsepultus est in inferno. Et ce sont ceux de qui les 
pauvres ne reçoivent rien que l'apôtre saint Jacques déclare 
avoir une foi morte, sans utilité pour le salut éternel. 

» Le même apôtre ajoute que la religion pure et immacu- 
lée consiste à pourvoir aux besoins des veuves et des orphelins, 
c'est-à-dire à accomplir les œuvres de miséricorde spirituelles 
et corporelles. Tous ces passages, comme les autres paroles 
de l'Esprit-Saint sur le même sujet, prouvent jusqu'à l'évi- 
dence que ne pas faire l'aumône selon ses moyens, est d'un 
chrétien qui ne l'est que de nom, d'un homme qui, au jour du 
jugement, entendra prononcer contre lui une sentence de con- 
damnation, d'un homme enfin qui aura beau apporter d'autres 
mérites : comme le riche sans miséricorde, à son tour il 
verra Dieu sans miséricorde pour lui. 

» Vous avez compris le troisième souvenir : Au moyen des 
œuvres de cliarité, nous fermons sous nos piif^ds les portes de 
l'enfer, et nous ouvrons celles du Paradis. Enfin, je dois vous 
dire que ma santé va déclinant à vue d'œil : je sens que je 
vous quitte, et je prévois le jour prochain où il me faudra 
payer mon tribut à la mort et descendre au tombeau. Si mes 
prévisions se réalisaient et si cette lettre doit être la dernière 
que vous recevrez de moi, voici le quatrième souvenir que je 
vous laisse : Je recommande à votre charité toutes les œuvres 
que Dieu a daigné me confier pendant frès de cinquante ans; 



— 32G — 

je vous recommande V éducation chrétienne de la jeunesse, les 
vocations ecclésiastiques et les Missions lointaines; mais je 
vous recommande aussi, et d'une manière toute 2^articulière, le 
soin des enfants pauvres et abandonnés qui, sur la terre, furent 
toujours la 'portion de ma famille la plus chère à mon cœur, 
et qui seront, je l'espère par les mérites de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, ma couronne et ma joie dans le ciel. Et mainte- 
nant, il ne me reste plus qu'à invoquer Dieu, afin qu'il daigne 
répandre sur vous, sur les vôtres et sur vos intérêts ses plus 
précieuses bénédictions ; si ma prière est exaucée, vous aurez 
une vie heureuse et pleine de mérites, couronnée, au jour 
fixé par Dieu, de la mort des justes. 

» A cet effet, les Salésiens et tous les enfants de nos mai- 
sons unissent tous les jours leurs prières aux miennes; et 
par l'intercession de Marie-Auxiliatrice et de saint François 
de Sales, nous avons la ferme et bien douce espérance de 
nous retrouver tous réunis au sein de l'éternité bienheureuse. 

» Ayez la charité de prier à votre tour pour moi, qui me dis 
avecla plus profonde reconnaissance, bien-aimés coopérateurs, 
» Votre serviteur très humblement dévoué. 

» Jean Bosco, prêtre. 
» Turin, 8 décembre 1887. » 

Après les fondations que mentionne sa dernière circulaire 
(à Rome, en Angleterre, en Autriche, à l'Equateur), dom Bosco 
eut la joie d'en inaugurer quelques autres qui furent le cou- 
ronnement de sa carrière. 

A Val-Salice, où il avait déjà un collège, il ajouta, en 1887, 
un séminaire pour les missions étrangères, et donna de ses 
propres mains, le 24 novembre, mais dans l'église de Marie- 
Auxiliatrice de Turin, l'habit ecclésiastique à trois élèves de 
ce séminaire, un Français, un Polonais, un Anglais, et au 
prince Auguste Czartorisky, héritier d'une des plus grandes 
familles de l'Europe. La cérémonie fut imposante, bien que 
le cardinal Alimonda, qui devait la présider, fût empêché pai 
la maladie. 



— 327 — 

Ce fut un moment solennel que celui où, après le chant du 
Veni, Creator, dom Bosco, debout, prononça d'une voix faible 
mais claire encore, ïexuat vos Dominus veterem hominem 
cum actibus suis : que le Seigneur vous dépouille du vieil 
homme et de ses actes mauvais; et l'un après l'autre, les 
jeunes apôtres vinrentrevêtir la soutane bénite par domBosco. 
L'assistance ne pouvait comprimer une vive émotion; et les 
enfants de l'Oratoire se voyaient déjà, dans un avenir plus ou 
moins éloigné, appelés à la même gloire apostolique. 

En France, la pieuse société salésienne prit en charge, au 
mois de janvier 1888, l'orphelinat agricole de Gevigney 
(Haute-Saône), don de M. Willemot, ancien président du con- 
seil général de ce département. Ayant perdu depuis 1838 son 
unique enfant, M. Willemot avait résolu de consacrer sa 
fortune aux orphelins. Après bien des difficultés surmontées, 
un contrat conforme à ses désirs fut passé, le 11 novem- 
bre 1887, entre lui et dom Albéra, supérieur de l'Oratoire 
salésien de Marseille, ainsi que dom Rua, au nom de dom 
Bosco. 

Les religieuses de Marie-Auxiliatrice fondèrent aussi vers la 
même époque, à Guines, près de Calais, une maison pour les 
jeunes filles. 

En Belgique, Mg»" Doutreloux, évêque de Liège, sollicitait 
depuis longtemps une fondation salésienne pour sa ville 
épiscopale. Le chapitre de la société, réuni à Turin le 8 dé- 
cembre 1887, ne voyait d'autre réponse à donner qu'un délai 
illimité, et dom Bosco était du même avis. Mais après une 
visite personnelle de l'évèque, il donna sa parole et fixa 
l'époque oîi ses enfants se rendraient à Liège. On se demanda 
quel était le mystère d'un tel changement d'idée chez un 
homme dont les déterminations, une fois mûrement prises, 
restaient généralement immuables. Faut-il en chercher la 
raison dans une échappée sur des vues ordinairement cachées 
aux conseils humains ? Dieu le sait. 

Enfin, en Angleterre, la maison projetée fut établie à 
Londres, quartier de Battersea, au milieu d'une population 



— 328 — 

ouvrière composée en majeure partie d'Irlandais. Cette fon- 
dation a pris le nom de maison du Sacré-Cœur de Jésus ; 
elle occupe l'emplacement où se trouvait jadis le jardin de 
Thomas Morus, l'illustre chancelier martyr. 

Dom Bosco surveillait et dirigeait tout cela, de son regard 
paisible et doux, du fond de son petit appartement de l'Ora- 
toire de Saint-François de Sales, sa première maison. Son 
appartement, composé de deux chambres étroites, à peine 
meublées, et d'une salle d'attente, s'ouvrait sur une petite 
galerie au midi. C'est là qu'il faisait encore quelques pas, 
au bras d'un de ses prêtres, depuis que ses jambes affaiblies 
lui refusaient leur service. Il se plaisait tantôt à sourire aux 
enfants, qui jouaient dans une des cours que dominaient ses 
fenêtres, tantôt à mesurer, sur des cartes appendues à la 
muraille, les infatigables progrès de ses missionnaires et de 
ses fondations diverses, dispersées bientôt par toute la terre. 
Lui-même se considérait comme un instrument passif entre 
les mains de la Providence : « C'est Marie-Auxiliatrice qui 
opère par dom Bosco, répétait-il souvent; sans elle dom 
Bosco serait un prêtre ignoré, enseveli dans la dernière 
paroisse du Piémont. » 

Son humilité avait quelque chose de naïf et ne ressem- 
blait point à celle des autres. Si on l'interrogeait sur cer- 
taines faveurs extraordinaires dont il avait été l'objet, par 
exemple sur il Grigio, le fameux chien, il confirmait les 
faits sans vantardise, mais sans fausse honte, sans nulle 
recherche ni coquetterie. Il souffrit que, de son vivant, non 
seulement son enfance et la vie admirable de sa mère, mais 
quelques-uns de ses miracles personnels fussent mis par écrit 
et publiés. On s'en est étonné parfois, on a même trouvé là 
un sujet de scandale; on s'est demandé s'il était sincèrement 
humble. C'est qu'on connaissait mal son extrême simplicité. 
« Mon cher ami, disait-il un jour à un de ses condisciples, 
si Dieu eût trouvé un prêtre plus petit, plus faible et surtout 
plus nul que doin Bosco, il l'eût à coup sûr chargé de cette 
œuvre. Pour moi, je devrais être desservant dans quelque 
pauvre hameau de montagne ; c'est tout ce que je mérite. » 



CHAPITRE XXVn. 

MORT DE DOM BOSCO. 



Plusieurs deuils successifs furent comme un avertissement 
pour dom Bosco. Les meilleurs de ses amis dans le monde, 
en dehors de ses enfants, le précédèrent de quelques mois 
ou de quelques jours seulement. Ce fut d'abord l'illustre abbé 
Jacques Margotti, directeur de VArmonia, le Louis Veuillot 
de l'Italie (^) ; ce fut ensuite l'éditeur parisien Josse, qui eut 

(1) Dom Bosco ne rencontra pas d'ami plus fidèle ni de défenseur plus intré- 
pide que M. MargoUi. En 1860, quand l'Oratoire eut les honneurs de la persécu- 
tion officielle, ce fut M. Margotti, qui, plus vivement traqué lui-même que nul 
autre, oublia ses propres dangers pour apporter les conseils et les encouragements 
au Valdorco. On lit dans le Bidletin salésien de juin 1887 : 

« La presse catholique de tous les pays porte le deuil de l'abbé Margotti; elle a 
loué la sagesse et la constance du champion autorisé, convaincu, éloquent, de la 
religion et du droit, du pape et de la patrie-, elle a retracé en termes émus les 
quarante années de labeur qui ont couvert de gloire ce prêtre admirable et procuré 
à l'Eglise, comme à la société civile, des bienfaits immenses. Pour nous, il fut un 
bienfaiteur, et nous ne sommes pas près de l'oublier. 

» Quand il pensait qu'une visite pourrait apporter un peu de joie à dom Bosco 
déjà souffrant, M. Margotti accourait, malgré ses propres infirmités, et passait au- 
près de son ami, des moments où il n'était pas seul à être heureux. Le lundi de 
Pâques a été le dernier de ces jours qui, en nous le faisant mieux connaître, nous 
le faisaient aimer davantage. 

» Il vint à l'Oratoire et causa longtemps cœur à cœur avec dom Bosco, lui offrant 
de nouveau, et pour la millième fois, son concours, ses ressources, son influence, se 
me'tant, en un mot, complètement à la disposition de notre Père. El comme dans 
le cours de sa vie, en qualité d'homme d'action, il en venait toujours aux actes, 
apprenant que dom Bosco se rendait à Rome pour la consécration de l'église du 
Sacré-Cœur, il voulut remettre une dernière aumône pour cette œuvre, qu'il avait 
appuyée de tout son pouvoir, avec un zèle plein d'aimables industries. 

» Il embrassa dom Bosco et lui souhaita prompt et heureux retour, sans se douter 
que cet adieu était le dernier. » Il mourut le 6 mai, fête de saint Jean ante portant 
Latitiam, qui est la fête des imprimeurs, et aussi un peu des journalistes. 



— 330 — 

le bonheur de mourir le 24 décembre 1887, en sortant du 
confessionnal; enfin, le 31 janvier, ce fut M. Colle de la Far- 
lède, dont le jeune fils, Louis-Fleury-Antoine, avait eu dom 
Bosco pour biographe. 

Dom Bosco les pleura et en conçut pour lui-même, nous ne 
dirons pas les plus sombres, car la mort ne l'effrayait pas, 
mais les plus vifs pressentiments, a Hâte-toi, disait-il à 
l'économe (on remarquera cette douce et paternelle familia- 
rité qui le faisait tutoyer tous ses enfants), hâte-toi de 
demander une concession pour ma tombe. » Afin de condes- 
cendre à ce désir plusieurs fois exprimé, on entama des 
négociations avec la municipalité de Turin; et comme elles 
traînèrent en longueur : « Si tu ne te hâtes pas davantage, 
ajouta-t-il sur un ton de plaisanterie qui lui était famiher, 
quand je serai mort, je me ferai porter dans ta chambre. î 

Ce fut sur ses instances pressantes que l'on fixa au mois 
de mai 1887 la consécration de l'église du Sacré-Cœur à 
Rome. A ceux qui lui opposaient l'état peu avancé des tra- 
vaux et le priaient de remettre la cérémonie à l'année sui- 
vante, il répondait invariablement : « Je sais tout cela, mais 
je veux voir l'église consacrée; si l'on difi'ère, je ne la verrai 
pas. » 

On parlait quelquefois en sa présence de son jubilé sacer- 
dotal, en 1891 ; mais alors il disait à ses plus intimes : « Vous 
êtes dans l'illusion ! » Une éminente bienfaitrice de ses 
orpheUns étant près de mourir et l'ayant fait appeler à son 
chevet : « Ah ! madame la comtesse, lui dit-il, vous deviez 
immoler deux veaux gras pour mon jubilé sacerdotal ; c'était 
convenu entre nous ; est-ce que vous allez faillir à la parole 
donnée ? Mais rassurez-vous, je n'ai pas le droit de vous re- 
prendre de manquer à ce rendez-vous de fête, car, de mon 
côté, je n'y serai pas plus fidèle que vous. » 

Enfin, au mois de novembre 1887, se trouvant au chevet 
d'un de ses prêtres gravement malade et déjà administré, il 
lui commanda de reprendre confiance : « Ton tour n'est pas 
encore venuj c'est un autre qui doit prendre ta place. » En 



— 331 — 

effet, le malade guérit, et le malade qui mourut ensuite le 
premier dans la maison, ce fut lui, dom Bosco. Circonstance 
plus remarquable encore : son lit étant peu commode pour 
les infirmiers, on le mit dans le lit même où il avait trouvé, 
moribond, le prêtre qu'il était venu consoler. Il ne pouvait 
prendre sa place plus complètement. 

En dehors des paroles de ce genre, dont la signification 
échappait le plus souvent et qui n'ont été comprises qu'après 
coup, la constante diminution de ses forces inspirait les plus 
justes appréhensions. 

Le 6 décembre, les missionnaires salésiens demandés par 
la répubhque de l'Equateur partaient pour leur lointaine des- 
tination. Dom Bosco voulut descendre à l'église pour présider 
la cérémonie des adieux. 

Soutenu par son secrétaire dom Viglietti et par l'abbé Festa, 
il prit place dans le sanctuaire, pendant le sermon de dom 
Bonetti. L'assistance entière se tenait debout pour le voir. 
Mais lorsque les chers voyageurs eurent défilé devant lui 
pour lui baiser la main, il faillit tomber, traversa la cour au 
milieu des acclamations des enfants, et rentra chancelant dans 
sa chambre. 

Le lendemain lui apporta une grande consolation, M*"" Ga- 
gliero arriva de Patagonie. Dom Bosco le reçut dans ses 
bras en pleurant, et aussitôt l'idée lui vint de réunir une 
dernière fois ceux de ses enfants, les aînés de l'Oratoire, qui 
pouvaient quitter pour quelque- temps les divers emplois 
parmi lesquels ils étaient dispersés. Il manda dom Cerutti, 
dom Branda, dom Albéra. En les attendant, ou à mesure 
qu'ils arrivaient, il semblait rajeunir, il plaisantait sur ses 
douleurs, et, parlant de son dos qui se voûtait de plus en 
plus, il répétait ces vers d'une chanson piémontaise ; 

schina, pôvra schina, 

T' as fini de porté bascina (t). 



(1) échine, pauvre échine, 

Tu as fini ie porter charge. 



— 332 - 

Depuis plusieurs années, les infirmités lui interdisaient de 
confesser tous les matins, comme il l'avait fait durant presque 
un demi-siècle ; mais il tenait à consacrer encore à ce minis- 
tère, qui était vraiment le sien, le soir du mercredi et celui 
du samedi. Après le curé d'Ars, personne peut-être, de 
nos jours, n'a autant confessé que lui. Le 17 décembre, une 
trentame de pénitents, la plupart des classes supérieures et 
en voie de déterminer leur vocation, se présentèrent dans 
son antichambre. L'abbé Festa, second secrétaire de dom 
Bosco, voulait les éloigner; mais lui, après avoir tenu conseil 
un instant avec lui-même, s'écria : « Laissez-les entrer : c'est 
la dernière fois ! » Il les confessa, et, effectivement, ce furent 
les dernières confessions qu'il entendit. 

Le 20 décembre, il voulut sortir encore; on le transporta 
dans son fauteuil jusqu'à une voiture, où dom Viglietti, son 
premier secrétaire, pt dom Bonetti s'installèrent à ses côtés. 
Devant l'église de Notre-Dame Auxiliatrice, un inconnu fit 
arrêter la voiture. C'était un brave homme de Pignerol, qui 
tenait absolument à parler à dom Bosco. A peme le véné- 
rable vieillard l'eut-il aperçu, qu'il le reconnut pour un de 
ses premiers enfants, un de ceux qu'il avait recueillis tout au 
début de son orphelinat. 

« Eh! lui demanda-t-il, comment vont tes affaires? 

— Tantôt bien, tantôt mal, répondit le paysan, mais je 
tâche d'être toujours un digne fils de dom Bosco. 

— Bravo, je te remercie. Dieu te récompensera, prie pour 
ton vieux Père ! » 

Et il le congédia en lui recommandant de sauver son 
âme. Puis se tournant vers son secrétaire : 

« Viglietti, lui dit-il, dès que nous serons rentrés à la 
maison, souviens-toi d'écrire ces paroles, qui seront pour 
vous tous : Que les supérieurs salésiens traitent toujours 
avec bonté leurs inférieurs, et surtout les gens de service! » 

On le conjurait de demander à Dieu sa guérison, mais il 
ne voulut jamais y consentir « Vous vous rappelez, disait-il, 
ce que je vous ai répété souvent lorsque j'étais en santé : 



— 333 — 

« L'unique sacrifice que j'aurai à faire à l'heure de la mort, 
ce sera de vous quitter. » Un de ses anciens élèves étant venu 
le voir de fort loin, avec son jeune fils, dom Bosco dit à 
l'oreille de dom Rua : « Ils ne sont pas riches, tu leur 
paieras leur voyage à tous deux en mon nom. » 

Nous avons déjà noté la plénitude avec laquelle il se don- 
nait à ses amis et à ses interlocuteurs; chacun le possédait 
si bien qu'il croyait le posséder sans partage. Un de ses fils, 
au sortir d'un entretien avec lui durant sa dernière maladie, 
disait plein d'émotion : « C'est donc moi, je le vois mainte- 
nant, c'est moi que le bon Père aimait le plus. — Dieu le 
sait! lui répondit un autre Salésien, mais, de mon côté, j'ai 
des raisons de penser que c'est moi. » Et tous les autres con- 
frères présents avouèrent qu'ils avaient pu croire, chacun 
pour soi, à une préférence analogue. Il n'y avait eu là ni 
calcul de la part de dom Bosco, ni exagération hypocrite; 
seulement l'amour paternel avait chez lui un rare développe- 
ment. L'amour paternel, l'amour le plus désintéressé qui soit 
sur terre, et, par suite, le plus parfait, est un fidèle reflet de 
l'amour universel du Créateur. De même que le Créateur 
veille sur chaque chose individuellement, sans perdre de 
vue l'ensemble de l'univers, de même l'amour paternel a ce 
doux privilège que, parmi les enfants, selon la belle expres- 
sion d'un poète : 

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier. 

Lorsqu'un père, lorsqu'une mère contemplent un de leurs 
enfants, c'est celui-là qu'ils préfèrent ; mais si leurs yeux ou 
leur pensée s'attachent à un autre, celui-ci absorbe aussitôt 
leur cœur. Puissance merveilleuse de concentration et de 
dilatation, simultanée en Dieu, successive dans l'homme ; 
sans cela, l'amour paternel serait trop parfait pour l'hu- 
manité ! 

Cependant, à la grande surprise des médecins, une amé- 
lioration se produisit dans l'état du malade le 1" janvier 
1888. Ses enfants respirèrent. M^"" Cagliero demanda l'autori- 



- 334 — 

sation de se rendre à Nice-en-Montferrat pour une cérémonie 
de prise d'habit. « Va, répondit dom Bosco, mais reviens, 
et ne tarde pas. » Un instant après, il dit à son secrétaire : 
« Cher Yiglietti, te souviens-tu pourquoi, lors du premier 
départ de Cagliero pour l'Amérique, je n'ai pas voulu te 
laisser aller avec lui? » 

Dom Yiglietti répondit par des larmes. 

« Bien, bien, reprit dom Bosco, je vois que tu t'en souviens, 
car je te l'ai annoncé dès ce temps-là : C'est toi qui dois 
me fermer les yeux. » 

Toute la ville de Turin, ou, pour mieux dire, l'univers 
catholique tout entier, se reprenaient à espérer avec les en- 
fants de dom Bosco. M^' Cagliero, de retour après quatorze 
jours, sollicitait, avec dom Branda, une nouvelle autorisation 
d'absence ; il désirait aller aux fêtes de Rome. « Non, attendez 
encore, répondit dom Bosco; attendez jusqu'à la Saint-Fran- 
çois de Sales ; alors, un autre vous commandera. » 

Le cardinal Alimonda, qui vint en personne plusieurs fois, 
le duc de Norfolk, l'archevêque de Malines, l'archevêque de 
Cologne, l'évêque de Trêves, l'archevêque de Paris, et un 
certain nombre d'amis piémontais ou de pèlerins étrangers 
qui se rendaient à Rome ou en revenaient, obtinrent succes- 
sivement la faveur d'approcher du vénéré malade. A l'ar- 
chevêque de Paris, il demanda avec instance sa bénédiction. 
Mgr Richard obtempéra à ce pieux désir, mais aussitôt il se 
jeta lui-même à genoux pour recevoir celle du Père des 
orphelins. 

« Oui, dit dom Bosco, je bénis Votre Grandeur, et je bénis 
Paris. 

— Et moi, s'écfia le saint archevêque, je dirai à Paris que 
j'apporte la bénédiction de dom Bosco. » 

Mais les médecins n'avaient jamais partagé l'illusion des 
Salésiens. Le docteur Fissore écrivait : « Dom Bosco est 
perdu. Il est atteint d'une affection cardio-pulmonaire; le foie 
est attaqué; la moelle épinière présente une complication qui 
engendre la paralysie dans les membres inférieurs. Cette 



- 333 — 

maladie n'a aucune cause directe ; elle est le résultat d'une 
existence usée par le travail; la lampe s'éteint faute d'huile. » 

Le 25 janvier, au lendemain de la visite de l'archevêque de 
Paris, dom Bosco tomba dans un délire intermittent, ou plu- 
tôt dans un assoupissement profond. Mais on l'entendait 
souvent prononcer avec amour quelque courte prière, ou 
murmurer le nom de quelqu'un de ses enfants ou des bien- 
faiteurs de ses œuvres. Le 27, on parlait autour de son lit de 
l'inscription à mettre sur la tombe de son digne ami, le comte 
Colle de la Farlède. Dom Rua proposait ce texte : Orphano tu 
eris adjutor : Tu seras l'appui de l'orphelin, M^"" Cagliero aurait 
préféré : Beatus qui intelligit super egenum et pauperem : 
Heureux qui sait secourir le pauvre et l'abandonné! Dom 
Bosco, qui paraissait ne prendre aucune attention à l'entre- 
tien, ouvrit les yeux et parvint à faire entendre, syllabe 
par syllabe, une sentence plus belle encore que toutes les 
autres, et qui peint si bien sa vie à lui-même et toute l'œuvre 
salésienne : « Vous graverez, dit-il : Pater meus et mater 
mea dereliquerunt me, Dominus autem assumpsit me : Mon 
père et ma mère m'ont abandonné, mais le Seigneur m'a 
adopté. » 

Le 29 janvier, fête de saint François de Sales, il reçut le 
saint viatique. Pendant plusieurs heures il élevait fréquem- 
ment les bras vers le ciel en disant : Fiat voluntas tua. Mais 
comme la paralysie gagnait peu à peu le côté droit, il con- 
tinua avec le bras gauche son acte de résignation, et lorsqu'il 
eut perdu complètement la parole, on le vit, durant tout le 
jour et la nuit suivante, employer le peu de forces qui lui 
restaient à lever sa main gauche; cette offrande muette était 
un spectacle de profonde édification. 

Le mardi 31 janvier, vers deux heures du matin, il entra 
en agonie. Joseph Buzzetti rappela en toute hâte les supérieurs 
majeurs qui s'étaient retirés très tard d'auprès de lui. Bientôt 
dans la chambre du mourant se trouvèrent réunies, on peut 
le dire, plus de personnes qu'elle n'en pouvait contenir; 
prêtres, clercs et laïques se serraient, à genoux, autour du 



— 336 — 

lit. Mais ici nous ne saurions mieux faire que de transcrire 
simplement le Bulletin salésien : 

« A l'arrivée de M^"" Gagliero, dom Rua lui cède l'étole et 
passe à la droite de dom Bosco. Alors, se penchant à l'oreille 
du bien-aimé Père : Dom Bosco, lui dit-il d'une voix étranglée 
par la douleur, 7ious sommes là, nous, vos fils. Nous vous 
prions de nous pardonner toutes les peines que nous avons pu 
vous causer; en signe de pardon et de paternelle bienveillance , 
donnez-nous une fois encore votre bénédiction. Je vous con- 
duirai la main et je prononcerai la formule. 

» Quelle scène de déchirante émotion ! Tous les fronts se 
courbent jusqu'à terre et dom Rua, rassemblant toutes les 
forces que lui laisse l'angoisse du moment, prononce les pa- 
roles de la bénédiction, en même temps qu'il élève la main 
déjà paralysée de dom Bosco pour appeler la protection de 
Notre-Dame Auxiliatrice sur les Salésiens présents et sur ceux 
qui sont dispersés sur tous les points du globe. 

» Vers trois heures, on recevait de Rome la dépèche sui- 
vante : Saint-père donne du fond du cœur la bénédiction 
apostolique à dom Bosco gravement malade. — Cardinal Ram' 
polla. 

» Monseigneur avait déjà lu le Proficiscere. 

» A quatre heures et demie, à notre église de Notre-Dame 
Auxiliatrice sonne V Angélus, que tous les assistants récitent 
autour du lit. Puis dom Bonetti suggère au vénéré malade 
une oraison jaculatoire qu'il avait répétée bien des fois les 
jours précédents : — Vive Marie! — Tout à coup le faible 
râle qui durait depuis une heure et demie cessa; et pour un 
instant la respiration redevint réguHère et tranquille. L'ins- 
tant fut bien court : ce dernier souffle s'éteignait : — Dom 
Bosco meurt ! — s'écria dom Belmonte. Ceux que la lassitude 
avait jetés sur une chaise accoururent aussitôt : M^"" Gagliero 
disait la prière suprême : Jésus, Marie, Joseph, je vous donne 
mon cœur, mon esprit et ma vie!.... Jésus, Marie, Joseph, 
assistez-moi dans ma dernière agonie!.... Jésus, Marie, Joseph, 
que j'expire en paix avec vous ! Le moribond poussa trois 



— 337 — 

soupirs à peine perceptibles : Dom Bosco était mort ! Il 
comptait 72 ans 5 mois et 15 jours. 

» La pendule marquait 4 heures 45. Dom Rua, prenant 
alors la parole, trouva dans sa filiale vénération pour dom 
Bosco la force de montrer aux assistants, en quelques mots 
entrecoupés, les sublimes enseignements de cette mort cou- 
ronnant une telle vie. M^' Cagliero, à son tour, d'une voix aussi 
peu assurée, entonna le Subvenite, sancti Dei, puis bénit la 
vénérable dépouille, en demandant pour l'âme qui venait de 

lia quitter le repos éternel. Il ôta ensuite son étole et en 
revêtit le défunt, à qui on joignit les mains pour y faire tenir 
le crucifix où s'étaient posées tant de fois, et avec une indicible 
ferveur, les lèvres du mourant. 

i » Le De profundis, récité à genoux, ne fut qu'un long san- 
glot. » 



DOM BOSCO, 



CHAPITRE XXVIII. 



FUNERAILLES DE DOM BOSCO, 



Le corps fut laissé toute la matinée sur le lit où il venait 
d'expirer ; il fut ensuite lavé et habillé, avec l'aide des infir- 
miers, par Enria, un des premiers enfants de dom Bosco, et 
depuis longtemps attaché spécialement à sa personne. Un 
photographe et un peintre furent autorisés à prendre les traits 
du défunt; c'est tout ce que les supérieurs voulurent per- 
mettre : la pensée seule de mouler ce visage vénérable leur 
semblait une profanation. La même délicatesse les fit s'op- 
poser à un embaumement. Un des médecins disait : « Je con- 
nais dom Bosco depuis longtemps ; son corps m'inspire un 
tel respect que je ne me sentirais pas le courage de le pro- 
faner. » 

La ville de Turin, instruite du douloureux événement, était 
sous une pénible et profonde impression. Beaucoup de maga- 
sins se fermèrent dès le matin ; ils portaient l'inscription 
suivante : « Fermé pour cause du décès de dom Bosco. » La 
foule assiégeait la porte de l'Oratoire et demandait avec ins- 
tances à contempler les restes de l'homme de Dieu, On ne put 
admettre d'abord que le personnel de la maison, ensuite les 
sœurs de Marie-Auxiliatrice et un petit nombre de personnes 
connues. Le corps, revêtu des ornements sacerdotaux violets, 
la barrette sur la tête et le crucifix entre les mains jointes, fut 
assis dans un fauteuil, au fond de la galerie située derrière la 
chapelle privée de dom Bosco. Quand on entrait dans cette 



- 340 — 

chapelle, la porte, ouverte à deux battants, laissait apercevoir, 
au fond de la galerie, le défunt adossé à la fenêtre qui a vue 
sur l'église de Saint-François de Sales. Les traits n'étaient 
nullement altérés, et sans la pâleur du visage et des mains 
qui tranchait sur le violet de la chasuble, on eût dit dom 
Bosco endormi et réjoui par une vision du ciel. Cette illusion 
n'était pas seulement celle de ses enfants; tous les visiteurs 
la partageaient; instinctivement on marchait sur la pointe 
des pieds pour ne pas le réveiller, en venant s'agenouiller 
devant lui et déposer un baiser de tendre vénération sur cette 
main blanche qui tant de fois s'était levée pour bénir. 

Dom Michel Rua, vicaire et successeur de dom Bosco, do- 
minant sa douleur par le sentiment du devoir, avait déjà 
télégraphié la triste nouvelle au souverain pontife, au cardi- 
nal Alimonda et aux diverses maisons salésiennes. En rece- 
vant la dépêche, Léon XllI leva les yeux au ciel et s'écria : 
« Dom Bosco è un santo, un santo, un santo C^)! » 

Dom Rua rédigea ensuite une lettre de part destinée aux 
coopérateurs salésiens et qui, tirée à 53,000 exemplaires (2), 
ne fut pas encore suffisante et n'arriva pas à tous. Cette circu- 
laire se terminait ainsi : 

« Avec le concours et les conseils de mes confrères, je suis 
sûr d'avance que la pieuse Société de Saint-François de Sales, 
soutenue par le bras de Dieu, forte de la protection de Marie 
Auxiliatrice et de la généreuse charité des coopérateurs salé- 
siens, continuera les œuvres créées par son vénéré et regretté 
fondateur, et en particuher l'éducation chrétienne de la jeu- 
nesse pauvre et abandonnée et les missions aux pays infi- 
dèles.... Salésiens, Filles de Notre-Dame Auxiliatrice, coopé- 
rateurs, chers enfants confiés à nos soins, nous n'avons plus 
notre bon Père au milieu de nous ; mais nous le retrouverons 
au ciel, si nous mettons en pratique ses conseils et si nous 
marchons fidèlement sur ses traces. » 

(1) Dom Rosrn esl un saint, un saint, un saint! 

{•2) :^2,000 pour rilalie, 13,000 pour la France, 8,000 pour les pays de langue 
«spajjQole. 



— 341 — 

Cependant la galerie intérieure était trop étroite pour rece- 
voir les visiteurs. L'église de Saint-François de Sales elle- 
même devait être à peine suffisante ; mais c'était la pre- 
mière qu'il eût édifiée; berceau de la pieuse Société, elle 
remplaçait le misérable hangar où il avait commencé son 
apostolat d'éducation populaire ; pouvait-on choisir un autre 
endroit pour y recevoir les derniers hommages du peuple à 
l'ami de ses enfants abandonnés? Et quelle prédication élo- 
quente que celle de ce pauvre prêtre endormi du sommeil des 
ouvriers qui succombent à la fatigue, au soir d'une vie pré- 
maturément usée par la charité ! Pouvait-on garder pour 
quelques privilégiés seulement ce doux et fortifiant spectacle? 
Le corps fut donc transféré, le 1" février au matin, dans le 
sanctuaire de l'église de Saint-François de Sales. 

Tandis que s'opérait le transport, la communauté assistait, 
dans la grande église de Marie-Auxihatrice, à une messe so- 
lennelle de Requiem, précédée de la récitation du rosaire et 
pieusement couronnée par une communion générale. 

A l'issue de cette cérémonie, les enfants et les ouvriers de 
l'Oratoire furent admis à visiter les restes vénérables de leur 
bienfaiteur. Le jour commençait à paraître, mais les tentures 
noires entretenaient une demi-obscurité qui eût imposé le 
recueillement, si le ■ besoin de prier n'eût pas été spontané 
dans tous ces cœurs. 

Sur l'autel, caché sous les draperies, se dressait une grande 
croix, l'unique espérance du bien-aimé défunt, qui était assis 
comme à l'ombre de l'instrument du salut. Autour de lui, 
des cierges nombreux; leur lumière douce laissait voir ce 
visage béni, où, après trente heures, la mort n'avait pas en- 
core mis son empreinte. 

Cependant les enfants se pressent dans la chapelle devenue 
trop étroite. A travers leurs larmes, ils cherchent à voir la 
chère apparition qui est là, devant eux, élevée de quelques 
degrés, dans le sanctuaire. 

Dans l'attitude d'un homme qui dort, la tête légèrement 
inclinée à gauche, les traits calmes, reposés, presque sou- 



— 3i2 — 

riants, les yeux légèrement entr'ouverts, mais dirigés vers le 
crucifix qu'il serre pieusement dans ses mains jointes, dom 
Bosco repose. Notre Père! Il était notre Père! répétaient dans 
un même cri douloureux ces mille cœurs brisés, et tous 
pleuraient à cette vue et à celle de cette chaire, de cet autel, 
de ce confessionnal, qu'il avait occupés durant tant d'années 
et où il ne reparaîtrait plus. 

Mais, malgré tout, le deuil avait je ne sais quel fond d'in- 
time allégresse. Les prières commencées pour dom Bosco pre- 
naient instinctivement une autre direction et se changeaient 
en prières adressées à lai. 

L'église de Saint-François de Sales fut ouverte au pubhc 
vers huit heures du matin. La grande cité s'ébranla tout en- 
tière pour venir saluer la dépouille du patriarche. Le cours 
Reine-Marguerite et celui du Yaldocco livraient passage à une 
foule immense et recueillie. La place de Marie-Auxiliatrice 
était encombrée d'équipages. Une multitude de vendeurs de 
journaux criaient et distribuaient par milliers ÏUnità catto- 
lica et le Corriere nazionale, tous deux pleins de détails sur 
le défunt et ornés de son portrait. On évalua à quarante mille 
le nombre des étrangers qui défilèrent dans la petite égUse de 
Saint-François durant cette journée de mercredi. 

Les précautions prises pour maintenir l'ordre permettent 
de croire que ce chiffre n'avait rien d'exagéré. Le comman- 
deur Voli, maire de Turin, en magistrat prévoyant, avait mis 
à la disposition de dom Rua de fortes escouades d'agents, tant 
pour les cours intérieures que pour les abords de la maison. 

Autour du fauteuil où dom Bosco recevait la dernière visite 
du peuple qu'il avait tant aimé, se tenaient, seuls autorisés à 
stationner et à s'agenouiller longtemps, les Pères salésiens, 
le clergé de Turin et les prêtres de l'hospice Cottolengo. Il y 
avait aussi quelques bancs disposés pour les vétérans de l'Ora- 
toire, dont plusieurs venus de loin, et qui ne pouvaient 
s'arr.'.cher à cette filiale et suprême entrevue avec celui auquel 
ils devaient tout. 

Ou lui faisait toucher des médailles, des chapelets; une 



- 3i3 — 

main pieuse et délicate glissa sous sa cnasuble une offrande 
pour ses orphelins, enveloppée dans un papier portant ces 
simples mots : « Bien-aimé dom Bosco, priez pour moi ! » 
Mais parmi les grâces obtenues, il en est une que nous devons 
mentionner W. 

La sœur Adeline Marchesi, religieuse de Marie-Auxiliatrice 
(Oratoire de Sainte-Angèle, via Gottolengo, 33, à Turin), était 
depuis quelque temps complètement aveugle, à la suite d'une 
attaque de goutte sereine. Les médecins jugeaient l'infirmité 
incurable. 

Adeline Marchesi se fit conduire à la chapelle ardente où 
reposait dom Bosco, dans l'église de Saint-François de Sales. 
En y arrivant, elle fut étonnée de distinguer d'abord des lu- 
mières, puis, entre celles-ci, la forme vague et, peu à peu, 
quelques traits du défunt. Enhardie, et quoiqu'on voulût la 
retenir, elle saisit la main droite du vénéré cadavre, qu'elle 
trouva docile et flexible, et la porta à ses yeux. À l'instant 
même elle recouvra pleinement la vue. 

Elle renvoya la personne qui l'avait amenée, resta aussi 
longtemps qu'on le lui permit, à remercier Dieu et son bien- 
heureux serviteur, et s'en retourna seule. Ses yeux sont de- 
puis parfaitement sains et clairs. 

Vers neuf heures du soir, après la sortie des étrangers, tous 
les enfants de l'Oratoire se rendirent auprès de la chère dé- 
pouille, pour faire la prière du soir. Lorsqu'elle fut achevée, 
dom Francesia adressa au jeune auditoire; toujours agenouillé, 
quelques mots qui allèrent remuer jusqu'au fond de l'âme 
maîtres et enfants. 

« Voyez-vous là, devant vous, notre ^bien-aimé père, avec 
» ce calme imposant du dernier repos, avec ce sourire qui est 
» resté sur ses lèvres? On dirait qu'il veuille encore vous par- 
)) 1er, et vous attendez presque qu'il se lève et vous fasse en- 
» tendre pour la dernière fois le son pénétrant de celte voix 



(1) Elle est alleslée par une lettre, en date du 12 avril, do la supérieure du cou- 
vent de Marie-Auxiliatrice, de Turin, sœur Thérèse. 



— 344 — 

» si chère.... Mais non, c'est bien fini!.... Il ne peut plus 
» vous les répéter, ces saints enseignements qu'il vous donna 
» si souvent. 

» Et c'est moi qui dois vous laisser ce dernier souvenir. 

Mais, dans ce sanctuaire où dom Bosco s'est sacrifié pour 

vous, que puis-je vous rappeler, sinon la dernière parole 

qu'il nous a léguée pour vous : Dites à mes enfants que je 

les attends tous en iJaracUs. » 

Pendant cette allocution bien courte, dcm Bosco, dans la 
sérénif.é de la mort, paraissait bénir une fois encore sa famille 
réunie autour de lui. 

On eut de la peine à emmener les enfants dans leurs dor- 
toirs : immobiles, ils paraissaient ne plus rien écouter, et ne 
pouvaient se résoudre à quitter ce père si bon, qu'ils ne de- 
vaient plus revoir ici-bas. 

Des prêtres et des coopérateurs salésiens passèrent la nuit 
dans la chapelle ardente. A l'aube du jeudi 2 février, le corps, 
revêtu des ornements sacrés, fut déposé dans trois cercueils : 
le premier, oii il repose, est en zinc capitonné de soie; le se- 
cond, enfermant le premier, est en plomb, et le troisième, 
enveloppant le tout, en chêne avec vis, poignées et orne- 
ments en bronze doré; sur le couvercle s'étend une large 
croix. 

On ne le ferma point immédiatement, afin d'attendre les di- 
recteurs des Oratoires de France. 

La messe des funérailles fut chantée dans l'église de Marie- 
Auxiliatrice. Dès le point du jour, le cours Reine-Marguerite 
fut sillonné par une foule considérable se dirigeant vers cette 
église. Dans la rue Gottolengo, les gardiens de la paix, les 
agents de police et les gendarmes avaient fort à faire pour 
contenir et pour ainsi dire endiguer ce flot de peuple qui 
grossissait à vue d'œil. Les voitures ne pouvaient plus avan- 
cer. A la porte de l'Oratoire, les gendarmes ne réussissaient 
qu'à grand'peine à frayer un passage aux amis du défunt, aux 
coopérateurs et coopératrices. 

Les places qui étaient destinées à ceux-ci dans l'église se 



— 343 — 

trouvaient occupées dès le grand matin; autour du catafalque 

étaient rangées les filles de Marie-Auxiliatrice; des chaises 
avaient été réservées pour quelques invités de distinction. 
Mais au dehors, dans la cour, restaient debout un grand 
nombre d'étrangers en habit de voyage; c'étaient des pèle- 
rins français, suisses ou irlandais, les uns se dirigeant sur 
Rome, les autres en revenant après avoir assisté aux fêtes 
jubilaires, mais tous ayant modifié leur itinéraire pour assis- 
ter aux derniers honneurs rendus à dom Bosco. Le silence 
était universel, le recueillement profond ; seul, un murmure 
confus, à peine perceptible, arrivait de la rue, exprimant Is 
désir de tout un peuple de s'associer à une démonstration de 
filial amour. 

Un peu après neuf heures, une psalmodie encore éloignée 
annonça l'arrivée du corps. Bientôt une porte latérale s'ouvrit, 
et l'on vit apparaître les ecclésiastiques qui portaient ou ac- 
compagnaient le cercueil de leur père. Parmi eux se trou- 
vaient trois curés des paroisses de Turin, tous trois enfants 
de dom Bosco '0, et plusieurs chanoines élevés également 
par lui. Quand la porte se fut refermée, d'innombrables 
flambeaux, ornés des armes de la Société salésienne et char- 
gés de couronnes, s'allumèrent en un clin d'œil; une longue 
file d'enfants de chœur déboucha de la sacristie; les mi- 
nistres sacrés suivaient lentement et la messe commença. 
Célébrée par Ma^ Cagliero, elle avait été aussi composée par 
lui, et ceux qui la chantaient, avec des larmes dans la voix, 
étaient tous des enfants du vénéré père; c'était une véri- 
table fêle de famille que ce deuil triomphal où l'espérance et 
les joies célestes surmontaient la douleur d'une séparation 
terrestre et momentanée. 

A deux heures, avant de faire souder le cercueil, le pro- 
cès-verbal suivant, après que lecture en eut été donnée à 
haute voix, fut scellé dans une bouteille de verre et déposé 
sous les pieds du défunt : 

0) Les théologiens Reviglio, curé de Saial-Âugustin, Piano, curé de la Gran 
Madré di Dm. cl Muriano, curé da Sainte-Thérèse. 

DOji nosco. 22* 



— 346 — 

« Les soussignés certifient que dans ce cercueil repose la 
dépouille mortelle de dom Jean Bosco, prêtre, fondateur de 
la congrégation de Saint-François de Sales, des filles de Marie- 
Auxiliatrice et des Coopérateurs salésiens. Il naquit à Gastel- 
nuovo d'Asti, le 15 août 1815, de François et de Marguerite 
Occhiena, et mourut d'une consomption lente de la moelle 
ôpinière, comme il résulte du bulletin de décès remis au Mu- 
nicipe et signé du médecin traitant, le docteur Albertotti, le 
31 janvier 1888, à 4 heures 3/4 du matin, quelques minutes 
après VAyigelus, qui parut la voix de la Vierge Auxiliatrice 
l'appelant au ciel; sur la fin de l'année neuvième du glorieux 
pontificat du très sage pape Léon XIII, sous l'épiscopat de 
S. E. le cardinal Alimonda, archevêque de Turin, et sous le 
règne de Humbert P"" de Savoie, notre souverain. 

» L'histoire dira la charité et le zèle admirable, les fonda- 
tions diverses, la grandeur de l'héroïsme des vertus, la vie 
entière de l'illustre défunt et le deuil public causé par sa 
mort. 

» Le cadavre est revêtu de la soutane et des ornements 
violets, comme pour célébrer la sainte messe. 

» Le cercueil renferme, avec le présent parchemin, et scel. 
lées également dans un étui de verre, trois médailles de 
Notre-Dame Auxiliatrice et une autre médaille commémora- 
tive du jubilé sacerdotal de Léon XIII. 

» Restes précieux, objets de si douloureux regrets et ar- 
rosés de tant de larmes, reposez en paix jusqu'au jour où la 
trompette de l'ange vous appellera, vous aussi, à l'éternité 
de la gloire; que l'âme dont vous étiez animé veille sur nous 
des splendeurs des cieux, où nous avons la douce persuasion 
de la savoir déjà heureuse en Dieu et en Marie, qu'elle aima 
d'un si grand amour et en qui elle eut toujours la plus iné- 
branlable confiance. 

» Turin, 2 février 1888. » 

(Suivent les signatures des docteurs Albertotti et Bestente, et de 
plusieurs supérieurs de la Congrégation salésienne.) 



— 3i7 — 

Pour la dernière fois, les quelques personnes admises à la 
triste cérémonie purent contempler les traits de ce père bien- 
aimé, et baiser cette main bénie, parfaitement souple encore; 
puis le couvercle fut soudé. 

C'est sous l'église de Notre-Dame Auxiliatrice et dans un ca- 
veau préparé tout exprès que les enfants de dom Bosco avaient 
compté garder ses saintes dépouilles. Mais les généreuses et 
pieuses traditions de la maison de Savoie ont fait naufrage au 
milieu des ambitions politiques, et le roi d'Italie n'a plus, à 
l'égard de la révolution antichrétienne, son associée, la aère 
indépendance du petit roi de Sardaigne. L'autorisation fut de- 
mandée; le gouvernement, avec une expression de regret sin- 
cère sans doute, mais inexorable, la refusa. Le choix du 
chapitre salésien se porta alors sur la maison de Val-Salice, 
près de Turin, dans laquelle dom Bosco a installé son sémi- 
naire des missions étrangères. Bien que Val-Salice soit tout 
à fait en dehors de l'enceinte de la ville, le bon vouloir offi- 
ciel s'attardait encore en une telle série d'hésitations, qu'on 
dut prévoir le cas où les restes mortels du plus illustre peut- 
être des enfants du Piémont contemporain seraient dirigés 
sur une autre maison, mais hors de l'Italie. Dès que la possi- 
bilité d'un semblable projet fut connue, la perspective de l'effet 
qu'un exil aussi inattendu pourrait produire sur le patrio- 
tisme des masses encore croyantes fit tomber les oppositions; 
le permis d'inhumer fut libellé pour Val-Salice. 

Mais le caveau ne se trouvant pas immédiatement prêt, le 
corps dut être ramené à l'église, le cortège des obsèques 
revint donc à son point de départ. 

Il se mit en marche à 3 heures 1/2. 

L'assistance a été évaluée par les journaux à cent ou cent 
dix mille personnes, et l'on peut croire que ce chiffre est 
plutôt inférieur à la réalité : sur une longueur de deux kilo- 
mètres, le cortège funèbre défila constamment entre deux 
rangées profondes de spectateurs attendris, tous dans une atti- 
tude aussi respectueuse que le permettait le peu déplace dont 
chacun disposait ; la largeur des avenues regorgeait de monde, 



— 3i8 — 

les arbres en étaient garnis, et les fenêtres des maisons, 
chargées jusque sur les toits. On sait qu'en Italie les balcons, 
qui remplacent un corridor intérieur, sont prodigués même 
dans les plus humbles demeures et se changent, à l'occasion, 
en tribunes commodes pour tous les spectacles du dehors. 

Les jeunes filles des écoles primaires et de l'école supé- 
rieure de Marie- Auxiliatrice ouvraient la marche ; venaient 
ensuite les garçons et jeunes gens des patronages des di- 
manches, puis les élèves de l'Oratoire de Saint-François de 
Sales et de la maison de Saint-Jean l'Evangéliste, partagés 
par classes et par ateliers ; ensuite les anciens élèves de dom 
Bosco : professeurs et artisans, hommes de lettres et avocats, 
magistrats et mihtaires, industriels et simples ouvriers, tous 
s'avançaient côte à côte, mêlés comme au temps de leur jeu- 
nesse, et retrouvant la sainte et durable amitié des jours de 
leur formation chrétienne, beaux jours qu'ils avaient dus à 
leur père et éducateur commun. 

On ne pouvait voir sans émotion ces milliers d'enfants de 
dom Bosco, la plupart encore tout jeunes, mais quelques-uns 
la tête déjà grisonnante, garder un silence absolu et s'avan- 
cer, tous découverts, malgré le froid, tous priant ou repassant 
en eux-mêmes leurs souvenirs. Parmi ceux qui atteignaient 
l'âge où les rêves d'avenir cessent et où l'on aime à vivre 
dans Le passé plus que dans le présent, plus d'un cheminait 
encore en pensée, sur la route des Becchi, en compagnie de 
l'aimable et infatigable père; ou bien il se revoyait récitant 
devant lui une leçon apprise avec amour, pour lui faire plai- 
sir; ou bien encore il se sentait pressé entre ses bras et sa 
poitrine, au confessionnal, et épanchant son cœur dans son 
cœur. 

Tous les membres du clergé et des ordres religieux de 
Turin et des environs qui avaient pu venir, le grand sémi- 
naire, toutes les œuvres catholiques, un nombre immense de 
coopéraleurs et coopératrices suivaient le cercueil. Celui-ci 
était porté par huit salésiens et immédiatement précédé de 
trois évêques : M^"" Cagliero, M^*" Leto, évêque de Samarie, et 



- 349 — 

M^"" Bertagna, auxiliaire du cardinal de Turin. Sur le drap noir 
qui recouvrait la bière on avait disposé les ornements sacer- 
dotaux et les deux médailles d'or décernées à l'apôtre de la 
jeunesse par la Société de géographie de Lyon et par l'Aca- 
démie de Barcelone. 

A mesure que passait la vénérable dépouille, beaucoup 
tombaient à genoux, mais tous s'inclinaient, tête nue, et répé- 
taient l'exclamation de Léon XIII : « Dom Bosco, un santo ! 
un santo! » 

L'Italie gouvernementale n'était représentée que par l'éta- 
lage de la police, mais les pauvres abondaient, et aucune des 
institutions charitables et populaires ne manquait à cette 
grande solennité funéraire. 

Etait-ce bien un cortège de deuil ? N'était-ce pas plutôt un 
triomphe ? Le second mot rendait seul convenablement l'im- 
pression universelle. Sans-jdoute on allait rendre à la terre, au 
silence, et peut-être tôt ou tard à l'oubli, les membres mor- 
tels de l'homme qui fut dom Bosco ; mais cet homme était 
plus vivant que jamais dans la vénération de la multitude ; il 
vivait surtout dans les institutions nées de sa grande âme ; et 
dût la multitude perdre son souvenir, dussent ses institutions 
elles-mêmes périr un jour. Dieu n'oubhe pas, lui ! Dieu 
l'avait récompensé et le récompenserait à jamais ; cet homme 
avait donc atteint le but suprême de l'existence humaine et 
réalisé la vie dans sa plénitude : il avait aimé et servi Dieu ; 
il le posséderait éternellement. Tel était le sentiment plus ou 
moins confus ou plus ou moins précis qui résumait toutes 
les impressions des spectateurs. Ces funérailles furent, à pro- 
prement parler, le triomphe de la sainteté. 

La foule en eut une intuition particuhèrement vive lors- 
qu'on passa devant l'hospice de Cottolengo. Là, une niche 
pratiquée dans la façade contient un très beau groupe rap- 
pelant les actions merveilleuses de cet autre saint ami des 
pauvres, qui fut le compatriote, le contemporain et un des 
modèles de dom Bosco. 

Debout, Cottolengo jette un regard de tendre compassion 



— 350 - 

sur un vieillard et un enfant, tous deux infirmes et à genoux 
près de lui, dans l'attitude de la supplication ; mais ce regard 
n'est pas celui d'une tendresse purement philanthropique : le 
Vénérable, qui tend une main aux deux malheureux, de 
l'autre leur montre le ciel, oîi ceux qui souffrent chrétienne- 
ment ont leur place assurée. 

Tout à fait au-dessous de cette niche, on voit deux fenêtres 
éclairant une salle pour les enfants malades. 

Au moment où le cercueil s'arrêtait, précisément devant la 
statue de Cottolengo, les deux fenêtres se remplirent de têtes 
mignonnes, se pressant et s'agitant pour connaître la cause 
de cette affluence inaccoutumée. 

La vie que dégageait ce tableau d'un charme ineffable sem- 
bla passer dans le marbre et lui prêter le mouvement ; on 
crut voir Cottolengo montrant le ciel à dom Bosco, et en- 
tendre dom Bosco lui répondant du fond de son cercueil : 
« Oui, gloire à Dieu I Nous l'avons bien aimé, vous et moi, et 
nous avons bien aimé nos semblables par amour pour lui. 
Gloire à lui seul ! Il n'y a que lui ! » 

La rentrée à l'église s'effectua dans l'ordre le plus parfait. 
Les agents n'avaient qu'à faire signe pour être obéis sur-le- 
champ, et ils en manifestaient hautement leur surprise, les 
foules n'étant pas coutumières d'une pareille docilité. 

Déjà au sortir de l'église, quand la multitude avait aperçu 
le cercueil, elle s'était précipitée pour mieux satisfaire ses 
sentiments de pieuse vénération. Un seul mot des gardiens 
de la paix avait eu raison de cet empressement. 

Lorsque l'absoute fut terminée, le peuple donna un témoi- 
gnage édifiant de sa foi profonde. Tous se précipitèrent pour 
baiser le cercueil comme on baise les choses saintes. En un 
instant, les couronnes eurent disparu. Ceux qui n'avaient pu 
avoir une fleur se préparaient à metire en pièces le drap 
mortuaire si un service d'ordre, promptement organisé, n'eût 
protégé et le drap et le cercueil, également menacés. 

Le précieux cercueil resta encore deux jours avant d'être 
mis au tombeau. Il quitta définiiivement l'Oratoire le soir du 



— 351 — 

4 février, vers cinq heures. Dom Rua le couvrit de baisers et 
de larmes tandis qu'on le glissait dans le corbillard. 

Avec dom Rua, prirent place dans la voiture qui servait aux 
promenades de dom Bosco dans les dernières années de sa 
vie, Mgr Gagliero, dom Sala et dom Bonetti. De Turin à Val- 
Salice on récita le chapelet. 

Arrivé au séminaire des Missions, le cercueil entra par le 
cloître qui aboutit à la chapelle. Les scolastiques et les pro- 
fesseurs de la maison, un cierge à la main, formaient la haie, 
et huit d'entre eux transportèrent la bière dans l'église, où 
M9f Gaghero donna l'absoute, immédiatement suivie de l'of- 
fice des Morts, chanté par les cent vingt scolastiques du sé- 
minaire. 

Dom Sala, économe de la congrégation, entoura le cercueil 
de trois rubans de soie, fixés chacun par deux cachets de cire 
portant le sceau de la pieuse Société de Saint-François de 
Sales. 

Pendant ce temps on achevait de préparer le caveau, pra- 
tiqué à 1™20 du sol, dans le mur plein de l'escalier double qui 
relie la grande cour à la terrasse de la chapelle. Dom Gerruti, 
dom Lazzero, la supérieure générale des filles de Notre-Dame 
Auxiliatrice accompagnée de deux de ses religieuses, et un 
certain nombre de confrères salésiens venus de Turin, se joi- 
gnirent au cortège, qui parcourut tout le cloître avant de s'ar- 
rêter devant la tombe. 

W Gagliero la bénit, puis renouvela l'absoute, et dom 
Bosco prit possession de sa dernière demeure- 

Enfin, en présence de plus de cent trente personnes, les 
ouvriers fermèrent le caveau avec une pierre qui est un peu 
en retrait, afin de laisser la place d'une plaque de marbre des- 
tinée à recevoir une inscription (0. 

Le moment où le cercueil disparut aux regards fut une 
minute déchirante. 

(1) Oq peut se rendre de Turin à Val-Salice en voiture. De la gare, le trajet est 
d'un quart d'heure, et de l'Oratoire, trente minutes. Les étrangers sont admis tous 
les jours à visiter la tombe de dom Bosco. 



- 332 - 

Ni le sépulcre ni l'emplacement choisi ne répondent aux 
vœux des Salésiens; mais ce n'est pas l'absence de pompe 
extérieure qui l'empêchera de devenir glorieux, si surtout, 
comme on le raconte déjà, il plaît à Marie-Auxihatrice de 
continuer aux reliques de son serviteur les faveurs qu'elle 
lui prodigua vivant (0. 

Du reste, la piété filiale s'occupe de disposer en ce lieu pri- 
vilégié quelque chose de moins provisoire et de moins 
désolé. 

Il nous faut te quitter maintenant, nous aussi, après t'avoir 
accompagné du berceau au seuil de l'éternité; nous ne te 
quitterons pas sans t'avoir remercié de l'édification que ta vie 
donna à chacun de nous, heureux dom Bosco. 

Heureux dom Bosco ! Heureux croyant qui ranimas dans 
notre siècle de foi affaiblie la foi ardente et simple des temps 
apostoliques; heureux amant de la divine Eucharistie, qui 
mis à la base de l'éducation la pratique assidue des sacre- 

(1) Le Bollettino salesiano de mai 1888 parle de diverses grâces extraordinaires 
obtenues par l'intercession de dom Bosco après sa mort; elles sont réservées, dit-il, 
à l'examen de la sainte Eglise; il cite seulement une lettre de M^"' François Zamhi, 
préfet apostolique de la haute Egypte, racontant la guérison merveilleuse d'une 
femme ropte catholique, le 23 lévrier 1888. Voici un extrait de cette lettre, datée 
de Louqsor, 12 mars : 

a Gu(a Abd Mariam, âgée de 25 ans et déjà mère de trois enfants, assaillie, vers 
la fin de janvier 1888, d'une forte fièvre et d'une maladie des bronches, avait perdu 
l'ou'io et la parole.... Le glas de l'agonie sonnait pour elle le 21 février. Le 
P. Athanase. qui l'avait administrée, récitait les prières de la recommandation do 
l'àme, lorsqu'il eut une heureuse inspiration : il implora sur la pauvre jeune mère 
le secours de Marie Auxiliatrice par l'intercession de son serviteur dom Bosco et 
s'engagea, s'il obtenait la faveur qu'il sollicitait, à la publier à la gloire de l'une 
et do l'autre. 

» Le P. Athanase m'ayant, à son retour à notre maison, communiqué l'inspira- 
tion qu'il avait eue, je confirmai son vœu et unis mes prières aux siennes.... 
Toutefois, comme je devais partir dans la nuit pour Kéné, nous primes toutes les 
dispositions nécessaires pour les funérailles, au cas probable où la malade succom- 
berait durant mon absence, qui devait durer deux jours. 

» Dans la matinée du 22, le P. Athanase trouva Guta Abd Mariam dans un état 
qui ne semblait plus permettre aucun espoir. Il lui posa sur la tête une image 
représentant dom Bosco, et l'y laissa. Eh bien, à partir de ce moment, la malade 
éprouva un mieux aussi rapide qu'inexplicable ; en peu de jours elle revint à la 
santé.... 

» Nous sommes convaincus, le P. Athanase et moi, du caractère surnaturel do 
cette guérison, et c'est pour accomplir notre vœu que nous sollicitons la publica- 
tion de cette lettre.... » 



- 353 — 

menbs ; heureux écrivain, dont la plume laborieuse ne traça 
pas une ligne qui ne fût à la gloire de la vérité; heureux 
dompteur de sauvages — hélas ! de nos jours, les plus 
rebelles ne sont pas ceux qui errent dans les déserts! 
— heureux initiateur de vocations de prêtres, de religieux 
et de religieuses; heureux père d'innombrables enfants que 
tu engendras à la grâce et qui sans toi étaient perdus; fut-il 
jamais carrière mieux remplie, plus utile à l'humanité et plus 
enviable que la tienne? 

Celui auquel tu bâtissais des temples a dû t'ouvrir toutes 
grandes les portes des tabernacles éternels; mais ici -bas, 
la science et la charité, auxquelles tu élevas tant d'asiles, 
garderont ta mémoire; la postérité te rendra des honneurs 
auxquels tu ne songeais point; ton nom restera comme un 
encouragement à tes humbles coopérateurs et comme un 
appel à quiconque voudra, à ton exemple, s'en tenir à la pa- 
role du Maître : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa 
justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » 



TABLE DES MATIERES. 



Préface ....,,, vu 

Chapitre premier — Enfance de dom Bosco. — Sa mère, modèle des mères. 1 

Chapitre II. — Dom Bosco entre dans les ordres 15 

Chapitre III. — Premiers débuts de lœuvre salésienne — Les tribulations 

d'un fondateur 25 

Chapitre IV. — L'archevêque Franzoni , le marquis de Cavour et le roi 

Charles-Albert. — Maladie de dom Bosco 41 

Chapitre V. — La veuve Bosco vient assister son fils. — Anecdotes ... 55 
Chapitre VI. — Etablissement de l'internai. — Héroïques et touchants sou- 
venirs G7 

Chapitre VII. — Deux nouveaux oratoires dans Turin. — Dom Bosco et le3 

Vaudois 83 

Chapitre VIII. — Attentats contre la vie de dom Bosco. — Il Grigio ... 95 
Chapitre IX. — Acquisitions et constructions — Le choléra. — Dom Bosco 
et l'ex-abbé de Sanclis. — Dom Bosco et Eatazzi. — Trois cents détenus 

en promenade sans gendarmes 103 

Chapitre X. — Dom Bosco perd sa mare. — Derniers souvenirs sur cette 

femme incomparable 119 

Chapitre XL — Notre-Dame Auxiliatrice. — Guérisons étonnantes ... 131 

Chapitre XII. — Vies de quelques élèves de dom Bosco racontées par lui- 
même 141 

Chapitre XIII. — Dom Bosco écrivain. — Dom Bosco imprimeur .... 155 
Chapitre XIV. — Comment dom Bosco entendait l'éducation. — Système 
préventif et système répressif. — S'attacher à former la volonté. — Dieu 
partout 167 

Chapitre XV. — Comment dom Bosco entendait l'enseignement. — Natura- 
lisme et christianisme. — Résultats obtenus 18S 

Chapitre XVI. — Dom Bosco et le comte de Cavour. — L'œuvre salésienne 

se répand hors de Turin 193 

Cbapitrb XVII. — L'atelier salésien 203 



- 356 — 

Chapitre XVIII. — Mort de Joseph Bosco, — Excursions diverses aux 

Becchi 2If 

Chapitre XIX. — Marie Mazarello; fondalioa de la Gongrégatioa do Marie- 

Auxiliatrice 225 

Chapitre XX. — Pie IX approuve la règle salésicnnc. — Premières fonda- 
tions dans l'Amérique du Sud 233 

Chapitre XXI. — Coopératcurs et coopératrices, ou tiers ordre salésien. — 

Grâces signalées 245 

Chapitre XXII. — Dom Bosco dans le midi de la France. — Anecdotes . . 2.59 

Chapitre XXIII. — Missions de Patagonie. — L'Eglise de Saint-Jean l'Evan- 

géliste à Turin 273 

Chapitre XXIV. — Dora Bosco à Paris, à Avignon, Lyon, Lille, Dijon . . 281 

Chapitre XXV. — L'église du Sacré-Cœur à Rome. — Dom Bosco en 

Espagne. — Le tremblement de terre de Ligurie 297 

Chapitre XXVI. — Dernières visites à dom Bosco. — Dernière circulaire et 

dernières fondations .... 309 

Chapitre XXVII. — Mort de dom Bosco 329 

Chapitre XXVIII. — Funérailles de dom Bosco 339 



BESANÇON. — IMPR. ET STÉRÉOTYP. DE PAUL JACQUIN. 




f-ryt^M 




Vi 1 lef ranche , 

Jacques-rie Ichior . 
Vie de Dom Bosco, 

fondateur de la 
BBD-0385 (mcsk) 




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